Mort de Morgan Keane : le procÚs de la chasse ?
Le chasseur ayant tuĂ© par accident Morgan Keane, en 2020, a reconnu son geste Ă lâouverture de son procĂšs, le 17 novembre. Le responsable
"Il est 9 heures, Ă Cahors, le 17 novembre. Dans le palais de justice rĂšgne lâatmosphĂšre pesante des procĂšs qui font date. Les camĂ©ras se bousculent pour immortaliser la scĂšne. Celle dâun homme Ă peine camouflĂ© par son masque chirurgical, immobile et silencieux sur le banc des accusĂ©s. Fils dâagriculteur, Julien FĂ©ral, 37 ans, comparaissait devant le tribunal judiciaire de Cahors pour lâ« homicide involontaire » de Morgan Keane. Ă ses cĂŽtĂ©s, un autre prĂ©venu, Laurent Lapergues, 51 ans, Ă©galement poursuivi en sa qualitĂ© de directeur de la tragique battue aux sangliers Ă lâorigine du drame.
Le 2 dĂ©cembre 2020, Morgan Keane, enfant du pays lotois, coupait du bois dans son jardin lorsquâune balle de fusil lâa transpercĂ© au thorax. Il sâest effondrĂ© et, au terme de longues minutes dâagonie, est dĂ©cĂ©dĂ©. Lâauteur du tir, Julien FĂ©ral, participait avec une quinzaine de camarades Ă une journĂ©e de chasse, autorisĂ©e la veille par arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral. Si sa culpabilitĂ© ne fait aucun doute â lui-mĂȘme ayant reconnu les faits dĂšs le premier jour â, les proches de la victime espĂ©raient la reconnaissance du partage des responsabilitĂ©s : « Ce nâest pas un individu qui a tuĂ© Morgan, insiste son amie, LĂ©a Jaillard. Câest tout le systĂšme qui pose problĂšme. » [...]
« Aujourdâhui, chacun de nous est triste, dĂ©solĂ©, meurtri. Sauf une personne, et elle se reconnaĂźtra. » DressĂ© dans son fauteuil de procureur, Alexandre Rossi fusille du regard Laurent Lapergues. Si lâauteur du tir est venu expier ses fautes, rongĂ© par les remords, il nâen est rien du second prĂ©venu. Agriculteur cĂ©libataire, lâhomme [...] refuse catĂ©goriquement de reconnaĂźtre la moindre responsabilitĂ© dans la mort de Morgan Keane.
ConformĂ©ment au schĂ©ma dĂ©partemental de gestion cynĂ©gĂ©tique (SDGC), qui encadre les activitĂ©s de chasse et les questions de sĂ©curitĂ©, le directeur dâune battue se doit de suivre un protocole strict. Avant chaque traque, il est tenu de dĂ©finir un plan de chasse, de dĂ©terminer les postes de chacun et de donner les consignes de tirs aux chasseurs.
Lâinterrogatoire de Julien FĂ©ral dĂ©crit pourtant une tout autre organisation. « Câest mon beau-frĂšre qui mâa placĂ© lĂ . Personne ne mâa donnĂ© de consignes, personne ne mâa dit quâil y avait une maison dissimulĂ©e dans mon champ de tir », assure-t-il au prĂ©sident. « Dans son dos, il y avait la dĂ©partementale, en contrebas, un troupeau de brebis et au-dessus, un chemin, insiste son avocate, Me Sylvie Bros. Alors, mon client en a dĂ©duit que son angle de tir Ă©tait devant. » Seulement, face Ă lui, se dressait la propriĂ©tĂ© privĂ©e des Keane, oĂč la chasse nâa jamais Ă©tĂ© autorisĂ©e.
« Que ce soit Julien FĂ©ral ou les autres, aucun chasseur interrogĂ© nâa Ă©tĂ© capable de dire sur quelles parcelles ils avaient le droit de chasser. NâĂ©tait-ce pas votre devoir de les en informer ? » sâagace le prĂ©sident face Ă lâentĂȘtement de Laurent Lapergues. Plus accablant, le magistrat diffuse sur les tĂ©lĂ©visions de la salle une carte satellite recouverte quasi entiĂšrement de couleur bleue : « Il sâagit des zones oĂč vous nâaviez pas dâautorisation pour chasser. Vous en Ă©tiez encerclĂ©s ! » [...]
Aux yeux de Me BenoĂźt Coussy, qui dĂ©fend le petit frĂšre de Morgan, « le coup nâest pas parti le 2 dĂ©cembre 2020 ». Bien des annĂ©es avant, le pĂšre britannique des deux frĂšres avait demandĂ© aux chasseurs dâaller traquer le gibier ailleurs. « Or, il nâest pas bon dans le Lot dâĂȘtre un Ă©tranger et de ne pas aimer la chasse », affirme lâavocat. Les chasseurs nâĂ©taient pas les bienvenus chez les Keane, et ils le savaient.
« Cet accident a Ă©tĂ© un sĂ©isme pour les chasseurs lotois », clame pourtant Me Charles Lagier, invitĂ© surprise des parties civiles. Avocat attitrĂ© de la FĂ©dĂ©ration nationale de chasse et chroniqueur du magazine Chasseur français [...]. « Aussi paradoxale cela soit-il, peut-ĂȘtre y a-t-il trop de rĂšgles dans la chasse ? Le commun des mortels finit par ne plus rien y comprendre », poursuit Me Charles Lagier. Ă lâinstar de son client Willy Schraen, prĂ©sident de la fĂ©dĂ©ration nationale, il en profite pour rappeler quâen deux dĂ©cennies, les accidents de chasse ont Ă©tĂ© divisĂ©s par quatre. Un chiffre quâil se passera de mettre en relation avec la baisse, de prĂšs dâun tiers, du nombre de chasseurs sur la mĂȘme pĂ©riode. Quant Ă la proportion de victimes parmi les non-chasseurs, celle-ci a tendance Ă grimper ces dix derniĂšres annĂ©es.
Une chose est sĂ»re, pour Alexandre Rossi, le procureur, ce dĂ©bat public nâa pas lieu dâĂȘtre dans le tribunal : « Ce procĂšs nâest pas celui de la chasse ou dâune tradition. Câest le procĂšs de deux chasseurs qui ont enfreint la loi. Le reste, ça appartient au SĂ©nat, Ă lâAssemblĂ©e nationale et au gouvernement. »
Lâhomme Ă la robe noire a finalement requis une peine censĂ©e « marquer la gravité » : deux ans dâemprisonnement assortis dâun sursis de dix-huit mois pour le tireur, dix-huit mois de prison dont douze avec sursis pour le directeur et un retrait dĂ©finitif du permis de chasse pour lâun comme lâautre. Le dĂ©libĂ©rĂ© sera rendu le 12 janvier."