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Book Recview #16 : LâexpĂ©rience de Fizeau qui a bouleversĂ© la vitesse de la lumiĂšre
Avec de lâeau en mouvement et des franges lumineuses, un physicien français a ouvert une brĂšche dans la physique classique.
Paris, 1851. Dans un laboratoire rempli de tubes de verre, de miroirs et dâeau sous pression, le physicien français Hippolyte Fizeau rĂ©alise une expĂ©rience discrĂšte. Pourtant, ce test va devenir lâun des plus importants de lâhistoire de la physique.
Pendant plusieurs siÚcles, les scientifiques pensent que la lumiÚre voyage dans un milieu invisible appelé « éther luminifÚre ». Mais personne ne sait réellement comment cet éther se comporte.
Est-il entraĂźnĂ© par les objets en mouvement ? Reste-t-il immobile ? Ou seulement partiellement dĂ©placĂ© ? En faisant circuler de lâeau Ă grande vitesse dans des tubes traversĂ©s par la lumiĂšre, Fizeau va obtenir une rĂ©ponse inattendue.
Ses rĂ©sultats confirment une idĂ©e proposĂ©e quelques annĂ©es plus tĂŽt par Augustin Fresnel : la matiĂšre nâentraĂźne pas totalement la lumiĂšre, seulement une partie.
LâexpĂ©rience paraĂźt aujourdâhui ancienne. Pourtant, elle annonce dĂ©jĂ les grandes rĂ©volutions du XXe siĂšcle. Sans le savoir, Fizeau prĂ©pare le terrain Ă Einstein et Ă la relativitĂ© moderne.
Une grande question du XIXe siĂšcle : comment la lumiĂšre voyage-t-elle ?
Au milieu du XIXe siĂšcle, la physique traverse une pĂ©riode de bouleversements. Les travaux de Newton dominent encore largement les sciences, mais une autre vision progresse : la thĂ©orie ondulatoire de la lumiĂšre. Selon cette idĂ©e, dĂ©fendue notamment par Fresnel, la lumiĂšre nâest pas composĂ©e de particules mais dâondes.
Toute onde connue a besoin dâun support pour se propager. Le son traverse lâair. Les vagues traversent lâeau. Alors dans quoi la lumiĂšre voyage-t-elle ?
Les physiciens imaginent alors lâexistence dâun milieu invisible prĂ©sent partout dans lâunivers : lâĂ©ther luminifĂšre.
Cet Ă©ther doit ĂȘtre assez rigide pour transporter des ondes lumineuses extrĂȘmement rapides, mais aussi assez transparent pour ne jamais ĂȘtre observĂ© directement.
TrĂšs vite, une autre difficultĂ© apparaĂźt. La Terre se dĂ©place dans lâespace autour du Soleil Ă prĂšs de 30 kilomĂštres par seconde. Si lâĂ©ther existe rĂ©ellement, alors notre planĂšte doit forcĂ©ment se dĂ©placer Ă travers lui. Les scientifiques cherchent donc Ă comprendre comment lâĂ©ther interagit avec la matiĂšre.
Trois grandes hypothĂšses sâaffrontent :
LâĂ©ther est totalement entraĂźnĂ© par les corps en mouvement.
LâĂ©ther reste complĂštement immobile.
LâĂ©ther nâest entraĂźnĂ© quâen partie.
Cette troisiĂšme idĂ©e est celle de Fresnel. En 1818, il propose que les corps transparents dĂ©placent seulement une fraction de lâĂ©ther.
Cette hypothĂšse permet dâexpliquer plusieurs phĂ©nomĂšnes observĂ©s en optique, mais beaucoup de physiciens restent sceptiques.
Fizeau dĂ©cide alors de tester directement cette thĂ©orie par lâexpĂ©rience.
Une idée simple presque impossible à réaliser
Le raisonnement de Fizeau paraĂźt simple. Si un liquide entraĂźne totalement la lumiĂšre, alors un rayon lumineux voyageant dans le sens du courant doit aller plus vite quâun rayon voyageant en sens inverse. Si le liquide nâentraĂźne rien du tout, aucun changement ne doit ĂȘtre observĂ©. Et si Fresnel a raison, lâeffet doit exister, mais de maniĂšre partielle.
Le problĂšme est immense : la lumiĂšre se dĂ©place Ă environ 300 000 kilomĂštres par seconde. MĂȘme une eau circulant rapidement reste ridiculement lente comparĂ©e Ă cette vitesse.
La diffĂ©rence attendue est donc minuscule. Fizeau comprend quâil lui faut une mĂ©thode dâune prĂ©cision exceptionnelle.
Il choisit dâutiliser les interfĂ©rences lumineuses, une technique trĂšs sensible dĂ©jĂ utilisĂ©e par Arago et Fresnel. Lorsquâon sĂ©pare un rayon lumineux en deux chemins diffĂ©rents puis quâon les recombine, on obtient des franges claires et sombres extrĂȘmement fines.
Le moindre changement dans la vitesse de propagation de la lumiĂšre dĂ©place ces franges. Toute lâexpĂ©rience repose donc sur la mesure dâun dĂ©placement presque invisible.
Des tubes dâeau, des miroirs et de la lumiĂšre solaire
Le dispositif construit par Fizeau est impressionnant pour lâĂ©poque. Deux longs tubes de verre sont placĂ©s cĂŽte Ă cĂŽte. De lâeau circule rapidement dans chacun dâeux, mais dans des directions opposĂ©es.
La lumiĂšre traverse les deux tubes avant dâĂȘtre renvoyĂ©e par un miroir, puis revient vers lâobservateur. Ce trajet double est essentiel : il augmente lâeffet recherchĂ© et Ă©limine les erreurs dues Ă la tempĂ©rature ou Ă la pression.
Fizeau utilise la lumiĂšre du Soleil. Des lentilles concentrent les rayons afin de produire des franges dâinterfĂ©rence suffisamment visibles malgrĂ© la faible intensitĂ© lumineuse.
Lâeau est mise sous pression grĂące Ă des rĂ©servoirs dâair comprimĂ©. Le physicien parvient Ă atteindre des vitesses de circulation proches de 7 mĂštres par seconde, trĂšs Ă©levĂ©es pour ce type dâinstallation au XIXe siĂšcle.
Le résultat : les franges bougent réellement
Lorsque lâeau commence Ă circuler, Fizeau observe immĂ©diatement un phĂ©nomĂšne important : les franges lumineuses se dĂ©placent. Quand lâeau sâĂ©coule dans une direction, les franges partent vers la droite. Quand le courant est inversĂ©, elles se dĂ©placent vers la gauche.
" Pendant la motion de lâeau les bandes restent bien dĂ©finies "
écrit Fizeau.
Le physicien multiplie les essais pour Ă©liminer toute erreur possible. Il modifie la vitesse de lâeau, la largeur des franges et les systĂšmes de mesure. Les rĂ©sultats restent cohĂ©rents. Le phĂ©nomĂšne existe rĂ©ellement.
Une expérience difficile à accepter
MalgrĂ© ce succĂšs, le rĂ©sultat ne convainc pas immĂ©diatement tout le monde. Le concept dâĂ©ther reste Ă©trange. Fresnel imagine quâune partie seulement de ce milieu invisible est entraĂźnĂ©e par la matiĂšre, tandis quâune autre reste immobile. MĂȘme Fizeau reconnaĂźt que cette idĂ©e paraĂźt " extraordinaire ".
Plusieurs physiciens proposent dâautres interprĂ©tations. Le dĂ©bat devient encore plus compliquĂ© parce que personne nâa jamais observĂ© directement lâĂ©ther. Il reste une construction thĂ©orique destinĂ©e Ă expliquer les propriĂ©tĂ©s de la lumiĂšre. Mais les chiffres de Fizeau sont lĂ . Ils rĂ©sistent aux critiques.
Le lien avec Einstein
En 1905, Einstein publie la thĂ©orie de la relativitĂ© restreinte. Dans ce nouveau cadre, lâĂ©ther disparaĂźt complĂštement. La vitesse de la lumiĂšre devient une constante fondamentale de la nature. Pourtant, le rĂ©sultat obtenu par Fizeau reste correct.
La relativitĂ© explique lâeffet observĂ© non pas par un Ă©ther partiellement entraĂźnĂ©, mais par la composition relativiste des vitesses. Autrement dit, lâexpĂ©rience Ă©tait juste, mais son interprĂ©tation change complĂštement.
Einstein connaĂźt parfaitement les travaux de Fizeau. Plusieurs historiens des sciences considĂšrent mĂȘme cette expĂ©rience comme lâune des influences majeures ayant conduit Ă la relativitĂ©.
Le physicien allemand Ă©voquera plus tard "lâexpĂ©rience de Fizeau et le phĂ©nomĂšne de lâaberration " parmi les rĂ©sultats qui lâont profondĂ©ment marquĂ©.
Une précision remarquable pour le XIXe siÚcle
Ă la lumiĂšre des techniques actuelles, les mesures de Fizeau peuvent sembler rudimentaires. Pourtant, les physiciens d'aujourdh'ui reconnaissent lâexploit technique rĂ©alisĂ© en 1851.
LâexpĂ©rience devait dĂ©tecter des variations extrĂȘmement faibles dans le comportement de la lumiĂšre. La moindre vibration, diffĂ©rence de tempĂ©rature ou imperfection optique pouvait fausser les rĂ©sultats.
Fizeau met alors en place plusieurs systĂšmes de compensation ingĂ©nieux. Il fait parcourir aux rayons exactement le mĂȘme chemin dans les deux sens afin dâannuler les perturbations parasites.
Cette approche annonce les mĂ©thodes utilisĂ©es aujourdâhui dans les interfĂ©romĂštres modernes, notamment ceux employĂ©s pour dĂ©tecter les ondes gravitationnelles.
Une expérience devenue historique
LâexpĂ©rience de Fizeau figure dans tous les grands rĂ©cits de lâhistoire de la physique. Elle marque une Ă©tape essentielle entre la physique classique du XIXe siĂšcle et la rĂ©volution relativiste du XXe siĂšcle.
Elle montre aussi un aspect essentiel de la recherche scientifique : les grandes dĂ©couvertes scientifiques ne surgissent pas dâun seul coup. Elles avancent par corrections successives, expĂ©riences contradictoires et interprĂ©tations nouvelles.
Fizeau ne dĂ©truit pas immĂ©diatement lâidĂ©e dâĂ©ther. Au contraire, son expĂ©rience semble dâabord la renforcer. Mais en rĂ©vĂ©lant les limites des thĂ©ories existantes, elle ouvre la voie Ă une transformation plus profonde.
Le physicien français meurt en 1896, neuf ans avant la publication de la relativitĂ© restreinte. Il ne verra jamais comment ses travaux seront rĂ©interprĂ©tĂ©s. Pourtant, son expĂ©rience reste lâune des plus Ă©lĂ©gantes jamais conçues pour Ă©tudier la lumiĂšre.
Source : On the Effect of the Motion of a Body upon the Velocity with which it is traversed by Light. By M. H. Fizeau
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Book review #15 : Chroniques immorales : le dĂ©clin du journalisme en France, une crise vieille dâun siĂšcle
Entre course au buzz, précarité des rédactions et perte de confiance, les critiques contre les médias modernes existaient déjà bien avant les réseaux sociaux.
Dans cet essai, Albino Forjaz de Sampaio sâappuie sur les attaques du chroniqueur Ibels contre la presse parisienne pour analyser une profession quâil juge malade.
Dans CrĂłnicas imorais, lâĂ©crivain portugais Albino Forjaz de Sampaio dĂ©crit une presse française obsĂ©dĂ©e par lâargent, le scandale et la vitesse. Les journalistes y sont Ă©puisĂ©s, sous-payĂ©s et poussĂ©s Ă produire toujours plus dâarticles pour retenir lâattention du public.
Mais derriĂšre la critique des journaux, il pose surtout une question plus profonde : peut-on attendre une presse honnĂȘte dans une sociĂ©tĂ© dominĂ©e par lâargent, la concurrence et le spectacle ?
Une presse accusée de manipuler le public
Le texte sâouvre sur une charge brutale contre les journaux français. Ibels accuse la presse dâĂȘtre devenue "lâĂ©cho de tous les chantages, "le gramophone de tous les mensonges" et "lâaccusateur de toutes les rĂ©putations ".
Pour lui, les journaux ne servent plus Ă informer. Ils exploitent les peurs, les scandales et les rumeurs pour attirer des lecteurs.
Aujourdâhui encore, beaucoup reprochent aux mĂ©dias de privilĂ©gier le sensationnel plutĂŽt que les faits. La logique du buzz, des polĂ©miques permanentes et des titres choc existait dĂ©jĂ Ă lâĂ©poque.
Selon Albino Forjaz de Sampaio, la corruption de la presse nâa rien de nouveau. Elle fait partie de lâhistoire humaine.
Il Ă©crit que " lâimpudence est Ă©ternelle ", autrement dit, les abus des mĂ©dias ne sont pas une anomalie rĂ©cente. Ils accompagnent depuis toujours les rapports entre pouvoir, argent et information.
Balzac avait déjà tout raconté
Pour expliquer cette crise, lâauteur se tourne vers HonorĂ© de Balzac et son roman Illusions perdues.
Dans ce livre publiĂ© au XIXe siĂšcle, Balzac dĂ©crit un monde journalistique dominĂ© par les rivalitĂ©s, les intĂ©rĂȘts financiers et les manipulations. Les critiques littĂ©raires sâachĂštent, les rĂ©putations se fabriquent et les articles servent souvent des intĂ©rĂȘts cachĂ©s.
La vitesse devient plus importante que la vérité
Lâun des passages les plus frappants concerne la pression permanente imposĂ©e aux journalistes. Le public veut sans cesse du nouveau. Un scandale chasse le prĂ©cĂ©dent. Un drame devient vite banal. Il faut alors trouver un Ă©vĂ©nement plus choquant, plus spectaculaire ou plus Ă©motionnel.
Lâauteur rĂ©sume cette logique avec une phrase :
« Le public veut du neuf, de lâinĂ©dit, de lâinattendu. »
Et lorsque lâactualitĂ© ne suffit plus :
« Il nây en a pas ? On en invente. »
Cette idĂ©e est encore d'actualitĂ© aujourdâhui, Ă lâheure des fausses informations, des contenus viraux et de la compĂ©tition permanente pour capter lâattention.
DĂ©jĂ , la presse fonctionne comme une industrie de lâurgence. Les journalistes doivent produire vite. Ils nâont plus le temps dâenquĂȘter longuement ou de vĂ©rifier chaque dĂ©tail. La rapiditĂ© devient une valeur commerciale.
Une profession épuisée et précaire
Le texte décrit aussi des conditions de travail trÚs dures.
Les jeunes journalistes arrivent Ă Paris avec lâespoir de rĂ©ussir. Mais ils dĂ©couvrent rapidement une rĂ©alitĂ© brutale : journĂ©es interminables, manque dâargent, fatigue nerveuse et peur permanente du licenciement.
Albino Forjaz de Sampaio parle dâune profession qui dĂ©truit les corps et les esprits. Certains journalistes tombent dans la misĂšre ou lâĂ©puisement mental aprĂšs quelques annĂ©es seulement.
Il dĂ©taille mĂȘme la baisse des rĂ©munĂ©rations dans les grands journaux français. Les tarifs des articles diminuent malgrĂ© des ventes Ă©normes. Les rĂ©dactions cherchent Ă rĂ©duire les coĂ»ts tout en exigeant toujours plus de production.
Cette précarité rappelle la situation actuelle de nombreux journalistes pigistes ou freelances. Beaucoup travaillent sans stabilité, avec des revenus faibles et une forte pression pour produire du contenu rapidement.
Quand la publicitĂ© contrĂŽle lâinformation
Le texte montre aussi Ă quel point lâargent influence dĂ©jĂ la presse.
Des directeurs de journaux retardent les paiements. Certains journalistes doivent nĂ©gocier des espaces publicitaires pour espĂ©rer toucher leur salaire. La frontiĂšre entre information et commerce devient floue. Lâauteur raconte notamment les pratiques douteuses de certains patrons de presse accusĂ©s dâescroquer leurs propres rĂ©dactions.
Cette dĂ©pendance Ă©conomique pose une question toujours actuelle : un mĂ©dia peut-il rester totalement indĂ©pendant lorsquâil dĂ©pend dâannonceurs, dâactionnaires ou de groupes industriels ?
Aujourdâhui, le problĂšme prend dâautres formes : publicitĂ© ciblĂ©e, plateformes numĂ©riques, dĂ©pendance aux audiences ou concentration des mĂ©dias entre les mains de quelques grands groupes. Mais la logique reste proche.
Le scandale comme modÚle économique
Lâessai insiste sur le rĂŽle central des grandes affaires dans le dĂ©veloppement de la presse moderne. Le Scandale de Panama et lâAffaire Dreyfus sont citĂ©s comme des exemples oĂč les journaux participent directement Ă lâagitation politique et sociale.
La presse ne se contente plus de raconter les Ă©vĂ©nements. Elle les amplifie, les transforme et parfois les exploite. Certains journaux utilisent les scandales pour vendre davantage dâexemplaires. Dâautres dĂ©fendent ouvertement des intĂ©rĂȘts politiques.
Mais lâauteur rappelle aussi que des journalistes courageux peuvent jouer un rĂŽle historique majeur. Lâaffaire Dreyfus montre quâun article ou une enquĂȘte peuvent parfois faire basculer lâopinion publique.
Une presse Ă lâimage de la sociĂ©tĂ©
Le passage central du texte tient dans cette idée :
" Exiger des journaux sains dans une société corrompue me semble excessif. "
Pour Albino Forjaz de Sampaio, les mĂ©dias ne sont pas sĂ©parĂ©s du reste du monde. Ils reflĂštent les tensions et les dĂ©fauts de leur Ă©poque. Une sociĂ©tĂ© dominĂ©e par la compĂ©tition, lâargent et le spectacle produit des journaux qui suivent ces mĂȘmes logiques.
Aujourdâhui, les critiques contre les mĂ©dias touchent souvent des problĂšmes plus larges : polarisation politique, dĂ©pendance Ă©conomique, fatigue informationnelle ou domination des grandes plateformes numĂ©riques.
Le texte refuse de faire du journaliste le seul responsable. Le public lui-mĂȘme joue un rĂŽle important.
Le public veut du sensationnel
Lâauteur accuse directement les lecteurs dâalimenter ce systĂšme.
Le succÚs des scandales, des polémiques et des récits dramatiques pousse les journaux à produire ce type de contenus. Le marché suit les attentes du public. Les médias produisent souvent ce qui attire le plus de réactions : peur, colÚre, indignation ou émotion.
Le problĂšme dĂ©passe donc les rĂ©dactions. Il concerne aussi la maniĂšre dont la sociĂ©tĂ© consomme lâinformation.
Malgré tout, le journalisme reste indispensable
MĂȘme trĂšs critique, Albino Forjaz de Sampaio ne condamne pas totalement la presse.
Dans les derniĂšres pages, il rappelle quâun seul journaliste honnĂȘte peut parfois avoir plus dâimpact quâune foule entiĂšre. Une plume indĂ©pendante peut traverser les Ă©poques et dĂ©noncer les abus du pouvoir.
Pour lâauteur, le journalisme reste essentiel parce quâil peut encore rĂ©vĂ©ler ce que les puissants cherchent Ă cacher.
MĂȘme dans une presse dominĂ©e par lâargent et les intĂ©rĂȘts privĂ©s, il existe toujours des voix capables de dĂ©fendre la vĂ©ritĂ©.
Une crise permanente, mais aussi une nécessité démocratique
Ă la fin de son essai, Albino Forjaz de Sampaio termine son essai sur une vision Ă©loquente . Le journalisme reste cet endroit oĂč quelquâun peut encore venir dĂ©noncer lâhypocrisie gĂ©nĂ©rale.
MĂȘme fragilisĂ©e, mĂȘme critiquĂ©e, mĂȘme traversĂ©e par les logiques commerciales, la presse conserve une fonction essentielle dans une dĂ©mocratie : rendre visibles les abus du pouvoir et ouvrir un espace public de dĂ©bat.
Le texte montre surtout que le journalisme porte les contradictions de toute sociĂ©tĂ© moderne : le besoin de vĂ©ritĂ©, le poids de lâargent, le dĂ©sir de spectacle et la recherche de justice.
Et câest sans doute pour cela que ce vieux texte reste d'une Ă©tonnante actualitĂ©.
Source : CrĂłnicas imorais de Albino Forjaz de Sampaio
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Book Review # 14 Firthâs World : la dystopie oubliĂ©e dâIrving Cox Jr. qui dĂ©monte le rĂȘve des Ă©lites
PubliĂ© en mai 1955 dans le magazine Worlds of If Science Fiction, Firthâs World dâIrving Cox Jr. raconte lâhistoire dâune colonie spatiale créée par des milliardaires qui veulent fuir la sociĂ©tĂ© humaine.
DerriÚre son décor futuriste, la nouvelle propose une critique sociale radicale : aucune civilisation ne peut survivre sans solidarité ni partage des responsabilités.
Une utopie construite contre le reste du monde
Au dĂ©part, Firthâs World ressemble Ă un rĂȘve de science-fiction classique des annĂ©es 1950.
La Terre a enfin trouvé la paix. Un gouvernement mondial existe. Les guerres ont disparu. Les humains explorent Mars et Vénus. La pauvreté recule. Les progrÚs scientifiques se multiplient.
Mais un homme refuse ce nouveau monde : John Firth.
Firth est un industriel milliardaire, brillant et influent. Il se considÚre comme un génie entouré de médiocres. Pour lui, les systÚmes sociaux modernes protÚgent les faibles et punissent les plus talentueux. Il déteste les impÎts, les réglementations et toute idée de responsabilité collective.
Dans le texte, il résume sa pensée avec brutalité :
âLazy, incompetent fools! The world's full of them.â
Pour Firth, la sociĂ©tĂ© idĂ©ale serait composĂ©e uniquement de personnes riches, intelligentes, ambitieuses et crĂ©atives. Une sociĂ©tĂ© sans pauvres, sans travailleurs ordinaires, sans Ătat social.
Lâoccasion de rĂ©aliser ce rĂȘve apparaĂźt lorsquâun mystĂ©rieux âStrangerâ lui propose lâachat dâun monde cachĂ© au-delĂ de Pluton : une sphĂšre creuse capable dâabriter une colonie humaine.
Ă partir de lĂ , la nouvelle bascule progressivement vers la dystopie.
Le rĂȘve libertarien poussĂ© jusquâau bout
Le projet de John Firth est simple : quitter la Terre et construire une civilisation réservée à une élite.
Le texte insiste sur le profil des premiers colons.
Ils sont tous riches, cĂ©lĂšbres, savants ou artistes. Aucun travailleur manuel ne fait partie du voyage. Aucun individu jugĂ© âmoyenâ nâest acceptĂ©.
Firth pense que les grandes intelligences sont freinĂ©es par la masse. Selon lui, si lâon retire toutes les contraintes sociales, les gĂ©nies pourront enfin produire une civilisation parfaite.
Pendant quelque temps, le projet semble fonctionner. Les colons construisent des laboratoires ,des universités, des systÚmes énergétiques , des jardins artificiels, des espaces de loisirs.
La planĂšte devient un paradis technologique. Mais trĂšs vite, un problĂšme apparaĂźt : quelquâun doit faire fonctionner ce paradis.
Il faut produire la nourriture. Entretenir les machines. Nettoyer. Réparer. Surveiller les systÚmes énergétiques. Et personne ne veut faire ces tùches.
Une société sans travailleurs ne peut pas fonctionner
Les habitants de Firthâs World dĂ©couvrent une rĂ©alitĂ© trĂšs simple : une civilisation ne repose pas seulement sur les grands inventeurs ou les dirigeants. Elle dĂ©pend aussi des travailleurs ordinaires. Le personnage dâAdam Boetz, physicien de gĂ©nie, formule cette idĂ©e dans une phrase centrale du rĂ©cit :
âWe're executives, Firth; but here we're a brain without a body.â
Autrement dit : ils ont le cerveau, mais pas les bras.
Les Ă©lites de Firthâs World comprennent quâelles ne peuvent pas vivre seules. Elles dĂ©cident alors dâimporter une main-dâĆuvre. Mais elles ne recrutent pas des citoyens libres. Elles enlĂšvent des personnes sur Terre.
Le basculement vers lâesclavage
Pour maintenir leur mode de vie, les colons organisent un systÚme quasi esclavagiste. Les nouveaux arrivants sont choisis pour leur docilité.
Certains personnages parlent ouvertement de âcattleâ, du bĂ©tail.
Le rĂ©cit montre alors une contradiction fondamentale : les habitants de Firthâs World ont fui la sociĂ©tĂ© quâils jugeaient oppressive, mais ils recrĂ©ent eux-mĂȘmes une sociĂ©tĂ© encore plus violente.
Ils refusent lâĂ©galitĂ©, donc ils doivent imposer une hiĂ©rarchie. Ils refusent les responsabilitĂ©s collectives, donc ils transfĂšrent ces responsabilitĂ©s sur des dominĂ©s. Ils refusent la dĂ©pendance envers les autres, mais deviennent totalement dĂ©pendants de leur main-dâĆuvre.
Les travailleurs vivent sous surveillance. Les rĂ©voltes sont rĂ©primĂ©es. Des exĂ©cutions ont lieu. Une prison appelĂ©e âOutlaw Pitâ est construite. Le rĂȘve de libertĂ© absolue devient un rĂ©gime autoritaire.
Une critique du culte des âgrands hommesâ
Le livre dâIrving Cox Jr. attaque une idĂ©e trĂšs rĂ©pandue dans certaines visions politiques et Ă©conomiques : lâidĂ©e que les Ă©lites crĂ©ent seules la civilisation.
Dans Firthâs World, cette croyance produit exactement lâinverse de ce quâelle promet. Les riches colons pensent ĂȘtre les moteurs du progrĂšs humain. Pourtant, une fois isolĂ©s du reste de la sociĂ©tĂ©, leur crĂ©ativitĂ© disparaĂźt peu Ă peu. Lâun des passages les plus importants apparaĂźt dans le journal intime dâune femme anonyme :
âWe have no purpose, no goal to achieve.â
Le problĂšme nâest pas seulement Ă©conomique ou politique. Il est humain.
Les personnages dĂ©couvrent que le talent nâa de valeur que dans une sociĂ©tĂ© vivante. Les inventions, lâart ou la science ont besoin dâun public, dâun Ă©change, dâun objectif collectif. Sans cela, mĂȘme les gĂ©nies sombrent dans lâennui.
La révolution des travailleurs
Pendant ce temps, les enfants des travailleurs grandissent dans la colĂšre.
Le récit insiste sur un détail essentiel : les premiers travailleurs avaient été sélectionnés pour leur supposée faible intelligence. Mais leurs enfants ne sont pas moins intelligents que les descendants des élites.
Irving Cox Jr. dĂ©truit ici toute idĂ©e de hiĂ©rarchie naturelle entre les ĂȘtres humains. Le texte affirme clairement que le gĂ©nie ou la mĂ©diocritĂ© ne sont pas des qualitĂ©s hĂ©rĂ©ditaires.
Les enfants des travailleurs deviennent alors capables dâorganiser une rĂ©volte. Ils prennent le contrĂŽle du rĂ©acteur nuclĂ©aire de la colonie. Ils menacent de couper lâĂ©lectricitĂ©, la gravitĂ© artificielle et les systĂšmes dâair.
Et John Firth comprend enfin son erreur.
La révélation finale de John Firth
Firth comprend quâaucune classe sociale ne peut vivre sans les autres.
âA society was like a living body, an integrated organism of many members.â
Une sociĂ©tĂ© fonctionne comme un organisme. Chaque individu dĂ©pend des autres. Aucun groupe ne peut sâisoler totalement. MĂȘme les travailleurs dĂ©couvrent ensuite quâils ne peuvent pas faire tourner seuls la colonie. Les deux camps sont obligĂ©s de coopĂ©rer.
La sociĂ©tĂ© de Firthâs World survit finalement grĂące Ă lâĂ©galitĂ© et au partage des responsabilitĂ©s. Tout ce que John Firth avait rejetĂ© au dĂ©but du rĂ©cit.
Une critique politique étonnamment moderne
1. Le fantasme de lâisolement des riches
Le récit rappelle certaines visions contemporaines de milliardaires voulant créer des villes privées ,des ßles autonomes, des colonies martiennes , des refuges réservés aux ultra-riches.
Dans tous les cas, la mĂȘme idĂ©e revient : Ă©chapper aux contraintes du monde commun.
2. La dévalorisation du travail ordinaire
Le texte montre aussi ce qui arrive quand une sociĂ©tĂ© considĂšre certains mĂ©tiers comme âinfĂ©rieursâ. Les habitants de Firthâs World mĂ©prisent les travailleurs manuels, mais leur civilisation dĂ©pend entiĂšrement dâeux.
La nouvelle rappelle que produire , rĂ©parer , nettoyer, transporter , nourrir, sont des fonctions essentielles. Sans elles, mĂȘme la sociĂ©tĂ© la plus avancĂ©e sâeffondre.
3. Le vide du privilĂšge absolu
Le récit propose enfin une réflexion sur le sens de la vie humaine.
Les colons obtiennent exactement ce quâils voulaient : richesse , libertĂ© totale , absence de contraintes, luxe permanent. Et pourtant ils deviennent malheureux.
Une Ćuvre typique de la science-fiction sociale des annĂ©es 1950
Firthâs World appartient Ă une tradition de la science-fiction sociale.
Contrairement aux récits centrés uniquement sur la technologie ou les extraterrestres, cette branche du genre utilise le futur pour analyser les tensions politiques et humaines du présent.
Dans les annĂ©es 1950, plusieurs auteurs explorent dĂ©jĂ les dĂ©rives du pouvoir technocratique , les inĂ©galitĂ©s sociales , les risques du conformisme , la place des Ă©lites scientifiques, les consĂ©quences du capitalisme extrĂȘme.
Le texte dâIrving Cox Jr. se distingue par sa simplicitĂ© narrative. La majoritĂ© du rĂ©cit repose sur une longue confession historique.
Le lecteur assiste Ă lâeffondrement progressif dâune idĂ©ologie.
Ce qui frappe aujourdâhui, câest la modernitĂ© du dĂ©bat posĂ© par Firthâs World. La nouvelle interroge directement plusieurs questions contemporaines : Une sociĂ©tĂ© peut-elle fonctionner sans solidaritĂ© ? Les Ă©lites crĂ©ent-elles seules la richesse ? Le progrĂšs technique suffit-il Ă produire une civilisation juste ? Peut-on sĂ©parer libertĂ© individuelle et responsabilitĂ© collective ? Le travail âinvisibleâ est-il sous-estimĂ© ?
La chute dâun monde construit sur lâarrogance
Sous ses airs de vieux rĂ©cit spatial, Irving Cox Jr. dĂ©monte lâidĂ©e quâune minoritĂ© privilĂ©giĂ©e pourrait bĂątir seule une civilisation parfaite.
Le texte montre au contraire que toute sociĂ©tĂ© dĂ©pend dâun Ă©quilibre fragile entre des fonctions diffĂ©rentes mais complĂ©mentaires.
Le gĂ©nie sans travailleurs ne produit rien. Les travailleurs sans organisation sâeffondrent aussi. La survie passe par la coopĂ©ration.
Câest cette dĂ©couverte qui dĂ©truit finalement John Firth : comprendre que son rĂȘve de puretĂ© sociale reposait sur une illusion. Et peut-ĂȘtre sur une peur plus profonde encore, celle dâavoir besoin des autres.
Source : Firth's World" by Irving E. Cox, Jr
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Book Review # 13 : Quand la GrĂšce rĂȘvait de grandeur : la satire mordante de Georgios Souris contre Deligiannis et le nationalisme grec.
En 1878, le poÚte satirique grec Georgios Souris transforme le départ du diplomate Theodoros Deligiannis pour le CongrÚs de Berlin en une immense comédie politique.
DerriĂšre lâhumour, le texte raconte une GrĂšce partagĂ©e entre rĂȘve national, nostalgie antique et dĂ©pendance envers les grandes puissances europĂ©ennes.
Au printemps 1878, la GrĂšce regarde vers Berlin avec espoir. LâEmpire ottoman vacille aprĂšs sa guerre contre la Russie. Dans toute la rĂ©gion des Balkans, les frontiĂšres sont en train de bouger.
Au CongrĂšs de Berlin, les grandes puissances europĂ©ennes discutent du futur des territoires ottomans. AthĂšnes espĂšre obtenir la Thessalie, lâĂpire, peut-ĂȘtre la CrĂšte.
Pour représenter le pays, le gouvernement envoie Theodoros Deligiannis, figure montante de la vie politique grecque.
Mais pendant que diplomates et ministres nĂ©gocient sĂ©rieusement, le poĂšte Georgios Souris publie un long texte satirique oĂč il imagine Deligiannis comme un personnage théùtral, excessif, bruyant, parfois ridicule, mais profondĂ©ment reprĂ©sentatif de la sociĂ©tĂ© grecque de son Ă©poque.
Ce poĂšme politique devient rapidement lâun des textes satiriques les plus cĂ©lĂšbres de la GrĂšce du XIXe siĂšcle. DerriĂšre les plaisanteries, il raconte les contradictions dâun homme qui rĂȘve de retrouver la grandeur antique tout en dĂ©pendant des dĂ©cisions de Londres, Paris, Berlin ou Saint-PĂ©tersbourg.
Une mission diplomatique transformée en spectacle
Le texte commence comme une scÚne de départ héroïque. Deligiannis quitte AthÚnes pour défendre « les justes revendications des Grecs ».
Le ton est patriotique. Le peuple lâacclame. On cĂ©lĂšbre son nom. Mais trĂšs vite, lâironie apparaĂźt.
Souris conseille au diplomate de bien se prĂ©parer avant dâaffronter les dirigeants europĂ©ens. Il lui recommande de se laver avec « le savon parfumĂ© de lâEurope », de porter des gants blancs, un beau col, une tenue Ă©lĂ©gante. Le futur reprĂ©sentant de la GrĂšce doit avant tout avoir lâair important.
Le poĂšte insiste aussi sur lâattitude physique : tenir la tĂȘte haute, fumer un cigare, tordre sa moustache, frapper du pied, parler fort.
Dans cette satire, les nĂ©gociations internationales ne sont plus prĂ©sentĂ©es comme un Ă©change rationnel entre Ătats. Elles deviennent un concours dâapparence, de posture et de mise en scĂšne.
Souris se moque dâune certaine idĂ©e de la politique grecque, oĂč le patriotisme spectaculaire prend parfois le dessus sur la stratĂ©gie rĂ©elle.
Le poids immense de lâAntiquitĂ© grecque
Lâun des thĂšmes les plus forts du texte est la relation obsessionnelle entre la GrĂšce moderne et son passĂ© antique.
Dans les faux discours prononcĂ©s par Deligiannis, la GrĂšce rappelle constamment Ă lâEurope quâelle a inventĂ© : la civilisation, les lettres, la philosophie, la lumiĂšre intellectuelle.
Le personnage explique mĂȘme aux diplomates europĂ©ens quâils Ă©taient autrefois des barbares vivant dans lâobscuritĂ© avant que les Grecs ne viennent les Ă©clairer.
Souris pousse cette logique jusquâĂ lâabsurde. Ă un moment, Deligiannis menace mĂȘme lâEurope de lui « reprendre ses lumiĂšres » si elle refuse de rĂ©compenser la GrĂšce.
Cette exagĂ©ration rĂ©vĂšle une rĂ©alitĂ© profonde du XIXe siĂšcle grec. AprĂšs lâindĂ©pendance obtenue contre lâEmpire ottoman dans les annĂ©es 1820, le jeune Ătat grec construit une grande partie de son identitĂ© autour de lâAntiquitĂ© classique.
AthĂšnes devient la capitale dâun pays qui cherche Ă prouver quâil est lâhĂ©ritier direct de PĂ©riclĂšs, de Socrate et dâAlexandre.
Mais Souris montre aussi le danger de cette obsession. Dans son texte, les Grecs vivent tellement tournĂ©s vers leur passĂ© quâils semblent incapables de regarder le prĂ©sent avec luciditĂ©.
Le CongrĂšs de Berlin vu depuis AthĂšnes
Le contexte historique du poĂšme est essentiel.
Le CongrĂšs de Berlin rĂ©unit les principales puissances europĂ©ennes aprĂšs le traitĂ© de San Stefano imposĂ© par la Russie aux Ottomans. LâAllemagne de Otto von Bismarck organise la confĂ©rence. LâAutriche- Hongrie, la Grande-Bretagne, la Russie, la France et lâEmpire ottoman participent aux discussions.
La GrĂšce nâest pas une grande puissance. Elle nâest mĂȘme pas membre permanent des nĂ©gociations. Son rĂŽle reste limitĂ©. Pourtant, dans lâimaginaire national grec, ce congrĂšs reprĂ©sente une occasion historique dâagrandir le territoire national.
Souris joue constamment sur ce dĂ©calage : dâun cĂŽtĂ©, lâenthousiasme immense des Grecs ; de lâautre, la rĂ©alitĂ© froide de la diplomatie europĂ©enne.
Dans le texte, Deligiannis croit pouvoir impressionner les dirigeants du continent grùce à la grandeur historique de son pays. Mais il finit réguliÚrement ignoré, repoussé ou laissé dehors devant la porte du congrÚs.
Lâune des scĂšnes les plus cĂ©lĂšbres montre le diplomate grec frappant dĂ©sespĂ©rĂ©ment Ă la porte des nĂ©gociations : « Tic tac, ouvrez-moi, chers diplomates. »
Cette scĂšne rĂ©sume toute la position grecque de lâĂ©poque : un petit Ătat qui veut ĂȘtre entendu au milieu des empires.
Une satire de la rhétorique nationaliste
Souris ne critique pas seulement Deligiannis. Il attaque aussi une certaine culture politique grecque fondĂ©e sur : lâexagĂ©ration patriotique, les grands discours, les promesses irrĂ©alistes, lâĂ©motion nationale permanente.
Le personnage rĂ©clame : la Thessalie, lâĂpire, la CrĂšte, Chypre, Constantinople, et mĂȘme dâautres territoires selon son humeur.
Chaque revendication paraßt plus excessive que la précédente.
Le poĂšte montre comment le discours nationaliste peut devenir une fuite dans le rĂȘve. La rĂ©alitĂ© militaire, Ă©conomique et diplomatique du pays disparaĂźt derriĂšre les slogans hĂ©roĂŻques.
Le texte parle dĂ©jĂ du populisme, de la politique spectacle, du rapport Ă©motionnel Ă lâhistoire, de la fabrication des hĂ©ros politiques.
Deligiannis, héros populaire ou démagogue ?
Le personnage de Theodoros Deligiannis occupe une place particuliĂšre dans lâhistoire grecque. TrĂšs populaire dans les classes populaires et rurales, il dĂ©fend : des impĂŽts plus faibles, un parlement fort, une limitation du pouvoir royal, une politique plus proche des petits propriĂ©taires et des couches modestes.
Ses adversaires lâaccusent pourtant de : clientĂ©lisme, dĂ©magogie, nationalisme excessif, mauvaise gestion Ă©conomique.
Pour certains historiens et commentateurs, Deligiannis reprĂ©sente : la dĂ©fense du peuple contre les Ă©lites financiĂšres, la rĂ©sistance Ă un modernisme brutal, une vision plus sociale de lâĂtat grec.
Pour dâautres, il reste responsable dâune partie de lâinstabilitĂ© politique, acteur du surendettement grec, et lâun des symboles du populisme du XIXe siĂšcle.
Souris, lui, choisit une position plus subtile. Il ne transforme jamais totalement Deligiannis en clown.
Son personnage reste patriote, courageux et sincĂšre. Mais il apparaĂźt aussi prisonnier dâun langage grandiose qui finit parfois par tourner Ă vide.
LâEurope admirĂ©e et dĂ©testĂ©e
Le texte rĂ©vĂšle une autre contradiction profonde de la sociĂ©tĂ© grecque : son rapport compliquĂ© Ă lâEurope occidentale.
La GrÚce du XIXe siÚcle admire les institutions européennes, la diplomatie occidentale, les modÚles culturels français et allemands. Mais elle ressent aussi une immense frustration.
Les Grecs ont le sentiment que lâEurope cĂ©lĂšbre lâAntiquitĂ© grecque tout en mĂ©prisant les Grecs contemporains. Le poĂšte montre des diplomates europĂ©ens polis mais condescendants. Ils Ă©coutent les revendications grecques sans vraiment prendre le pays au sĂ©rieux.
La découverte des antiquités comme obsession nationale
Le texte accorde aussi une place importante Ă Heinrich Schliemann et aux fouilles de MycĂšnes.
Ă lâĂ©poque, les dĂ©couvertes archĂ©ologiques fascinent lâEurope entiĂšre. Schliemann prĂ©tend retrouver les traces dâAgamemnon et du monde homĂ©rique.
Souris utilise cette fascination pour se moquer du rapport grec Ă lâAntiquitĂ©. Dans le poĂšme, on peut presque trouver des trĂ©sors anciens partout, jusque dans les endroits les plus absurdes. La GrĂšce moderne semble vivre entourĂ©e de fantĂŽmes glorieux.
Une satire qui parle encore au présent
PrĂšs de 150 ans plus tard, le texte de Souris garde une Ă©tonnante modernitĂ©. Il parle des promesses politiques excessives, des dirigeants transformĂ©s en acteurs, du poids du passĂ© dans les discours nationaux, du rapport difficile entre petits Ătats et grandes puissances, de la tentation populiste et de la frustration des sociĂ©tĂ©s qui se sentent humiliĂ©es sur la scĂšne internationale.
Souris critique le nationalisme sans mépriser totalement le sentiment national. Il rit de Deligiannis mais comprend pourquoi une partie du peuple grec croit en lui.
Ă travers cette immense farce politique, Georgios Souris raconte finalement une vĂ©ritĂ© simple : les nations vivent autant de rĂȘves, de blessures et de théùtre que de diplomatie rĂ©elle.
Source : Discours philippiques de Theodoros Deligiannis PrononcĂ©s Ă lâintĂ©rieur et Ă lâextĂ©rieur du CongrĂšs, et adaptĂ©s en vers par Georgios Souris
@themonsterp
Book Review # 12: Une boßte venue des étoiles change le destin des humains.
Un homme des cavernes dĂ©couvre un objet venu dâAntarĂšs. Il croit recevoir un simple moyen dâobtenir de la nourriture. En rĂ©alitĂ©, il dĂ©clenche une chaĂźne dâĂ©vĂ©nements qui transforme lâhistoire humaine, de lâart pariĂ©tal jusquâĂ la conquĂȘte de lâespace.
Une rencontre qui commence par la peur
Tork vit dans des grottes, au bord dâune riviĂšre, dans une Europe trĂšs ancienne. Sa vie est simple, rude, dominĂ©e par la faim, les bĂȘtes sauvages et la violence des autres hommes. Un jour, alors quâil pĂȘche, un immense vaisseau argentĂ© passe au-dessus de lui. Les autres membres de son groupe fuient. Lui reste figĂ©.
« They had no words for it. »
Pour Tork, le vaisseau nâest pas une machine. Câest quelque chose dâinimaginable.
Une expérience menée par les Antariens
Les visiteurs viennent dâAntarĂšs. Ils vivent dans lâeau et cherchent de nouveaux mondes. La Terre les intĂ©resse surtout pour ses ocĂ©ans. Les humains, eux, leur semblent secondaires.
Ils donnent Ă Tork un appareil capable dâattirer les ĂȘtres vivants par la pensĂ©e. Ils lui offrent aussi des armes : lances, couteaux de pierre, arcs et flĂšches.
Leur but nâest pas dâaider lâhumanitĂ© par bontĂ©. Ils veulent observer ce qui arrive quand une espĂšce reçoit soudain plus de nourriture et de puissance.
Lâun des Antariens le dit clairement :
« We have given you the means to destroy yourselves. »
La nourriture, le pouvoir et lâart
Au dĂ©part, lâobjet sert Ă appeler des animaux. Les humains mangent comme jamais. Tork devient important. Il gagne du prestige, une compagne, puis une place de chef.
Mais lâinvention change aussi les rapports entre groupes humains. Ceux qui possĂšdent les armes deviennent plus forts. Les autres veulent les voler. La technique crĂ©e donc Ă la fois lâabondance et la violence.
Puis arrive lâidĂ©e dĂ©cisive : dessiner.
Pour rappeler les Antariens avec lâappareil, les humains peignent leur image sur les parois. Plus tard, ils font la mĂȘme chose avec les animaux. Lâart naĂźt ici non dâun pur Ă©lan spirituel, mais dâun besoin trĂšs concret.
Un piÚge retourné contre les visiteurs
Les Antariens croyaient contrĂŽler lâexpĂ©rience. Ils dĂ©couvrent que leur propre machine peut les rappeler, eux aussi. Tork et les siens les attirent pour obtenir davantage dâarmes.
Le rapport de force bascule. Les ĂȘtres venus des Ă©toiles sont trĂšs avancĂ©s, mais ils se retrouvent piĂ©gĂ©s par une idĂ©e simple. La supĂ©rioritĂ© technique ne garantit pas la supĂ©rioritĂ© pratique. Les Antariens comprennent les systĂšmes, mais pas les humains.
Une humanité lancée sur une pente dangereuse
AprĂšs le dĂ©part des visiteurs, lâexpĂ©rience continue.
Les humains apprennent à fabriquer leurs armes. Puis viennent les métaux, la poudre, les bombes.
Le rĂ©cit fait un grand saut dans le temps : lâaide donnĂ©e Ă Tork devient le dĂ©but dâune longue histoire de progrĂšs et de destruction.
« In fact, the results arenât all in yet. »
Autrement dit, lâexpĂ©rience nâest pas terminĂ©e. Elle continue avec nous.
Cette Ă©toile sera libre de Murray Leinster  raconte une origine fictive de la puissance humaine. Une boĂźte venue des Ă©toiles donne aux hommes la chasse, les armes, lâart et plus tard, la domination technique. Mais le texte pose aussi une question simple : quand une espĂšce reçoit plus de pouvoir quâelle ne sait en comprendre, que fait-elle de ce pouvoir ?
Source : This star shall be free by Murray Leinster
@themonsterp
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Book Review # 12: De lâadoration du sexe Ă la âscienceâ de lâamour : le drĂŽle de traitĂ© du docteur Talmey
PubliĂ© Ă New York en 1919 pour les mĂ©decins et les Ă©tudiants en mĂ©decine lĂ©gale, Love: A Treatise on the Science of Sex-Attraction veut expliquer lâamour comme un phĂ©nomĂšne rĂ©glĂ©, presque mĂ©canique. Le livre mĂȘle histoire religieuse, morale, biologie et psychologie. Il Ă©claire moins ce quâest lâamour aujourdâhui que la façon dont une Ă©poque a voulu le classer, le juger et le discipliner.
Un livre écrit pour les médecins, pas pour les romantiques
Ă lire Bernard S. Talmey, on comprend vite que le mot âamourâ ne lui suffit pas. Il le dĂ©coupe, le trie, le hiĂ©rarchise. Il oppose lâamour sensuel Ă lâamour sentimental, la libido Ă lâĂ©ros, le dĂ©sir de contact Ă la dĂ©charge sexuelle, la passion au sacrifice. Il va jusquâĂ dire que la jalousie nâest pas dâabord une preuve dâamour, mais une blessure de vanitĂ©. Un siĂšcle plus tard, ce traitĂ© surprend, choque parfois, fait sourire aussi. Mais il raconte trĂšs bien une chose : le moment oĂč la mĂ©decine, la morale et lâhistoire des religions ont tentĂ© ensemble de mettre de lâordre dans le chaos des sentiments.
Talmey nâĂ©crit pas un roman, ni une confession, ni mĂȘme un essai libre sur les sentiments. Il Ă©crit un traitĂ©. Son ambition affichĂ©e est dâĂ©clairer les mĂ©decins sur un domaine quâil juge mal connu : non pas seulement lâanatomie ou lâhygiĂšne sexuelle, mais la psychologie de lâattraction.
Dans son introduction, il dit en substance que la sociĂ©tĂ© parle beaucoup du sexe comme problĂšme moral ou hygiĂ©nique, mais quâelle comprend mal lâĂ©motion amoureuse elle-mĂȘme. Il prĂ©sente son livre comme une tentative pour apporter de la lumiĂšre sur cette zone laissĂ©e, selon lui, soit au silence pudique, soit aux exagĂ©rations de la fiction.
Talmey se place contre deux adversaires. Dâun cĂŽtĂ©, la pudeur moderne, quâil juge excessive et ignorante. De lâautre, la littĂ©rature sentimentale, quâil accuse de transformer un phĂ©nomĂšne naturel en mystĂšre sacrĂ©.
Entre les deux, il veut se rĂ©server la place du savant lucide. Câest ce qui donne au livre son mĂ©lange trĂšs particulier : une volontĂ© dâobjectivitĂ©, mais aussi une forte charge morale, et une confiance trĂšs typique du dĂ©but du XXe siĂšcle dans le pouvoir des classements.
Une idĂ©e de dĂ©part simple : lâhumanitĂ© obĂ©it Ă deux grandes faims
Lâintroduction du livre commence par une formule trĂšs large. Talmey dit que deux dĂ©sirs dominent lâhumanitĂ© : la faim de nourriture et la faim dâamour. Lâune sert Ă conserver lâindividu. Lâautre sert Ă conserver lâespĂšce.
Pour lui, le dĂ©sir sexuel doit ĂȘtre compris comme un instinct de conservation du groupe humain, au mĂȘme titre que la faim est un instinct de conservation individuelle.Dans cette logique, lâamour nâest pas dâabord un choix ni une pure crĂ©ation culturelle. Il est dâabord une force de la nature.
Lâagent humain ne connaĂźt pas forcĂ©ment le but final de ce quâil ressent. Il croit chercher le plaisir, la prĂ©sence, la joie dâĂȘtre aimĂ©. Mais la âloiâ qui gouverne le phĂ©nomĂšne, dit Talmey, a un but bien plus simple : la reproduction.
Si lâamour a une base instinctive, il peut ĂȘtre Ă©tudiĂ© comme on Ă©tudie une fonction. Si sa finalitĂ© profonde est la propagation de lâespĂšce, alors tout ce qui sâen Ă©loigne devient pour Talmey suspect, secondaire, ou pathologique.
Le dĂ©sir devient ainsi un instrument de lâespĂšce. Cette idĂ©e est trĂšs prĂ©sente dans la partie intitulĂ©e The Psychology of Sex Attraction, oĂč il dĂ©finit lâinstinct comme une impulsion intĂ©rieure, inconsciente, qui pousse Ă agir sans comprĂ©hension claire de la fin Ă atteindre.
Chez les anciens, le sexe était sacré ; chez les modernes, il devient honteux
Lâune des parties les plus Ă©tonnantes de lâintroduction est la longue traversĂ©e historique que propose Talmey. Il soutient que les civilisations anciennes voyaient dans la sexualitĂ© non pas quelque chose de honteux, mais une force sacrĂ©e, au fondement de la vie.
Il Ă©voque le culte du phallus et du yoni, les rites liĂ©s Ă la reproduction, la vĂ©nĂ©ration des organes sexuels dans diverses cultures anciennes, de lâInde au bassin mĂ©diterranĂ©en, en passant par le Proche-Orient ancien.
Son idĂ©e est de montrer un contraste : les Anciens, dit-il, savaient reconnaĂźtre lâimportance cosmique du sexe, alors que les modernes ont recouvert cette rĂ©alitĂ© dâune pudeur maladive.
Il accuse aussi la mĂ©decine dâavoir laissĂ© lâamour aux poĂštes
Talmey Ă©crit que la sexualitĂ©, jadis objet de rĂ©vĂ©rence, est devenue dans son temps un sujet de gĂȘne, de silence et de dĂ©formation morale. Il attaque la âfig-leaf modestyâ, la pudeur de feuille de vigne, celle qui traite tout ce qui touche au sexe comme obscĂšne par nature.Ă ses yeux, cette rĂ©action a eu un coĂ»t rĂ©el : elle a empĂȘchĂ© une connaissance saine de la reproduction, du dĂ©sir et des Ă©motions amoureuses.
Talmey dĂ©nonce le silence moderne sur le sexe, mais pour le faire, il ne quitte jamais vraiment le terrain de la norme. Il veut parler du sexe, oui, mais dans le cadre dâun ordre quâil estime naturel. Il critique le puritanisme au nom dâune meilleure administration morale et scientifique du dĂ©sir.
Dans son introduction, Talmey lance un reproche assez direct aux mĂ©decins de son temps. Il estime que la mĂ©decine connaĂźt lâanatomie, la physiologie, lâhygiĂšne et les pathologies sexuelles, mais quâelle ignore encore trop souvent la psychologie normale de lâamour.
Il dit en substance que les praticiens sont embarrassĂ©s dĂšs quâil faut parler des questions psychiques ou pĂ©dagogiques liĂ©es au sexe, faute dâune vĂ©ritable science de lâamour.
Ce nâest pas seulement un texte sur le sexe. Câest aussi une bataille pour dĂ©finir qui a autoritĂ© pour parler du sexe : le prĂȘtre, le poĂšte, ou le mĂ©decin.
Il reproche aussi aux Ă©crivains de fiction dâavoir monopolisĂ© le sujet. Selon lui, les poĂštes et les romanciers ont exaltĂ© lâamour jusquâĂ en faire une sorte de fĂ©tiche surnaturel, obscur, rĂ©servĂ© aux initiĂ©s. Le savant qui ose analyser ce sentiment, ajoute-t-il, se voit aussitĂŽt accusĂ© dâĂȘtre sec, cynique ou incapable de le ressentir.
Talmey se place donc dans une posture de conquĂȘte : il veut arracher lâamour au monopole de la pudeur religieuse dâun cĂŽtĂ©, et au monopole de la sensiblerie littĂ©raire de lâautre.
Trois mots grecs, trois amours différents
Talmey insiste sur un point qui revient souvent sous sa plume : le mot âloveâ est trop vague. Il affirme que les Grecs anciens distinguaient plusieurs formes dâamour.
Pour Talmey, on ne peut pas mettre sous le mĂȘme mot lâamour des parents, lâamitiĂ©, la passion sexuelle, le dĂ©sir de possession et le dĂ©vouement conjugal. Son livre est justement construit pour sĂ©parer ces registres.
Dans lâintroduction, il cite notamment áŒÎłÎ±ÏÎŹÏ, qui renvoie Ă un amour dâadoration ou de dĂ©vouement, ÏÎčλÎÏ, qui renvoie Ă lâaffection et Ă la sympathie, et áŒÏÎŹÏ, qui renvoie Ă lâamour fondĂ© sur lâattraction sexuelle.
Cette sĂ©paration a une fonction polĂ©mique. Elle lui permet de contester lâidĂ©e, trĂšs rĂ©pandue dans la littĂ©rature et dans le langage courant, selon laquelle toute passion intense serait dĂ©jĂ du âvrai amourâ. Au contraire, dira-t-il, lâintensitĂ© nâest pas un bon critĂšre. On peut souffrir Ă©normĂ©ment, dĂ©sirer violemment, jalouser jusquâĂ la folie, et ne jamais sortir du pur Ă©goĂŻsme.
L âamour sensuel contre lâamour sentimental
La distinction la plus importante du livre est là . Talmey, reprenant une idée de Henry Theophilus Finck, oppose sensual love et sentimental love.
Lâamour sensuel relĂšve de lâinstinct. Lâamour sentimental relĂšve du sentiment moral et psychique. Lâun cherche surtout la satisfaction. Lâautre peut aller jusquâau sacrifice.
Dans la section Sensual Love, il ne prend pas de dĂ©tours. Il affirme que lâamour sensuel est âthe only kind of love the greater part of humanity knowsâ, autrement dit la seule forme dâamour que connaĂźt la plus grande partie de lâhumanitĂ©.
Pour lui, lâamour authentiquement altruiste est rare. La plupart des humains restent du cĂŽtĂ© dâun amour centrĂ© sur la possession, la gratification et lâĂ©puisement rapide du dĂ©sir aprĂšs satisfaction.
Lâamour sensuel peut ĂȘtre intense, exclusif, jaloux, exigeant. Il peut mĂȘme se fixer sur une seule personne et donner lâimpression dâune grande profondeur. Mais Talmey refuse dây voir une preuve.
Selon lui, ce type dâamour reste fondamentalement Ă©goĂŻste. Lâautre compte comme moyen, non comme fin. Le dĂ©sir dâexclusivitĂ© lui-mĂȘme nâest pas signe de noblesse : il peut nâĂȘtre quâune maniĂšre de rĂ©server Ă soi un objet de jouissance.
Lâamour sensuel est Ă©goĂŻste, donc instable
Il rĂ©sume brutalement ce quâun amant sensuel veut vraiment dire quand il dit âje tâaimeâ : âI long for you, covet you, and am eager to enjoy you.â Cette phrase traduit la dĂ©claration amoureuse en langage de convoitise. Le centre du propos nâest plus lâĂȘtre aimĂ©, mais le sujet dĂ©sirant et sa faim.
Pour Talmey, lâĂ©goĂŻsme est la clef de lâamour sensuel. Il peut produire des joies et des peines, de lâattente, des doutes, du bonheur, du dĂ©sespoir. Mais tout cela reste attachĂ© au sort du dĂ©sir propre. MĂȘme lâattachement ou la dĂ©monstration affective ne prouvent rien. Ils peuvent nâĂȘtre que des moyens pour obtenir la faveur de lâautre ou prolonger une satisfaction attendue.
Câest pour cela que cet amour lui paraĂźt si fragile. Sâil repose sur lâintĂ©rĂȘt, il peut basculer vite dans la haine lorsque la satisfaction devient impossible.
Talmey dit clairement que lâamour sensuel, lorsquâil ne peut pas obtenir ce quâil veut, peut se transformer en passion contraire. Ă lâinverse, soutient-il, lâamour sentimental ne peut pas devenir haine, parce quâil a dĂ©jĂ dĂ©placĂ© son centre hors du moi.
Suicide, violence, adoration : aucune de ces preuves ne suffit
Cette lecture reste discutable, bien sĂ»r. Mais elle touche un point que beaucoup de lecteurs reconnaissent encore : le refus est souvent le moment oĂč la nature rĂ©elle dâun lien apparaĂźt.
Quand lâautre dit non, veut-on encore son bien, ou veut-on le punir de ne pas nous satisfaire ? Chez Talmey, toute la morale de lâamour se joue lĂ .
Lâun des aspects du livre est sa maniĂšre de dĂ©monter ce que la culture prĂ©sente souvent comme des preuves ultimes de lâamour.
Il dit que le suicide aprĂšs une perte nâest pas une preuve de âvrai amourâ.
Câest lâun des endroits oĂč le texte, malgrĂ© tous ses schĂ©mas datĂ©s, garde une acuitĂ© rĂ©elle. Il dit au fond : la violence nâest pas la forme brĂ»lante de lâamour ; elle en rĂ©vĂšle souvent lâabsence.
On peut se tuer aprĂšs avoir perdu une fortune aussi, note-t-il, et cela ne signifie pas quâon aimait lâargent pour lui-mĂȘme. De mĂȘme, le fait de commettre un crime contre une personne qui refuse lâamour nâest pas une marque de profondeur, mais la preuve inverse : celle dâune convoitise blessĂ©e.Le raisonnement est brutal mais cohĂ©rent.
Pour Talmey, la violence nĂ©e du refus rĂ©vĂšle que le sujet nâaimait pas lâautre pour lui-mĂȘme. Il aimait la possession, la rĂ©ponse, la gratification, le pouvoir.
Le passage oĂč il Ă©voque lâhomme qui tire sur une femme qui le rejette, ou la femme qui jette de lâacide sur lâhomme aimĂ©, nâa rien de romantique. Il sert Ă couper court Ă lâidĂ©e que lâexcĂšs Ă©motionnel prouverait une forme supĂ©rieure dâamour.
Le âvrai amourâ selon Talmey : sacrifice, patience, respect
Face Ă cet amour sensuel, Talmey construit lâamour sentimental comme un idĂ©al Ă©thique. Il le dĂ©finit comme une forme de conscious altruism, un altruisme conscient.
Lâautre devient enfin important pour lui-mĂȘme. Lâamour nâest plus jugĂ© Ă lâintensitĂ© de la faim, mais Ă la capacitĂ© de donner, de comprendre, de respecter, et mĂȘme de renoncer lorsque le bien de lâautre lâexige.
Ăros et libido : deux composants pour comprendre le dĂ©sir
Il insiste sur un critĂšre central : le seul vrai indice de lâamour authentique est le sacrifice de son propre bonheur pour celui dâautrui. Dans cette logique, lâamour nâest pas prouvĂ© par la passion, mais par le dĂ©centrement. Il nâest pas prouvĂ© par le fait de vouloir lâautre pour soi, mais par le fait de vouloir le bien de lâautre, y compris sans retour. Cette conception fait de lâamour un cousin trĂšs proche de lâamitiĂ©.
Talmey le dit souvent : le vrai amour partage avec la vraie amitiĂ© la patience, la bontĂ©, la sincĂ©ritĂ©, la gĂ©nĂ©rositĂ© et la constance. Il ne nie pas toute diffĂ©rence entre amour et amitiĂ©, mais il place le noyau noble de lâamour dans des qualitĂ©s morales plutĂŽt que dans lâivresse du dĂ©sir.
Le livre raffine encore sa classification avec un autre couple conceptuel : Ă©ros et libido. Talmey explique que la libido reprĂ©sente le plaisir matĂ©riel du contact, alors que lâĂ©ros reprĂ©sente la joie psychique dâaimer et dâĂȘtre aimĂ©.
La libido est somatique. LâĂ©ros est psychique.
Cette distinction lui permet de dire que le dĂ©sir sexuel nâest pas seulement charnel. Il peut contenir une dimension mentale, imaginaire, affective. Mais il lâutilise aussi pour distribuer des rĂŽles entre les sexes.
Selon lui, la libido serait davantage masculine, lâĂ©ros davantage fĂ©minin. Lâhomme chercherait plus volontiers la gratification sexuelle ; la femme, la certitude dâĂȘtre aimĂ©e et choisie.
On voit immĂ©diatement la limite de cette lecture. Elle repose sur une vision trĂšs figĂ©e et trĂšs hiĂ©rarchisĂ©e du masculin et du fĂ©minin. Mais elle rĂ©vĂšle aussi la logique profonde du livre : chaque fois que Talmey observe une Ă©motion, il cherche Ă la classer selon deux axes, lâun corporel, lâautre moral.
Il veut toujours savoir ce qui relĂšve du besoin, et ce qui relĂšve de lâĂ©lĂ©vation.
Lâattraction sexuelle est dĂ©crite comme une mĂ©canique en deux temps
Dans The Psychology of Sex Attraction, Talmey dĂ©taille le mĂ©canisme sexuel avec deux termes techniques quâil emprunte Ă la sexologie de son temps : contrectation et dĂ©tumescence.
La contrectation dĂ©signe le dĂ©sir de contact avec une personne de lâautre sexe : toucher, voir, entendre, imaginer. La dĂ©tumescence dĂ©signe la dĂ©charge de la tension accumulĂ©e.
On peut sourire du vocabulaire, mais lâidĂ©e est claire : la sexualitĂ© est une chaĂźne, pas un point unique. LĂ encore, Talmey veut Ă©largir le champ dâanalyse tout en gardant une logique de fonction.
Il compare ce mĂ©canisme Ă une bouteille de Leyde, un ancien dispositif Ă©lectrique : dâabord, lâorganisme se charge de tension et dâĂ©nergie nerveuse ; ensuite, il se dĂ©charge.
Ce point est important pour lui, car il lui permet de dire que lâacte sexuel nâest pas limitĂ© Ă la copulation. Lâessentiel commence plus tĂŽt, dans le regard, la pensĂ©e, la caresse, la montĂ©e de lâexcitation. Il Ă©crit mĂȘme que lâopinion commune, qui rĂ©duit la sexualitĂ© Ă lâacte final, est fausse.
La jalousie nâest pas une preuve dâamour, mais une blessure de vanitĂ©
Parmi les thĂšses les plus frappantes du livre, il y a celle-ci : la jalousie nâest pas, au fond, la preuve quâon aime profondĂ©ment.
Talmey la dĂ©monte dans un autre passage du traitĂ© en disant que la jalousie sexuelle mĂȘle angoisse, rage et vengeance, mais que sa cause principale est la vanitĂ© blessĂ©e. Ătre trompĂ©, câest ĂȘtre humiliĂ©, remplacĂ©, rabaissĂ© par la comparaison avec un rival. La douleur naĂźt moins de lâamour pur que du coup portĂ© Ă lâimage de soi.
Câest une des idĂ©es du livre qui traversent le mieux le temps. Elle nâĂ©puise pas la question, bien sĂ»r, mais elle oblige Ă poser une question simple : souffre-t-on parce quâon perd lâautre, ou parce quâon nâest plus celui quâil choisit ?
Cette lecture est trĂšs cohĂ©rente avec tout le reste. Si lâamour sensuel est centrĂ© sur le moi, alors la jalousie sera centrĂ©e, elle aussi, sur lâatteinte au moi. Talmey retire ainsi Ă la jalousie son prestige romantique. Il dit, en substance, quâon la prend trop souvent pour une preuve de passion noble, alors quâelle relĂšve souvent dâune blessure narcissique.
Un texte trÚs daté sur les femmes, les hommes et la civilisation
Il faut le dire : le traitĂ© de Talmey est traversĂ© de bout en bout par des idĂ©es datĂ©es, souvent essentialistes, sur les sexes. Il associe aux hommes la force, la volontĂ©, la crĂ©ativitĂ©, lâagressivitĂ© ; aux femmes la douceur, la modestie, la patience, le sacrifice, la domesticitĂ©. Il dĂ©crit aussi la femme comme plus Ă©motive, plus centrĂ©e sur lâamour, plus soucieuse dâĂȘtre aimĂ©e que dâaimer.
Ce livre dit des choses sur lâamour, oui, mais il dit surtout beaucoup sur la maniĂšre dont 1919 voulait penser lâamour.
Il lie aussi la possibilitĂ© du âvrai amourâ Ă la culture et au raffinement. Les personnes âbluntâ, au jugement grossier, seraient incapables dâun amour vraiment sentimental et ne connaĂźtraient que lâamour du corps.
Cette hiĂ©rarchie entre les ĂȘtres, entre classes de culture et degrĂ©s de civilisation montre comment une partie du discours scientifique de lâĂ©poque venait aussi confirmer des distinctions sociales et morales.
Ce que ce livre garde de vivant
Alors, que reste-t-il de ce texte aujourdâhui ?
Certainement pas sa âscienceâ au sens actuel. Ses explications biologiques sont datĂ©es. Ses oppositions entre hommes et femmes sont rigides. Mais quelques intuitions gardent du relief.
Dâabord, lâidĂ©e que dĂ©sir et amour ne sont pas synonymes. Ensuite, lâidĂ©e que la violence nĂ©e du refus rĂ©vĂšle souvent moins une profondeur dâamour quâune volontĂ© de possession. Enfin, lâidĂ©e que la jalousie peut avoir beaucoup Ă voir avec lâego.
Ce sont des intuitions que le livre pousse parfois trop loin, mais quâil formule avec une franchise rare. Il y a aussi, derriĂšre tout cela, une ambition qui reste intĂ©ressante : prendre au sĂ©rieux les Ă©motions amoureuses comme objet dâanalyse, et ne pas les abandonner entiĂšrement ni Ă la pudeur ni aux clichĂ©s romantiques. MĂȘme si le rĂ©sultat est lourd, biaisĂ© et trĂšs moralisateur, lâeffort intellectuel, lui, dit quelque chose de rĂ©el sur le moment historique oĂč il apparaĂźt.
Le plus frappant, au fond, est peut-ĂȘtre ceci : Talmey veut dĂ©senchanter lâamour, le rendre lisible, presque mĂ©canique. Et pourtant, Ă force de vouloir le classer, il montre malgrĂ© lui combien il est difficile de faire entrer le dĂ©sir, la jalousie, lâattachement, la tendresse et le sacrifice dans des cases nettes.
Love: A Treatise on the Science of Sex-Attraction est un livre qu' on lit pour comprendre comment, au dĂ©but du XXe siĂšcle, un mĂ©decin a voulu rĂ©duire lâamour Ă un systĂšme : instincts, pulsions, hiĂ©rarchies, sexes, fonctions, stades, rĂšgles. On le lit aussi pour voir comment une Ă©poque essayait de sortir du silence sur le sexe sans sortir complĂštement de ses vieux rĂ©flexes moraux.
Source : Love: A Treatise on The Science of Sex-Attraction by Bernard.S Talmey
Son livre voulait fournir une loi. Il laisse surtout le portrait dâune civilisation inquiĂšte, partagĂ©e entre fascination et contrĂŽle, entre exaltation et peur, entre le langage de la nature et celui de la morale. Et câest peut-ĂȘtre pour cela quâil reste intĂ©ressant. Non parce quâil dit le dernier mot sur lâamour, mais parce quâil montre trĂšs clairement ce que les sociĂ©tĂ©s disent dâelles-mĂȘmes quand elles prĂ©tendent expliquer pourquoi les ĂȘtres sâattirent.
@themonsterp
Book Review # 11: Le jardin, ce luxe simple : quand la nature devient lâart de vivre.
Planter un jardin, câest bien plus quâun geste pratique. Câest une maniĂšre de vivre, de penser et de respirer.
DĂ©jĂ au XVIIe siĂšcle, le philosophe anglais Francis Bacon voyait dans le jardin âle plus pur des plaisirs humainsâ. Dans son essai " On Gardens", il esquisse une vision complĂšte du jardin idĂ©al : un espace vivant, organisĂ©, et en harmonie avec les saisons. Â
Pourquoi le jardin fascine-t-il autant ? Que nous apprend il sur notre rapport Ă la nature et au temps ?
Une idée ancienne, toujours actuelle
Pour Francis Bacon, le jardin nâest pas un simple lieu. Câest une origine. Un symbole presque universel.
Dans son essai « of Gardens » , Bacon affirme que le jardin est âle plus pur des plaisirs humainsâ. Il insiste sur une idĂ©e simple : le jardin apaise lâesprit. Il rafraĂźchit.
Ă lâinverse, les bĂątiments, mĂȘme les plus beaux, restent pour lui des Ćuvres lourdes, presque froides.
Dans un monde urbain, rapide et souvent stressant, le besoin de nature revient au premier plan. Jardiner, marcher dans un parc ou simplement regarder pousser une plante deviennent des gestes essentiels.
Le jardin, reflet dâune sociĂ©tĂ©
Bacon observe aussi un phénomÚne intéressant.
Selon lui, les sociĂ©tĂ©s commencent par construire avant dâapprendre Ă jardiner. Elles Ă©lĂšvent des rĂ©sidences de luxe avant de crĂ©er de beaux jardins.
Il écrit :
âMen come to build stately, sooner than to garden finely.â
Autrement dit, on privilĂ©gie dâabord le visible, le spectaculaire. Le jardin, lui, demande du temps, de la patience et une certaine finesse.
Un jardin pour chaque saison
Lâun des points les plus marquants de lâessai de Bacon est sa vision du jardin toute lâannĂ©e.
Pour lui, un bon jardin ne doit jamais ĂȘtre vide. Il doit offrir quelque chose Ă voir, Ă sentir ou Ă vivre, chaque mois.
Il propose une organisation précise.
En hiver, il privilĂ©gie les plantes toujours vertes : houx, lierre, cyprĂšs. Au printemps, viennent les violettes, les jonquilles et les arbres en fleurs. LâĂ©tĂ© apporte roses, lavande et fruits. Lâautomne, lui, offre raisins, pommes et coings.
Il résume cette idée avec une expression latine :
âVer perpetuumâ â un printemps Ă©ternel.
Lâimportance des odeurs
Pour Bacon, le jardin ne se regarde pas seulement. Il se respire. Il explique que le parfum des fleurs est plus agrĂ©able dans lâair que dans la main. Une odeur doit venir naturellement, portĂ©e par le vent, comme une musique lĂ©gĂšre. Il Ă©crit :
âThe breath of flowers is far sweeter in the air... than in the hand.â
Il distingue aussi les plantes selon leur capacitĂ© Ă parfumer lâair. Certaines, comme les roses, sentent peu Ă distance. Dâautres, comme la violette, diffusent une odeur plus douce et plus prĂ©sente.
Il met en avant quelques plantes clés :
la violette blanche
la rose musquée
le chĂšvrefeuille
le thym sauvage
Il recommande mĂȘme de planter certaines herbes au sol pour libĂ©rer leur parfum en marchant dessus.
Un espace organisé, mais pas figé
Bacon ne voit pas le jardin comme un espace laissé au hasard. Au contraire, il propose une structure précise.
Il divise le jardin en trois parties :
Une pelouse Ă lâentrĂ©e
Un jardin principal au centre
Une zone plus sauvage Ă la sortie
Cette organisation permet de varier les expĂ©riences. On passe dâun espace ouvert et ordonnĂ© Ă un lieu plus libre, presque naturel. Il insiste aussi sur la simplicitĂ©.
Trop de décorations, selon lui, nuisent au plaisir. Il critique les formes artificielles, comme les arbustes taillés en figures.
Il écrit clairement :
âThey be for children.â
Autrement dit, ces artifices sont jolis, mais peu intéressants sur le long terme.
Lâeau, un Ă©lĂ©ment essentiel
Bacon accorde une grande importance Ă lâeau. Pour lui, les fontaines apportent fraĂźcheur et beautĂ©. Mais il met en garde contre les eaux stagnantes.
Les bassins mal entretenus deviennent vite insalubres. Il recommande un principe simple : lâeau doit toujours circuler. Il explique :
âThe water be in perpetual motion.â
Entre nature sauvage et espace maßtrisé
Lâune des idĂ©es les plus modernes de Bacon concerne la place du âsauvageâ.
Dans son jardin idĂ©al, il prĂ©voit une zone volontairement moins organisĂ©e. Une sorte de petit paysage naturel, avec des fleurs simples et des plantes locales. Il propose dây planter :
des violettes
des fraises
des primevĂšres
Sans ordre strict. Sans symétrie.
Des allées pour vivre le jardin
Le jardin de Bacon nâest pas seulement dĂ©coratif. Il est fait pour ĂȘtre parcouru.
Il imagine des allĂ©es ombragĂ©es pour se protĂ©ger du soleil. Dâautres plus fermĂ©es pour couper le vent. Certaines sont larges, dâautres plus intimes. Il veut un jardin qui sâadapte aux moments de la journĂ©e et aux saisons.
Une vision sans excĂšs
Ce qui frappe dans lâessai de Bacon, câest son refus de lâexcĂšs. Il parle dâun jardin princier, mais sans ostentation inutile. Il critique les dĂ©penses inutiles. Il insiste sur le plaisir simple. Pour lui, le vrai luxe du jardin, ce nâest pas la richesse. Câest lâĂ©quilibre.
Il conclut son essai en rappelant que beaucoup dépensent énormément sans atteindre ce plaisir essentiel.
Un héritage encore vivant
Plus de quatre siĂšcles aprĂšs, les idĂ©es de Bacon restent Ă©tonnamment modernes. On retrouve aujourdâhui ses principes dans : les jardins Ă©cologiques, les parcs urbains, les espaces paysagers contemporains
Son approche repose sur quelques rĂšgles simples :
respecter les saisons
favoriser la diversité
créer un équilibre entre ordre et nature
penser le jardin comme une expérience complÚte
Le jardin, une réponse simple à un monde complexe
Le jardin est un besoin profond. Un espace pour ralentir, respirer et observer. Francis Bacon lâavait dĂ©jĂ compris. En plaçant le jardin au cĆur du plaisir humain, il ne ne parlait pas seulement dâesthĂ©tique. Il parlait de bien-ĂȘtre.
Aujourdâhui, alors que les villes grandissent et que le rythme sâaccĂ©lĂšre, le jardin, plus que jamais a toute sa place.
Petit ou grand, public ou privĂ©, il reste un refuge. Un lieu oĂč le temps reprend son rythme naturel. Un lieu oĂč, simplement, on peut vivre.
Source principale : On Gardens by Francis Bacon
@themonsterp
Book Review # 10 Une anthologie pour redécouvrir la poésie moderne.
PubliĂ©e au dĂ©but du XXe siĂšcle, The Yearâs at the Spring rassemble des poĂšmes pour les rendre accessibles au plus grand nombre.
CompilĂ©e par L. DâO. Walters, illustrĂ©e par Harry Clarke et introduite par Harold Monro, cette anthologie veut avant tout donner du plaisir et montrer une poĂ©sie plus simple, plus proche de la vie
Une anthologie pensée pour tous
The Yearâs at the Spring nâest pas un recueil rĂ©servĂ© aux spĂ©cialistes. Câest une sĂ©lection de poĂšmes capables de toucher tous les lecteurs, quel que soit leur Ăąge. Harold Monro lâaffirme dĂšs le dĂ©part : « Le but de ce volume est de donner du plaisir ».
Lâanthologie sâadresse autant aux enfants quâaux adultes. Elle peut ĂȘtre lue seul ou Ă voix haute, entre gĂ©nĂ©rations.Comme le prĂ©cise lâintroduction, câest « une anthologie de poĂšmes, non de noms
THE EARLY MORNING The moon on the one hand, the dawn on the other: The moon is my sister, the dawn is my brother. The moon on my left and the dawn on my right. My brother, good morning: my sister, good night. â HILAIRE BELLOC
Une poésie proche du quotidien
Le recueil met en avant une poésie ancrée dans la vie de tous les jours. Les textes choisis parlent de la nature, des saisons, des objets familiers ou de scÚnes ordinaires.
La poésie ne doit pas forcément traiter de grands sujets abstraits. Elle peut se nourrir de détails simples. « Le poÚte observe chaque élément de la vie commune », explique Monro.
Cette attention au rĂ©el rend les poĂšmes plus accessibles. Elle permet aussi au lecteur de se reconnaĂźtre dans ce quâil lit.
Le refus dâune poĂ©sie trop complexe
Lâanthologie se distingue par son rejet dâun style trop distant ou trop complexe. Elle sâinscrit contre une tradition oĂč les mots deviennent difficiles et figĂ©s avec le temps. Monro critique lâhĂ©ritage des poĂštes victoriens, quâil juge trop excessif dans lâusage du langage. « Les mots ont Ă©tĂ© usĂ©s jusquâĂ devenir creux », Ă©crit-il.
Pour répondre à cela, les poÚtes modernes adoptent une autre voie : utiliser des mots simples, proches du langage courant. Cette une maniÚre de retrouver une expression vivante.
FULL MOON One night as Dick lay half asleep, Into his drowsy eyes A great still light began to creep From out the silent skies. It was the lovely moon's, for when He raised his dreamy head, Her rays of silver filled the pane And streamed across his bed. So, for awhile, each gazed at eachâ Dick and the solemn moonâ Till, climbing slowly on her way, She vanished, and was gone. â WALTER DE LA MARE
Une sélection volontairement variée
Le recueil rassemble des auteurs diffĂ©rents, connus ou non. Certains grands noms sont prĂ©sents, mais parfois Ă travers des poĂšmes moins cĂ©lĂšbres, choisis pour leur adĂ©quation avec lâesprit du livre. Chaque texte contribue Ă lâĂ©quilibre du recueil.
Une poésie vivante et accessible
Ce qui caractĂ©rise cette anthologie, câest son ton. Les poĂšmes ne sont ni prĂ©tentieux ni Ă©loignĂ©s. Ils parlent simplement, avec sincĂ©ritĂ©. La poĂ©sie devient alors un plaisir immĂ©diat. Elle ne demande pas de connaissances particuliĂšres. Elle repose sur des Ă©motions directes et des images claires. Un retour Ă la simplicitĂ© et Ă lâexpĂ©rience vĂ©cue.
A FLOWER IS LOOKING THROUGH THE GROUND A flower is looking through the ground, Blinking at the April weather; Now a child has seen the flower: Now they go and play together. Now it seems the flower will speak, And will call the child its brotherâ But, oh strange forgetfulness!â They don't recognize each other. â HAROLD MONRO
Une invitation Ă lire autrement
Avec The Yearâs at the Spring, les lecteurs dĂ©couvrent une poĂ©sie diffĂ©rente. Plus simple, plus proche, plus accessible.
Lâanthologie montre quâil nâest pas nĂ©cessaire de chercher des sujets complexes pour ĂȘtre touchĂ©. Elle invite Ă regarder le monde avec attention et Ă retrouver, dans les mots, le plaisir dâune Ă©motion sincĂšre. En cela, elle reste une porte dâentrĂ©e idĂ©ale pour comprendre la poĂ©sie moderne.
Source : The year's at the spring an anthology of recent poetry compiled by l.d'o. walters illustrated by harry clarke with an introduction by harold monro, 1920
@themonsterp
Book Review # 9: William Blake, prophÚte ou artiste ? Le débat relancé
Figure majeure de la littĂ©rature et de lâart britannique, William Blake continue de susciter fascination et malentendus. Ătait-il un visionnaire inspirĂ© ou un crĂ©ateur parfois emportĂ© par ses propres excĂšs ?
Une fascination ancienne pour les prophĂštes
Depuis toujours, les sociétés accordent une place particuliÚre aux prophÚtes. Ils intriguent, dérangent, inspirent. Mais ils sont aussi souvent mal compris. Comme le rappelle Clutton-Brock dans son essai On Blake as a Prophet
les hommes ont toujours perdu la tĂȘte devant les prophĂštes
Une fascination qui peut conduire Ă des excĂšs : admiration aveugle ou rejet total. Le prophĂšte, explique-t-il, nâest pas un simple devin. Il ne se dĂ©finit pas par sa capacitĂ© Ă prĂ©dire lâavenir, mais par sa capacitĂ© Ă exprimer une vĂ©ritĂ© universelle.
Une parole qui exige dâĂȘtre reconnue
Pour le prophĂšte, la vĂ©ritĂ© est Ă©vidente. Elle sâimpose Ă lui. Il ne cherche pas Ă convaincre par des arguments. Il ne discute pas. Il affirme. Comme une Ă©vidence.
Clutton-Brock insiste : le prophĂšte refuse la dialectique. Il ne veut pas prouver, il veut faire voir. Sa vĂ©ritĂ© fonctionne comme la beautĂ© : on y croit dĂšs quâon la perçoit. Sinon, câest que lâon refuse de regarder.
Face Ă lâincomprĂ©hension, il peut se montrer brusque, voire violent dans ses propos. Pour lui, refuser cette vĂ©ritĂ© revient Ă se fermer Ă soi-mĂȘme.
Entre rejet et adoration : un malentendu constant
Le destin des prophĂštes suit souvent le mĂȘme schĂ©ma. Dâabord rejetĂ©s, parfois violemment, ils sont ensuite glorifiĂ©s. Mais cette reconnaissance tardive sâaccompagne dâun nouveau malentendu.
Une fois acceptés, les prophÚtes deviennent intouchables. Leurs paroles sont considérées comme sacrées. Chaque phrase prend une valeur absolue. Ils deviennent uniques, supérieurs à tous les autres.
Or, selon Clutton-Brock, cette vision est fausse. Si les prophĂštes sont crĂ©dibles, câest justement parce quâils disent tous la mĂȘme chose. Leur autoritĂ© vient de lâuniversalitĂ© de leur message, pas de leur singularitĂ©.
En les transformant en figures exceptionnelles, on trahit leur nature. On rĂ©duit leur message Ă une opinion personnelle, alors quâil se veut universel.
Le piĂšge de lâauto-prophĂ©tie
Ce malentendu ne touche pas seulement le public. Il affecte aussi les prophĂštes eux-mĂȘmes. Beaucoup finissent par croire quâils sont toujours inspirĂ©s. Ils deviennent alors leurs propres disciples. Ils refusent la critique. Ils confondent inspiration rĂ©elle et automatisme.
Clutton-Brock met en garde contre cette illusion.
Le prophĂšte peut croire que tout ce quâil dit vient dâune source supĂ©rieure, alors quâil ne fait que rĂ©pĂ©ter des formes vides.
Blake, un artiste isolé
Dans ce contexte, le cas de William Blake est particulier. Il est Ă la fois poĂšte et peintre. Et dans les deux domaines, il est en avance sur son temps. Mais cette avance a un prix : lâisolement.
Blake nâa pas Ă©tĂ© compris de son vivant. Il nâavait ni interlocuteurs ni critiques capables de le situer.
Ses rĂ©fĂ©rences appartenaient au passĂ©. Son Ćuvre, elle, annonçait lâavenir. Ce dĂ©calage lâa poussĂ© Ă se replier sur lui-mĂȘme. Il en vient Ă croire quâil a toujours raison. Il rejette ses contemporains, notamment Joshua Reynolds, figure dominante de son Ă©poque.
Blake dĂ©veloppe alors une vision particuliĂšre de son travail. Il affirme que ses Ćuvres lui sont dictĂ©es par des anges. Il refuse de les corriger. Pour lui, elles ne sont pas vraiment les siennes.
Une Ćuvre entre gĂ©nie et confusion
Aujourdâhui, Blake est largement reconnu. Mais cette reconnaissance sâaccompagne dâun autre excĂšs : lâadmiration sans critique.
Certains lecteurs voient dans son Ćuvre un systĂšme symbolique complexe, une sorte de clĂ© permettant dâaccĂ©der aux secrets de lâunivers.
Ils affirment que ses textes ne doivent pas ĂȘtre lus comme de simples poĂšmes.
Clutton-Brock conteste cette approche.
Selon lui, Blake a dit tout ce quâil pouvait dire avec les moyens dâun Ă©crivain. Il nây a pas de sens cachĂ© inaccessible. Il prend lâexemple du poĂšme The Tyger.
Certaines formulations, souvent interprĂ©tĂ©es comme profondes, seraient en rĂ©alitĂ© des solutions techniques Ă des difficultĂ©s dâĂ©criture.
THE TYGER Â Â Â Tiger, tiger, blazing bright In the forests of the night, What immortal hand or eye Could create your terrifying symmetry? In what distant depths or skies Was the fire in your eyes lit? On what wings did he dare to rise? What hand dared to seize that fire? What strength and what skill Could shape the muscles of your heart? And when your heart began to beat, What fearful hand and feet brought you to life? What hammer? what chain? In what furnace was your mind formed? What anvil? what powerful grip Dared to hold such deadly force? When the stars threw down their spears And soaked the heavens with their tears, Did he smile to see his work? Did the one who made the lamb also make you? Tiger, tiger, blazing bright In the forests of the night, What immortal hand or eye Would dare to create your terrifying symmetry?
Le dessin : un révélateur décisif
Pour comprendre Blake, il faut aussi regarder son travail visuel. Et là , les différences entre réussite et échec apparaissent clairement.
Clutton-Brock distingue deux types de dessin : le dessin rythmique et le dessin constructif. Blake excelle dans le premier. Ses lignes sont vivantes, expressives, presque dansantes. Mais il est moins Ă lâaise dans le second.
InfluencĂ© par Michelangelo, quâil admire sans lâavoir vu directement, il tente parfois dâimiter un style qui ne lui correspond pas.
Le rĂ©sultat est inĂ©gal. Certaines Ćuvres sont puissantes. Dâautres semblent rigides, artificielles. Par moments, il se rapproche mĂȘme de Henry Fuseli, sans atteindre sa maĂźtrise.
Les livres prophétiques : une lecture difficile
Les écrits les plus complexes de Blake sont ses « livres prophétiques ». Ils cherchent à décrire une réalité spirituelle difficile à exprimer.
Clutton-Brock reconnaĂźt leur ambition.
Les mystiques, dit-il, tentent de parler de ce que les sens ne perçoivent pas. Ils utilisent des images, des symboles. Mais cette dĂ©marche a ses limites. Si le lecteur doit constamment chercher des clĂ©s ailleurs, le texte perd sa force. Un bon Ă©crit doit se suffire Ă lui-mĂȘme.
Chez Blake, ce nâest pas toujours le cas. Son systĂšme symbolique peut devenir un obstacle. Il complique la comprĂ©hension au lieu de lâĂ©clairer.
Une pensée proche de la psychologie moderne
MalgrĂ© ces difficultĂ©s, certaines idĂ©es de Blake restent fortes. Il sâintĂ©resse notamment aux conflits intĂ©rieurs. Dans The Marriage of Heaven and Hell, il critique lâopposition entre raison et dĂ©sir.
Pour lui, le vrai problĂšme nâest pas le mal, mais le conflit lui-mĂȘme. « LâĂ©nergie est la joie Ă©ternelle », Ă©crit-il.
Elle annonce des rĂ©flexions que lâon retrouvera plus tard en psychologie. Blake valorise lâunitĂ© de lâĂȘtre. Il rejette la rĂ©pression. Il insiste sur la nĂ©cessitĂ© dâassumer ses dĂ©sirs pour atteindre une forme dâĂ©quilibre.
Un génie à regarder sans aveuglement
William Blake reste une figure majeure. Son Ćuvre est riche, complexe, parfois dĂ©routante. Elle oscille entre clartĂ© et obscuritĂ©, entre inspiration et confusion.
Blake nâest ni un prophĂšte infaillible ni un simple artiste parmi dâautres. Il est les deux Ă la fois, avec leurs forces et leurs limites. Et câest peut-ĂȘtre dans cette tension que rĂ©side sa vĂ©ritable grandeur.
Sources :
On BLAKE as a prophet By A. CLUTTON-BROCK
The Marriage of Heaven and Hell by William BlakeÂ
Songs of Innocence and of Experience by William BlakeÂ
Poems of William Blake by William Blake
@themonsterp

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Book Review # 7 : Dix jours dans un asile de fous, lâexpĂ©rience de Nellie Bly sur lâĂźle de Blackwell, feignant la folie afin de rĂ©vĂ©ler les horreurs de lâasile.
En 1887, la journaliste Nellie Bly se fait interner sous le nom de Nellie Brown dans lâasile de Blackwellâs Island. Elle cherche Ă comprendre comment lâinstitution voit, classe, enferme et traite celles quâelle dit folles.
Dans son texte , Bly dĂ©crit des bains glacĂ©s, des bancs durs, des couloirs gelĂ©s, des couvertures insuffisantes, une nourriture avariĂ©e, des portes verrouillĂ©es, des corps dĂ©placĂ©s, tenus, frappĂ©s, scrutĂ©s, exposĂ©s. La psychiatrie, ici, par ses pratiques de contraintes agit sur les corps avant dâagir sur les Ăąmes.
Le bain forcĂ© constitue une scĂšne centrale du livre. Bly dĂ©crit une salle de bain froide et humide. On lui ordonne de se dĂ©shabiller. Elle refuse. On lui rĂ©pond quâon emploiera la force. On lui jette plusieurs seaux dâeau glacĂ©e sur la tĂȘte. Elle sort tremblante, suffocante, Ă©puisĂ©e.
« The water was ice-cold⊠three buckets of water over my head  I think I experienced some of the sensations of a drowning person⊠My teeth chattered and my limbs were⊠blue with coldâŠ
Elle note elle-mĂȘme quâĂ ce moment,
« for once I did look insane ».
Le mĂȘme mĂ©canisme vaut pour lâhabillement.
AprĂšs le bain, Bly reçoit une chemise courte, mouillĂ©e, marquĂ©e au nom de lâinstitution. Elle dort sans vĂȘtement de nuit correct, sur un lit inconfortable, sous une couverture de laine qui ne protĂšge pas du froid.
Quand Bly demande son carnet et son crayon, on les lui refuse. On lui retire le droit dâĂ©crire, donc le droit de fixer sa propre vĂ©ritĂ©.
La vie quotidienne de lâasile repose sur des contraintes rĂ©pĂ©tĂ©es. Les femmes attendent longtemps dans les courants dâair. Elles restent assises de six heures du matin Ă huit heures du soir sur des bancs raides. On leur interdit de bouger, de parler, de changer de position.
« What, excepting torture, would produce insanity quicker than this treatment? »
Bly pose alors une question dĂ©cisive : quâest-ce qui produirait plus vite la folie quâun tel traitement ?
Le froid épuise, il raidit, il fait perdre les forces et les moyens de résistance. Les patientes grelottent. Les infirmiÚres rient. Miss Tillie Mayard, une patiente, déjà affaiblie, tremble, claque des dents, puis fait une crise.
ThĂ© sans goĂ»t, pain sale, viande avariĂ©e, pommes de terre froides, poisson bouilli sans assaisonnement. La faim devient une expĂ©rience commune, Ă laquelle sâajoute lâhumiliation de voir, depuis les promenades, les aliments rĂ©servĂ©s aux mĂ©decins et aux infirmiĂšres.
Lâattente enfin occupe tout. Attente dans les couloirs. Attente du repas. Attente des ordres. Attente dâun mĂ©decin qui ne vient pas ou qui nâĂ©coute pas.
Le texte ne décrit pas seulement un systÚme asilaire impersonnel. Il expose aussi des violences : gifles, étranglement, traction par les cheveux, menaces, insultes. Les infirmiÚres poussent, frappent, se moquent des patientes pour rire, puis les punissent quand elles réagissent.
« They slapped her face⊠then they choked herâŠShut up, or youâll get it worseâŠFor Godâs sake⊠donât let them beat me »
La scĂšne de la patiente Urena Little-Page est Ă cet Ă©gard trĂšs forte. Les infirmiĂšres, la provoquent jusquâĂ la crise, puis lâĂ©tranglent et la traĂźnent au placard.
Les patientes deviennent des objets de punition ou des sources de divertissement.
Cette violence sâaccompagne dâun discours justificateur : il sâagit de « charity patients ». Parce quâelles dĂ©pendent du public, elles doivent accepter lâabsence de douceur, de confort, parfois mĂȘme de soin. Puisque lâinstitution les traite comme des assistĂ©es, elle leur retire tout droit Ă lâexigence.
Bly ne se contente pas de dire que des femmes saines sont enfermĂ©es. Elle montre que les conditions mĂȘmes de lâenfermement peuvent faire basculer des femmes fragiles. Dans le rĂ©cit de Bly, l'institution joue un rĂŽle actif dans la dĂ©sorganisation psychique. Il accĂ©lĂšre les dĂ©faillances, dĂ©truit les dĂ©fenses, confirme ses propres catĂ©gories. Câest pour cela que la remarque de Bly sur la femme saine quâon ferait asseoir toute la journĂ©e dans le froid, sans lecture, sans mouvement, avec une nourriture mauvaise et des traitements durs, prend tout son sens.
« Take a perfectly sane woman⊠and see how long it will take to make her insaneâŠTwo months would make her a wreck  »
Le texte insiste aussi sur l'architecture, les serrures, les barreaux, les portes fermĂ©es, lâimpossibilitĂ© dâĂ©chapper Ă un incendie. Bly comprend quâen cas de sinistre, presque aucune femme ne pourra sortir. MĂȘme un mĂ©decin relativement bienveillant reconnaĂźt lâabsurditĂ© du systĂšme sans rĂ©ussir Ă le changer.
« The door was locked behind usâŠescape is impossibleâŠnot a dozen women could escape »
Lâasile prend des formes carcĂ©rales, mais sans les garanties minimales accordĂ©es aux criminels. Le texte revient dâailleurs plusieurs fois sur ce point : lâinternĂ©e nâa pas les droits du dĂ©tenu. Elle peut ĂȘtre privĂ©e de libertĂ© sans rĂ©elle possibilitĂ© de dĂ©fense. Lâarchitecture asilaire ne protĂšge pas. Elle enferme, sĂ©pare et organise la dĂ©pendance totale.
Le rĂ©cit met aussi en cause lâautoritĂ© des mĂ©decins. Certains se montrent indiffĂ©rents. Dâautres reconnaissent en privĂ© leurs limites. Dr. Dent admet quâil ne peut pas savoir avec certitude si les bains sont froids, combien de femmes partagent la mĂȘme eau, si les infirmiĂšres sont cruelles, ni si tous les mĂ©decins sont compĂ©tents. Tout cela serait dĂ» au manque de moyens.
AprĂšs sa sortie, Bly tĂ©moigne devant le Grand Jury. Les jurĂ©s vont visiter lâĂźle. DĂšs leur arrivĂ©e, tout a changĂ©. Le bateau est propre. Les cuisines sont nettes. Le pain exposĂ© nâa rien Ă voir avec celui servi aux patientes. Les lits sont amĂ©liorĂ©s. Des bassines neuves remplacent les seaux. Les infirmiĂšres deviennent aimables. Les mĂ©decins se montrent plus prĂ©sents.
Le plus frappant reste le témoignage de la patiente Anne Neville : « depuis le départ de Miss Brown, tout est différent ».
Le changement est théùtral. Lâasile nâignore pas ce quâil faudrait faire. La disparition ou le dĂ©placement de plusieurs patientes renforce cette impression. Celles dont Bly avait parlĂ© ne se trouvent plus Ă leur place. Certaines auraient Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©es, dâautres sorties, dâautres dĂ©clarĂ©es introuvables.
Lâinstitution ne sait pas ce quâelle fait au jour le jour, ou feint de ne pas le savoir. Elle ne voit quâĂ condition de se dĂ©guiser elle-mĂȘme en enquĂȘtrice.
Dix jours dans un asile de fous, lâexpĂ©rience de Nellie Bly sur lâĂźle de Blackwell, feignant la folie afin de rĂ©vĂ©ler les horreurs de lâasile montre que la psychiatrie de Blackwellâs Island repose sur un systĂšme de contraintes : froid, faim, vĂȘtements insuffisants, bains glacĂ©s, bancs, verrous, couloirs, discipline des corps, confiscation des objets, violences des surveillantes. Mais L'enquĂȘte de Bly montre aussi autre chose : lâinstitution sait transformer en urgence ses signes visibles lorsquâun regard public la menace. Lâasile ne fabrique pas seulement de la folie. Il fabrique aussi la version acceptable de lui-mĂȘme.
Précédemment dans le Book review serie numéro 2 @themonsterp
