Comment aider la cause quand il faut sâaider soi-mĂȘme (traduction)
Une compassion active à l'égard de sa propre maladie mentale est une forme de résistance.
[TW : Mention de suicide. Cet article fera appel au concept du trigger Ă plusieurs reprises, pour en apprendre plus, cliquer ici]
La semaine derniÚre, j'ai fait quelque chose que je n'avais pas fait depuis la fin de ma derniÚre crise : j'ai pris tous les couteaux, rasoirs et ciseaux que j'avais à portée de main pour les ranger dans un sac en plastique sous l'évier. Hors de vue, hors de pensée, voilà comment fonctionnait mon raisonnement magique. J'ai un trouble bipolaire et je lutte avec un stress post-traumatique coriace. J'ai souvent envie de mourir ; la semaine derniÚre et celle-ci ressemblaient à bien d'autres.
Comme beaucoup, j'ai trouvĂ© la pĂ©riode Ă©lectorale AmĂ©ricaine trĂšs triggering et pĂ©nible. Des jours entiers, j'ai naviguĂ© sur des flux emplis de douleur et de terreur. J'ai vu un ocĂ©an d'incitations Ă agir et de rĂ©sistance organisĂ©e Ă©merger : des listes grandissantes de numĂ©ros Ă appeler et de mails Ă envoyer (sĂ©nateurs, gouverneurs, maires, mĂ©dias, etc.), ainsi que d'associations Ă qui faire des dons ; des pĂ©titions pour sensibiliser les membres de sa famille et ses ami.es ; les manifestations et rassemblements auxquels assister ; et tout le reste, prĂ©sentĂ© avec le mĂȘme niveau d'urgence. Mon esprit se fragmente par l'excĂ©dent d'informations ; les guides, les outils de rĂ©flexion, les memes, et les nouvelles merdiques en temps rĂ©el.
Mais comment puis-je ĂȘtre du moindre intĂ©rĂȘt pour une cause alors que je suis vraiment vulnĂ©rable mentalement ? Quand une bonne partie de mon temps et de mon Ă©nergie sont consacrĂ©s Ă rĂ©sister Ă l'envie de me tuer ? Comment vaincre ces sentiments d'inutilitĂ© et de dĂ©sespoir quand je me sens inutile en soutenant une cause Ă l'instant prĂ©cis ?
En tant que personne qui se bat souvent avec ses pulsions suicidaires, je suis un peu âdĂ©modĂ©eâ quand il est question d'Ă©laborer de nouvelles techniques pour rĂ©sister aux schĂ©mas de pensĂ©es autodestructrices. Ces derniĂšres semaines, j'ai flottĂ© au coeur d'une tempĂȘte d'Ă©motions, et luttĂ© contre des sentiments qui ont manquĂ© de me noyer tout en trouvant des moyens d'aider au bon endroit et au bon moment selon mes capacitĂ©s.
Pour ceux qui luttent avec les pulsions suicidaires au quotidien, voici un guide d'engagement et d'autoprĂ©servation, de mĂȘme que quelques approches Ă l'activisme :
(Image gentiment traduite par @somewhatbleak)
Aie de l'empathie pour toi-mĂȘme
En guise de prĂ©ambule, je me suis forcĂ©e Ă reconnaĂźtre ce fait : je suis malade. J'ai des limites. MĂȘme quand je me sens bien, ma santĂ© est si prĂ©caire qu'il suffit d'un appel tĂ©lĂ©phonique ou d'un email triggering pour replonger dans mes idĂ©es noires. Il est impĂ©ratif que je mette l'accent sur ma santĂ© mentale, mĂȘme lorsqu'il est tout Ă fait urgent de s'affairer.
Cependant, quand tu es neuroatypique, privilĂ©gier sa santĂ© mentale face Ă la calamitĂ© peut ressembler Ă de l'Ă©goĂŻsme dans sa forme ultime, menant Ă une spirale de honte empreinte de la sensation de ne servir Ă rien, surtout dans une pĂ©riode oĂč l'action sociale est particuliĂšrement nĂ©cessaire. Je dois me demander, est-ce que je jugerais de la mĂȘme façon celleux que j'admire et qui luttent ? Est-ce raisonnable de ma part d'attendre que les autres mettent leur santĂ© mentale en danger afin d'ĂȘtre opĂ©rationnels tout le temps ? Si ce n'est pas le cas, alors pourquoi est-ce que je me traĂźte ainsi ? Souhaiterais-je vraiment qu'un.e de mes ami.es activistes se pousse au suicide ? Ne puis-je pas oeuvrer Ă Ă©tendre l'amour et l'empathie que j'Ă©prouve pour les autres jusqu'Ă moi-mĂȘme ?
Résiste à la psychophobie intériorisée
Il est important que tu comprennes que toutes les injonctions Ă l'action ne te sont pas dirigĂ©es, et que tu rĂ©sistes au sentiment de honte qui Ă©mane de l'incapacitĂ© d'effectuer des tĂąches spĂ©cifiques. Quand nous voyons des appels qui sont au-delĂ de nos aptitudes et de nos moyens, plutĂŽt que d'autoriser ces messages Ă contribuer Ă notre sentiment de mĂ©diocritĂ© abjecte, peut-ĂȘtre avons-nous besoin de rĂ©aliser que ces appels sont destinĂ©s Ă celleux qui peuvent agir, et qui ont jusque lĂ Ă©tĂ© si complaisant.es.
Il y a une différence entre celleux qui n'interpellent pas les membres de leur famille racistes, misogynes, transphobes ou homophobes parce que c'est dur, embarrassant et délicat, et le fait de refuser de parler à des personnes abusives qui sont la source de traumatismes, et dont la compagnie peut enclencher des crises suicidaires.
Si utiliser le tĂ©lĂ©phone te fait paniquer, comprend qu'appeler le congrĂšs n'est pas pour toi. De mĂȘme, si tu es agoraphobe et donc inapte Ă assiser aux rassemblements et marches.
Quand tu te bats avec tes pensĂ©es suicidaires, laisser de la place Ă ces nuances et Ă ces autorisations personnelles peut ĂȘtre une question de vie ou de mort.
Quand tu te bats, avec une identitĂ© trouble, des traumatismes, un sentiment d'inutilitĂ© et des idĂ©es suicidaires, il peut ĂȘtre facile de succomber Ă la psychophobie intĂ©riorisĂ©e (et extĂ©riorisĂ©e). RĂ©siste au concept capitaliste et nocif comme quoi ta valeur est corrĂ©lĂ©e Ă ta productivitĂ©. Reconnais que cela mĂšne souvent Ă l'enflement contreproductif d'un ego et Ă un simulacre âd'alliĂ©.e modĂšleâ mĂȘme aux meilleures Ă©poques.
Essaie de rĂ©flĂ©chir Ă ta valeur intrinsĂšque. Rappelle-toi sans cesse que : ta vie a une valeur en dehors du manque de productivitĂ©. Et que cela s'applique mĂȘme en cas de militantisme. Pense davantage Ă comment tes luttes avec la maladie mentale apportent des perspectives et des compĂ©tences uniques sur la table. Ne sous-estime pas la valeur de ton empathie, mĂȘme Ă des moments oĂč tu ne peux pas te permettre de les traduire en actions. Les neuroatypiques sont accoutumĂ©.es au fait de gĂ©rer des dĂ©bĂącles d'Ă©motions trĂšs pressantes, ce qui n'est pas le cas de toustes. MĂȘme la facultĂ© de dramatiser, quand elle est maĂźtrisĂ©e, peut ĂȘtre un talent, puisqu'elle permet d'anticiper les pires scĂ©narios et d'Ă©laborer des plans de rĂ©sistance pour y rĂ©pondre.
Sépare la fragilité de ton état mental de la fragilité blanche
Avoir une maladie mentale n'Ă©quivaut pas Ă un libre-permis pour la fragilitĂ© blanche. La semaine derniĂšre, au moment oĂč je me sentais incapacitĂ©e mentalement, un.e ami.e a publiĂ© un post qui interpellait les blanc.hes, et je dois admettre que je me suis sentie blessĂ©e d'avoir Ă©tĂ© indirectement jugĂ©e sur des comportements rĂ©cents (non, pas au sujet des safety pins). J'ai aussi dĂ» reconnaĂźtre que j'Ă©tais trop malade Ă ce moment-lĂ pour affronter ces sentiments dĂ©fensifs, et ai dĂ» rĂ©sister Ă l'envie d'intervenir pour exposer ce que ce post m'avait fait ressentir.
Ma santĂ© mentale a besoin d'attention ; pas mes larmes de blanche. Il y a une diffĂ©rence entre ignorer ses comportements problĂ©matiques et les perpĂ©trer, et reconnaĂźtre que l'on peut ĂȘtre incapable de gĂ©rer les critiques Ă ce moment-lĂ . Quand cela se produit, il peut ĂȘtre judicieux de se mettre Ă l'Ă©cart, puis de revenir en mĂ©ditant sur comment changer, et faire mieux, lorsqu'on est plus dans un Ă©tat aussi fragile. Et, si appeler au soutien pour allĂ©ger sa douleur mentale est toujours appropriĂ©, empiĂ©ter sur l'espace des autres, et notamment des racisĂ©.es, pour quĂ©mander de la reconnaissance malgrĂ© ses comportements problĂ©matiques qui n'ont rien Ă voir avec la maladie, ne l'est pas.
Liste ce que tu peux faire et ce que tu ne peux pas faire
Quand des choses aussi simples que de me brosser les dents ou d'ouvrir un babybel deviennent insurmontables, je dois reconnaĂźtre que je ne peux pas faire grand-chose, que ce soit au cours d'une journĂ©e Ă risques, d'une semaine Ă risques, ou d'un mois. Dans ces moments-lĂ , mĂȘme prendre soin de moi-mĂȘme revient Ă essayer de rĂ©sister au sentiment de honte quand je pleure toute la journĂ©e dans mon lit en position foetale.
Mais tous les jours ne sont pas Ă risques. Quelques fois, tout ce que je peux faire, c'est offrir du soutien aux activistes qui Ă©crivent en ligne. Si la seule chose que tu peux faire est retweeter quand tu vas trop mal, alors tu as pris parti. Lorsque ça ira mieux, je pourrais essayer d'Ă©crire quelque chose. Quand ça ira encore mieux, j'assisterai Ă une marche, et sachant que je dois me mĂ©nager, je ne resterai peut-ĂȘtre pas tout le long, et me retirerai aprĂšs quelques heures.
Parfois il est plus facile d'apprendre Ă ne pas se comparer aux autres plutĂŽt que d'apprendre Ă ne pas se comparer soi-mĂȘme avec la personne que l'on est quand on va bien. Ălabore une liste sommaire de choses que tu peux faire ou non selon comment tu te sens. CĂ©lĂšbre les victoire les plus infimes, comme se souvenir de prendre son traĂźtement, t'assurant que lorsque tu iras mieux, tu pourras et feras davantage, peu importe Ă quel point cette contribution parait insignifiante.
Quoi faire pendant les mauvais jours
Il peut y avoir un enchainement de mauvais jours, qui paraĂźt Ă©ternel. Au pic de ma derniĂšre crise, j'avais l'impression qu'il Ă©tait particuliĂšrement cruel de me dire de rester sur cette terre parce qu'on avait âbesoinâ de moi alors que j'affrontais la pire douleur psychique.
à la place, j'essaie de résister aux pulsions suicidaires comme un acte de martyr pour la cause. Il a été prouvé qu'un site de néo-nazis a encouragé ses lecteur.ices à harceler des personnes ciblées pour les pousser au suicide. Résiste à adopter une stratégie encensée par tes ennemi.es en subvertissant la projection de leur violence.
Ne cĂšde pas au sentiment d'ĂȘtre un poids quand tu es dans un dĂ©sespoir profond parce que tu imagines que les ressources sont mieux dĂ©pensĂ©es ailleurs. Cherche de l'aide (je sais Ă quel point c'est putain de dur, je sais, je sais). Appelle des lignes de soutien contre le suicide. Ou envoie des textos si les appels t'angoissent. Comprend que maximiser nos ressources, c'est une forme d'activisme puisque l'on combat la psychophobie. Ce combat a de la valeur. Et toi aussi.
Tu as de la valeur aujourd'hui, demain, et pour tous les jours Ă venir.
[Traduction dâun article de Carrie Cutforth pour The Establishment, traduit par L.]