Détresse d'une bonne prof
Cette annĂ©e, câest ma cinquiĂšme rentrĂ©e.
Je suis arrivĂ©e en 2019 en tant que professeure de français. Je ne pense pas avoir fait le mauvais choix, en passant ce concours et en faisant ce mĂ©tier. Les dĂ©buts ont Ă©tĂ© effrayants et difficiles, faute de formation convenable. Je suis tombĂ©e sur des classes compliquĂ©es dĂšs la premiĂšre annĂ©e, et puis il y a eu le covid. Jâai longtemps eu peur de ne pas rĂ©ussir, jâĂ©tais exigeante envers moi-mĂȘme et un peu timorĂ©e pour croire en mon autoritĂ© naturelle. Mais le mĂ©tier sâest fait, lâexpĂ©rience sâest construite, maintenant je suis le mirador qui voit tout (ou croit tout voir), je rĂ©pĂšte en boucle les rĂšgles et les limites, les Ă©lĂšves mâont dit quâils se sentaient bien avec moi et que jâexpliquais bien. Certains trouvent mon cours intĂ©ressant, je peux leur parler sans quâil y ait de tension et câest dĂ©jà ça. Les petits fauteurs de trouble mâapprĂ©cient dans lâensemble, parce que je ne les laisse pas tomber. Je suis reconnue comme une bonne prof, Ă mon Ă©chelle. DĂ©jĂ puisque je suis pleinement lĂ , avec toute mon Ă©nergie, avec le plaisir de chercher Ă donner le meilleur de ce que jâai, et de leur montrer comme jâaime parler de littĂ©rature.
Je ne fais pas mille projets par an, je nâai pas lâambition de devenir inspectrice, je ne fais pas des jeux, je ne crĂ©e pas dâescape game ni ne plastifie des quizz de toutes les couleurs. Je suis vieux jeu, mais pour les petits loups que jâaccompagne, parfois câest rassurant et cadrant. Ils apprennent des choses, ils se souviennent dâinformations lâannĂ©e dâaprĂšs pourtant trĂšs loin de leurs vies quotidiennes. Ils peuvent rire dans ma classe, ils peuvent sâexprimer, ils sont parfois remuants mais reviennent toujours au calme quand câest nĂ©cessaire. Les ados sont diffĂ©rents dâil y a dix ans et je leur souhaite dâembrasser ces changements quâon voudrait les empĂȘcher dâincarner, sous prĂ©texte quâils ne sont âplus au niveauâ, et quâon ne leur rĂ©pĂ©tera jamais assez. Et puis je les aime, inconditionnellement et sans attente, et ça câest dĂ©jĂ quelque chose.
Le problĂšme câest de dire immĂ©diatement, comme prĂ©supposĂ©, que ça aurait pu ĂȘtre un mauvais choix. Plus Ă aucun moment on ne parle de bon choix dâĂȘtre prof. On finit prof. Câest ma cinquiĂšme rentrĂ©e demain, je vais retrouver mes collĂšgues chouettes, ce collĂšge que je connais faute de lâapprĂ©cier vraiment, Ă©tant donnĂ© quâil tombe en ruine (littĂ©ralement, il penche) et sue le bĂ©ton, dans un quartier moche et au milieu des citĂ©s. Je vais retrouver les Ă©lĂšves et faire mieux que lâannĂ©e derniĂšre. Je vais dĂ©velopper mes activitĂ©s syndicales et apprendre plein de choses, car moi aussi jâapprends tous les jours quand je vais au collĂšge. Je suis une vieille prof, maintenant. Je fais partie des murs, comme on dit. Mais cette annĂ©e encore, je suis terrorisĂ©e.
Mais ça il faut bien que je me garde dâen parler Ă tout ceux qui ne sont pas prof. Personne ne regarde cela dâun bon oeil et quand on raconte ce quâon vit vraiment au quotidien, on est juste pĂ©nibles. On se plaint alors quâon a des vacances. On se plaint alors quâon est fonctionnaire, et quâon ne doit âque 18Hâ. Jâai commencĂ© de prĂ©parer mes cours le 1er aoĂ»t. Câest un choix, je peux organiser mon travail comme je veux. Au dĂ©but câĂ©tait une heure par jour, puis deux, puis trois, puisque câest un travail infiniment long, qui demande de faire une tĂąche en plusieurs heures, parfois plusieurs jours, et quâon nâest pas sĂ»r quâelle fonctionnera auprĂšs des Ă©lĂšves. Cela fait une semaine et demi que je travaille plus de sept heures par jour. Je nâarrive pas Ă me rendre compte du rĂ©sultat obtenu. Certaines choses vont ĂȘtre abandonnĂ©es, car je ne connais pas encore le profil de mes classes ou le caractĂšre de mes Ă©lĂšves, leur rythme, ou leurs difficultĂ©s. Jâai peut-ĂȘtre deux mois de prĂȘt. Je travaillerai pendant tous les weekend et toutes les vacances. Ce travail est invisible. Dans le privĂ©, on vous parlerait de tĂ©lĂ©travail. Je compterai le nombre de jour de âvacancesâ rĂ©els que jâai cette annĂ©e, mais je pense quâils sont moins impressionnants que prĂ©vus, et cela avec 5 ans dâexpĂ©rience et des cours un peu rodĂ©s.
Je travaille, et je ne gagne pas grand chose pour tout ce que je fais, pour la fatigue accumulĂ©e et les problĂšmes de santĂ© mentale que mon travail me cause. Souvent la derniĂšre semaine avant les vacances, je pleure. Je pleure de fatigue et de dĂ©sespoir. Ăa dĂ©pend des pĂ©riodes, parfois câest dĂšs la deuxiĂšme semaine. Des fois je me contente dâarrĂȘter de vivre et de serrer les dents en attendant les vacances. Car corriger, prĂ©parer, diriger, punir, encourager, parler, parler, Ă©couter, consoler, rĂ©pĂ©ter, parler, rĂ©pĂ©ter encore, dix fois, vingt fois, sâinterrompre, exiger, appeler, parler encore, et fort, toute la journĂ©e, ça brĂ»le Ă petit feu toutes les rĂ©serves.
Câest le bruit surtout qui vous roule dessus. Le bruit des cris, le bruit des disputes, le bruit cours de travaux en groupe Ă 30, le bruit des couloirs qui rĂ©sonnent, plus puissant quâun moteur dâavion par pĂ©riode, le bruit de la salle des profs plein dâenseignants encore dans le flux de stress et de bruit. Le bruit des sonneries, le bruit de la ville, et tous les bruits ensuite qui vous assaillent jusque chez vous. Chaque jour, mĂȘme quand vous nâavez pas la force, vous devez affronter ce bruit et parler, assurer le silence pour quâils soient 30 Ă vous Ă©couter, du haut de votre mĂštre cinquante huit, dans une salle trop longue et mal prĂ©vue pour accueillir ces bruits. Parfois, dans ces salles, il fait 40°C et il nây a pas de limite lĂ©gale qui nous autorise Ă ne pas assurer le cours quand on sent quâon a chaud Ă en vomir.
Parfois, le prĂ©sident nous dit quâil faudrait quâon revienne bosser le 20 aoĂ»t, donc par 40°C, avec des gosses qui se rĂ©volteront car dĂ©jĂ ils nâaiment pas lâĂ©cole et vous ĂȘtes lĂ pour les torturer. Parfois il nous dit quâil faudrait bosser plus, et faire nos formations pendant les vacances et le mercredi aprĂšs-midi, sans prendre en compte que lâon bosse dĂ©jĂ plus, depuis longtemps. Nous avons besoin du mercredi pour prĂ©parer les cours, et des formations en semaine pour faire une pause de nos Ă©lĂšves et apprendre Ă ĂȘtre meilleure Ă ce que lâon fait. On est seul dans sa classe, sans retour ni commentaires, parler en formation fait parfois du bien. Prendre du recul est essentiel.
Et puis il nous promet le pacte. Un moyen dâencadrer des actions pĂ©dagogiques que lâon fait dĂ©jĂ en heure supplĂ©mentaire. Comprenez bien que le plus prĂ©cieux dans notre mĂ©tier, câest la libertĂ© pĂ©dagogique que nous devons Ă notre statut si privilĂ©giĂ© de fonctionnaire. Le droit de choisir comment lâon enseigne, selon une durĂ©e lĂ©gale, que lâon peut augmenter moyennant des heures supplĂ©mentaires en remplaçant des collĂšgues pendant leurs absences, afin dâassurer un suivi qui nous semble pertinent. Le pacte veut obliger les professeurs Ă faire ce quâils font dĂ©jĂ . Le pacte retire la libertĂ© pĂ©dagogique. Si lâon ne remplace pas 18H dâabsence de nos collĂšgues (moyennant 36H de prĂ©sence obligatoire au collĂšge), nous ne pourront pas assurer les autres missions qui nous tiennent Ă coeur, et qui monteront nos heures supplĂ©mentaires bien au-delĂ de ce que nos corps pourront souffrir. Nous gĂ©rons notre temps, car la pĂ©dagogie demande du calme et de la clartĂ© dâesprit. 50h supplĂ©mentaires par an, câest subir des heures et nous mettre en colĂšre pour le moindre mouvement de table, ou le moindre cahier oubliĂ© par mĂ©garde. Câest briser petit Ă petit le lien qui nous unit aux Ă©lĂšves, faute dâĂ©nergie pour maintenir la confiance.
Le pacte veut nous offrir plein dâargent en Ă©change. Mais attendez, pas trop vite. Cela dĂ©pendra de votre anciennetĂ©, plus vous ĂȘtes ancien, moins vous aurez besoin dâargent pour vous donner lâenvie de rester. On vous pousse plutĂŽt vers la sortie. Sans compter que ce ne sont que des primes, qui ne seront pas prises en compte pour la retraite. Sans les primes REP et autres primes dâactivitĂ© que je dois Ă mon jeune Ăąge, je ne toucherais presque rien. En fait, dire que tous les profs seront payer 2000⏠dĂšs le dĂ©but de leur carriĂšre, reviendront Ă dire quâils seront payĂ©s pareil au bout dâun an et au bout de 8 ou 9 ans de carriĂšre. GrĂące au pacte, les dix ans de carriĂšre vont mĂȘme voir leur salaire baisser. Les mĂšres nâauront pas cette possibilitĂ© dâavoir les primes et nâauront plus lâoccasion de se former, puisque ce sera le mercredi aprĂšs-midi. Pourquoi les professeurs ne veulent pas du pacte, demande LĂ©a SalamĂ© Ă Gabriel Attal sur France Inter la veille de la rentrĂ©e, et bien parce que câest une rĂ©forme profondĂ©ment injuste et mĂ©prisante.
Le plus dur de ce mĂ©tier, câest lâabsence de respect. Jâallais dire lâabsence de reconnaissance, mais ça câest le salaire le plus rare du systĂšme capitaliste. Depuis que jâai commencĂ©, il nây a pas eu un mois, que dis-je, une semaine, sans lâannonce dâun projet menaçant qui nous promettent un avenir encore plus lugubre que le prĂ©sent dĂ©jĂ morne et hostile. Pas une semaine sans une parole, un mĂ©pris de notre institution et de leurs gouvernants. Câest cela qui me terrorise. Câest de retourner affronter Ă bout de bras une situation trĂšs difficile qui repose sur la chance ou non dâavoir des Ă©lĂšves sympa, sans aucune chance de rĂ©ussir Ă faire correctement mon travail, puisque je nâen ai pas les moyens matĂ©riels, (salle, matĂ©riel de qualitĂ©, salaire. En plus de cela, il faut espĂ©rer avoir une direction juste et compĂ©tente. Et cette derniĂšre situation est trĂšs rare : on ne compte plus le nombre de cas de harcĂšlement ou dâabus des principaux que le pacte voudrait Ă©galement rendre tout-puissants et transformer en nĂ©o-manager.
Ce qui me terrorise, câest de retourner avaler jour aprĂšs jour les directives injustes, les solutions indignes du terrain, les manques de lâinstitution que nous essuyons poliment sans faire de vague. Affronter cela en entendant le rejet de nos revendications au respect dâavoir un salaire qui nous permettent de supporter les mois dâinflation, qui nous permettent de retrouver un niveau de salaire, gelĂ© depuis vingt-cinq ans, dĂ©cent pour un fonctionnaire de catĂ©gorie A ayant fait 5 ans dâĂ©tudes. Ce qui me terrorise, câest de voir que leurs rĂ©ponses Ă tous les problĂšmes câest dâengager sur une simple lettre de motivation et dâun CV des gĂ©nĂ©rations de professeurs contractuels non formĂ©s, parfois idĂ©alistes, qui finissent par souffrir terriblement et se casser les dents, quâon peut virer comme ça nous chante et surtout en juillet pour ne pas les payer de lâĂ©tĂ©. Mais vous comprenez, il faut bien garder les enfants pendant que les parents vont travailler, alors on a besoin de quelquâun devant la classe pour garder les mĂŽmes. Peu importe si on lui balance des stylos ou sâil fait mordre par le petit loup autiste qui nâa plus dâAESH parce quâil nây a personne sur le poste et que câest normal de le laisser au milieu de 27 neurotypiques qui se demandent pourquoi, trĂšs stressĂ©, il pousse des cris en plein cours. Peu importe, puisque la garderie nationale est lĂ pour ça. On voudrait juste du respect, pour nous et pour les gamins. Mais vraiment, simplement, demander la grĂące de ne pas rendre notre mĂ©tier plus difficile quâil nâest et de nous foutre la paix pendant une semaine.
Quand je parle de tout cela, je suis sans cesse interrompue car il y a trop Ă dire et que câest Ă©prouvant pour celui qui Ă©coute. Chacun a ses problĂšmes, et certains font semblant de comprendre, tout en mĂ©prisant un propos quâils jugent un petit peu abusĂ©. Ah ces profs qui nâont jamais Ă©tĂ© dans le privĂ©, qui sont restĂ©s Ă lâĂ©cole. Et puis tout le monde a son mot Ă dire sur la question, sur notre travail, ils sont passĂ©s par lĂ . Ils ont Ă©tĂ© Ă©lĂšves, donc ils savent ce que câest, le collĂšge. Il y a des profs qui ne font rien vous comprenez, qui nâen foutent pas une. Une fois que tu as prĂ©parĂ© tes cours, câest bon tâas plus rien Ă faire. Tout le monde vous envie vos vacances mais pour rien au monde on ne voudrait devenir prof. Câest trop mal payĂ©, et puis câest horrible dâĂȘtre face Ă des adolescents qui foutent le bordel toute la journĂ©e et ne vous respectent pas. Mais bon, vous comprenez. Vous avez beaucoup de vacances alors ne vous plaignez pas, jamais. Dire âje suis profâ ouvre la porte Ă tout un tas dâinsanitĂ©s en soirĂ©e, chez le coiffeur, partout oĂč vous allez, je vous laisse faire lâexpĂ©rience si ça vous chante.
Mais en attendant, si vous croisez un professeur, faites lui un cĂąlin. Si vous ĂȘtes parent et que votre enfant vous en dit du bien, faites lui savoir par un petit mot. Pour l'aider, plutĂŽt que l'enfoncer, Ă persĂ©vĂ©rer pour des enfants qui mĂ©ritent une Ă©ducation qui les libĂšre et leur ouvre l'esprit Ă d'autres horizons. Faites leur sentir qu'ils ne sont pas juste lĂ pour garder les gosses, mais qu'ils servent Ă quelque chose, quand ils motivent un enfant et lui font dĂ©couvrir le bonheur d'ecrire une histoire et de la lire Ă leurs camarades, quand ils lisent une nouvelle Ă chute et s'extasient des pouvoirs de la littĂ©rature. Parce que c'est gratuit. Parce que ça aide. Le moral des profs s'effondre, les congĂ©s maladie pour burn out se multiplient. Faites lui un cĂąlin, ecoutez-le. Demain, il doit y retourner, avec son petit sac sous le bras, dire bonjour avec le sourire, faire le plus beau mĂ©tier du monde que personne au monde ne voudrait faire.