Victoria Thérame, autrice féministe de polars délirants
Je viens de dĂ©vorer deux romans de Victoria ThĂ©rame, en tombant dessus de maniĂšre hasardeuse, et c'est de la frappe ! Je m'en viens vous en toucher deux mots⊠ou peut-ĂȘtre un peu plus.
Depuis cet Ă©tĂ©, on peut dire que je suis Ă fond dans les polars, ce genre qui ne m'avait jamais intĂ©ressĂ© auparavant me tient en haleine depuis des mois. J'ai commencĂ© avec « La SorciĂšre » de Camilla LĂ€ckberg (que je vous conseille lourdement) et depuis plus rien ne m'arrĂȘte.
Il y a deux semaine, on a mis entre mes mimines deux romans de Victoria ThĂ©rame (« Staboulkash » et « Sperm River â Aventures rocambolesques de BĂ©atrice Verly, dite BĂ©verly »). Je ne connaissais ni l'autrice ni ses romans. Et voici ce que j'ai dĂ©couvertâŠ
1) Déjà , cette meuf a été journaliste pour la revue « SorciÚres » !
« SorciÚres » était une revue littéraire, artistique et féministe entre 1975 et 1982. Je suis tellement déçue de ne pas l'avoir connue. Si quelqu'un à un vieux numéro dans son placard, je suis preneuse, contactez-moi de toute urgence !
Voici un extrait de son manifeste (attention, c'est beaucoup trop bien)Â :
« Pourquoi sorciĂšres ? Parce qu'elles guĂ©rissaient. Ou empoisonnaient. Rien lĂ de surnaturel. Elles Ă©taient les soignantes, les guĂ©risseuses du peuple. Elles Ă©taient les sages-femmes, aidaient les femmes Ă la naissance, Ă la vie. Elles pouvaient aussi les aider Ă se libĂ©rer de grossesses non dĂ©sirĂ©es. C'Ă©tait un peu trop ! « LâĂglise dĂ©clare, au XIV siĂšcle, que si la femme ose guĂ©rir, elle est sorciĂšre et meurt » (Michelet). Est-ce un hasard si la lutte pour la libertĂ© de l'avortement est une des premiĂšres grandes luttes de femmes, actuellement ? Comme les sorciĂšres, brĂ»lĂ©es par lâĂglise au bĂ©nĂ©fice de la MĂ©decine, des milliers de femmes, ici et maintenant, ont Ă©tĂ© tuĂ©es ou mutilĂ©es par l'Ordre des prĂȘtres et l'Ordre des mĂ©decins. Et ce n'est pas seulement de libertĂ© qu'il s'agit. Cette lutte est une mise en cause des rapports de reproduction (et de production) qui Ă©branle les sous-bassements de la sociĂ©tĂ©. La sociĂ©tĂ© phallocratique s'est Ă©difiĂ©e, Ă©rigĂ©e sur la mise Ă l'Ă©cart, pire sur le refoulement de la force fĂ©minine. La rĂ©volution qui vient va tout bouleverser, elle est irrĂ©pressible, inexpiable. Je voudrais que « SorciĂšres » soit un lieu ouvert pour toutes les femmes qui luttent en tant que femmes, qui cherchent et disent (Ă©crivent, chantent, jouent, filment, peignent, dansent, dessinent, sculptent) leur spĂ©cificitĂ© et leur force de femmes ».  XaviĂšre Gauthier : SorciĂšres n°1, 1975
Marguerite Duras et Françoise Dolto ont d'ailleurs contribué à cette revue. Un peu la classe.
2) Victoria ThĂ©rame est publiĂ©e Ă lâĂdition des Femmes !
Pour celleux qui ne le savent pas, il s'agit d'une maison d'édition lancée en 1972 par des femmes du MLF et du collectif Psychanalyse et Politique.
Elles Ă©ditent des Ćuvres de femmes, sur les femmes et l'Ă©mancipation fĂ©minine. Elles ont notamment Ă©ditĂ© George Sand et Virginia Woolf, sisi.
Un des premiers succÚs en librairie pour cette maison d'édition est « Hosto Blues » de Victoria Thérame et le premier best-seller est « Du cÎté des petites filles » d'Elena Gianini Belotti. Je n'ai pas encore lu « Hosto Blues », mais « Du cÎté des petites filles » est selon moi un livre à lire de toute urgence, pour tous et toutes. Allez-y, go go go !
Bref tout ça pour dire que cette maison d'édition est beaucoup trop cool !
3) Victoria ThĂ©rame est une personne super, ça devrait ĂȘtre un argument suffisant⊠non ?
« Les femmes de cette Ă©poque, nous Ă©touffions, humiliĂ©es, dĂ©sespĂ©rĂ©es, rĂ©voltĂ©es, la tĂȘte dans les murs. La misogynie nous Ă©crasait chaque jour. Nous n'en pouvions plus de l'injustice qui nous Ă©tait faite, du mĂ©pris qui nous entourait. PrivĂ©es d'Ă©tudes, cantonnĂ©es dans des mĂ©tiers pĂ©nibles, infĂ©rieurs, mal payĂ©s. En finir avec ce vieux monde ! Dans toutes les assemblĂ©es de femmes â sans hommes, car les hommes venaient pour insulter, ricaner, freiner ce mouvement rĂ©volutionnaire et leur prĂ©sence rendait muettes certaines femmes habituĂ©es Ă plier devant eux -, dans toutes ces assemblĂ©es, chacune racontait, pleurait, criait sa souffrance, les abcĂšs se crevaient et la misĂšre, l'oppression de la vie fĂ©minine montait comme une vague Ă©norme que rien, dĂ©sormais, ne pourrait arrĂȘter » Victoria ThĂ©rame.
Voilà voilà , maintenant qu'il est communément admis que cette femme déchire, on va passer à ses deux romans.
« Staboulkash, je ne savais pas ce que ça voulait dire. Ce soir, je me lâexplique mieux : une machine noire qui sâĂ©lance et dĂ©fie la mort. » Victoria ThĂ©rame.
Jaki a une vie plutĂŽt banale, un boulot banal, une relation toxique banaleâŠ
Mais elle, elle est loin d'ĂȘtre banale, et elle dĂ©cide de se tirer sur la piste du bonheur et de l'indĂ©pendance, de la libertĂ©.
« Jaki, elle est morte, Jaki, elle en peut plus. Vous l'avez trop usĂ©e [âŠ] J'ai choisi de vivre envers et contre tout. Je me laisserai plus noyer par votre impuissance volontaire et morbide ! »
Elle quitte tout, suit la trace d'un parfait inconnu et se jette dans sa vĂ©ritable passion, la musique. Jaki est pianiste, elle vit sa vie en musique, pense, ressent et voit en musique. On rencontre des personnages et des lieux extraordinaires, on se laisse flotter sur la poĂ©sie musicale de Jaki, et aussi, voire surtout, par ses nĂ©vroses qui nous bercent jusqu'Ă une sorte de sommeil Ă©veillĂ©, de songe Ă©trange. Dans ce roman, la musique est une arme, une fiertĂ©, un poĂšme, une rĂȘve, une folie, une vĂ©ritĂ©, une Ăąme. MystĂšres et obsessions se mĂȘlent dĂ©licieusement dans une tornade rythmĂ©e et Ă travers des Ă©vĂ©nements complĂštement extravagants.
« Et pourquoi Agatha Ă©tait-elle dans la chambre de Jean ? Et si Agatha, c'Ă©tait Jean ? Qu'Agatha soit le travesti de Jean ? Les ai-je dĂ©jĂ vu ensemble ? ⊠Cette maison me donne des tournoiements Ă©tranges et des interpĂ©nĂ©trations de personnages⊠mon monde se pĂ©trit dans ma tĂȘte, s'amalgame, joue, s'amuse ! Tout est possible ! Tout est mĂ©langé ! Tout est un mouvement perpĂ©tuel ! »
Jaki est un personnage incroyable. Je me demande souvent si je la pense au bord de la folie, ou si je pense qu'au contraire c'est un des personnages fĂ©minins les plus rĂ©alistes et censĂ©s que j'aie pu lire⊠Et je crois que c'est exactement les deux. AllĂ©, ça vous donne pas un peu envie de la suivre dans ses multiples enquĂȘtes ? MĂȘme si elle ne vous plaĂźt pas, ses ami(e)s vous convaincront bien assez rapidement. Place aux marginaux et aux artistes, dans un dĂ©cor spectaculaire ! Force et paillettes.
« Zette s'est accroupie contre mon tabouret à sa maniÚre habituelle ; je me souviens de son regard, la premiÚre fois⊠brasier ardent, rougeoiement⊠j'aspire de toutes mes forces à te débarrasser de Jarby⊠à nous débarrasser de cette oppression, de cette menace sur le Corsaire... »
En rĂ©alitĂ©, j'arrive pas Ă me dire avec certitude que ce roman est bel et bien un polar. C'est bourrĂ© de mystĂšres, d'enquĂȘtes⊠mais il ne s'agit pas spĂ©cifiquement de crimes, et la police prend trĂšs peu de place dans le roman. Si vous l'avez lu, j'aimerais vraiment avoir votre avis sur la question !
« Rien n'est bizarre maestrina ! Tout s'explique un jour ou l'autre ! »
Au fait, Staboulkash a obtenu le prix Jean Macé en 1982, ouais ouais.
Sperm River â Aventures rocambolesques de BĂ©atrice Verly, dite BĂ©verly
LĂ , pour le coup on est vraiment sur un polar. Un polar vraiment chelou, mais un polar quand mĂȘme.
« Quatre vieilles dames seules assassinées à l'arme blanche et à la scie. Coupées en morceaux vivantes. Elle s'introduit chez elles en prétextant qu'elle leur livre des fleurs. Tu parles, les vieilles, négligées de tous, si elles sont curieuses et heureuses de recevoir des fleurs ! »
Béverly bosse dans un hÎpital, en service psychiatrie, et son boulot a tendance à déborder à grands flots sur sa vie privée. Amoureuse d'un ancien patient et apparemment poursuivie par une présumée meurtriÚre⊠Laissez-moi vous dire qu'elle va se laisser happer dans un bordel innommable !
C'est vraiment un polar complĂštement barrĂ©, que j'ai adoré ! Et je vous invite Ă aller suivre l'enquĂȘte de la demoiselle.
« J'eus du mal Ă m'endormir. Je rĂȘvais que RĂ©ginald Ă©tait rĂ©ellement le gĂ©ant roux de la Samar. Ăchanger un malade mental contre un sportif ! Retrouver ce que j'avais vĂ©cu avec Sylvain⊠Parler, danser, rire, dans une Ă©claboussante Ă©nergie ! Au lieu de ce labyrinthe gluant et noir que j'avais aux trousses »
Victoria Thérame⊠MERCI !
Merci de créer des femmes fortes, des femmes vraies, des femmes brisées, des femmes barrées, des femmes passionnée, des femmes courageuses, des femmes assumées.
D'ailleurs ! Vous avez entendu parler du Staunch Book Price ? Il s'agit d'un prix qui récompense l'auteur d'un thriller dans lequel aucune femme n'est "battue, harcelée sexuellement, violée ou tuée."
Je pense qu'il est important de représenter les violences infligées aux femmes, parce qu'elles sont une réalité pour beaucoup d'entre elles. Mais à un moment, ça existe aussi les femmes fortes, intelligentes et courageuses. Donc merde, il n'y a pas UNE image de la femme (faible, victime), il y en a MILLE bon sang de bois !
Tout ça pour dire que je salue grandement cette initiative de Bridget Lawless !