Sommes-nous devenus trop individualistes ?
Le mot est sur toutes les lĂšvres. Individualisme. TantĂŽt revendiquĂ© comme une conquĂȘte, tantĂŽt dĂ©noncĂ© comme une dĂ©rive. Mais que recouvre-t-il rĂ©ellement aujourdâhuiâŻ? Sommes-nous devenus trop individualistes, ou bien est-ce simplement une nouvelle forme de rapport Ă soi et au mondeâŻ?
Au fil des dĂ©cennies, lâindividu sâest progressivement Ă©mancipĂ© des cadres collectifs traditionnelsâŻ: famille, religion, nation, mĂ©tier, voisinage. Cette autonomie conquise est prĂ©cieuse. Elle a permis lâaffirmation des libertĂ©s individuelles, des droits fondamentaux, de la singularitĂ© de chacun. Elle a fait de lâindividu le centre de la vie moderne, dans le prolongement de la pensĂ©e des LumiĂšres et de lâexistentialisme sartrien. «âŻLâhomme nâest rien dâautre que ce quâil se faitâŻÂ», Ă©crivait Jean-Paul Sartre. Lâindividu devient responsable de son existence, affranchi des dĂ©terminismes anciens.
Mais cette liberté a un revers.
Dans un monde hyperconnectĂ©, oĂč chacun peut diffuser son opinion, mettre en scĂšne sa vie et construire son image, la quĂȘte de soi devient parfois culte du moi. Le lien social se fragilise, les appartenances se diluent, et la solidaritĂ© cĂšde le pas Ă la compĂ©tition. Le philosophe Zygmunt Bauman a trĂšs justement parlĂ© de « sociĂ©tĂ© liquide »âŻ: tout est Ă©phĂ©mĂšre, instable, jetable â y compris nos liens.
Lâindividualisme devient alors isolement.
Rousseau nous avait pourtant mis en gardeâŻ: «âŻLâhomme vraiment libre ne veut que ce quâil peut, et fait ce quâil veut.âŻÂ» Mais peut-on encore vouloir avec les autres, pour les autresâŻ? Ou sommes-nous devenus des entrepreneurs de nous-mĂȘmes, seuls dans nos bulles dâalgorithmes et dâambitions personnellesâŻ?
Le philosophe Emmanuel Levinas, quant Ă lui, plaçait la relation Ă lâautre au centre de lâĂ©thique. Pour lui, le visage dâautrui est une interpellation. Il ne sâagit pas seulement de libertĂ© individuelle, mais de responsabilitĂ©. De cette responsabilitĂ© premiĂšre, qui nous fait humains.
Or aujourdâhui, dans le monde du travail comme dans la sphĂšre privĂ©e, les signes de ce retrait de lâautre sont lĂ : dĂ©sengagement citoyen, solitude croissante, Ă©puisement des soignants, fatigue des enseignants, manque dâadhĂ©sion aux projets collectifs⊠Et si lâindividualisme nâĂ©tait plus une libertĂ©, mais une fatigueâŻ?
Il ne sâagit pas de condamner lâindividu, mais de repenser sa place. Retrouver un Ă©quilibre entre autonomie et interdĂ©pendance. Faire Ă©merger une nouvelle forme de solidaritĂ©, choisie et non subie. Un collectif non contraignant mais engageant, oĂč chacun trouve sens Ă travers lâautre.
Dans un monde confrontĂ© Ă des dĂ©fis Ă©cologiques, sociaux, dĂ©mocratiques majeurs, le repli sur soi est une impasse. Ce nâest pas moins dâindividus quâil nous faut, mais des individus ouverts, conscients, reliĂ©s.
Comme lâĂ©crivait Albert Camus, dans LâHomme rĂ©voltĂ© :
« Je me révolte, donc nous sommes. »