(TW : chantage affectif dans un couple, relation semi-toxique, mention de crises dâangoisse)
Je nâĂ©tais pas malheureuse pendant six ans. Je crois que mon ancien partenaire, dans la relation monogame, Ă©tait un garçon chouette, Ă bien des Ă©gards. Et puis il y a eu la premiĂšre cassure. Un jour, il mâa dit quâil hĂ©sitait Ă rompre, ça arrive, genre la phrase âJe tâaime mais je suis pas sĂ»r de tâaimer vraiment comme il fautâ, ça arrive quoi. Mais ce jour-lĂ , enfin cette semaine-lĂ , je mâen souviens encore trĂšs bien alors que ça remonte Ă plusieurs vies : je mâĂ©tais dit, tu ne trouveras jamais personne comme ça, il faut te conformer. Alors jâai essayĂ© de me conformer. De me changer. Mes crises dâangoisse lui dĂ©plaisaient fort, je me forçais Ă les lui cacher, jusquâĂ ce que ça dĂ©borde de trop. Je nâaimais pas certains traits de caractĂšre, de comportement, je me taisais. Jâavais bien de la chance, dĂ©jĂ , dâĂȘtre aimĂ©e, je nâallais pas tout gĂącher pour des dĂ©tails.
Je me souviens bien, je disais ça Ă mes copines : câest un mec bien, jâai de la chance dâavoir un mec bien. Alors autant se conformer. Et puis je ne suis pas si parfaite que ce soit Ă lâautre de changer, quand mĂȘme, redescendons sur terre.
Ce nâĂ©tait jamais âJe tâaimeâ, mais âJe tâaimerai davantage quand tu iras mieuxâ. MĂȘme au bout de six ans. CâĂ©tait âJe tâaime sous rĂ©serve que tu ailles mieuxâ. âJe passerai pas ma vie Ă te soutenir, quand mĂȘme, faut pas exagĂ©rer.â Dont acte. Je comprends vite mal, je comprends vite de travers, jâentends une phrase et je la tire et lâĂ©tire jusquâĂ dĂ©former, jâentendais que je nâĂ©tais pas encore digne de recevoir de lâamour. Lâai-je jamais Ă©tĂ© ? Les garçons avant lui me rĂ©pĂ©taient souvent âNe me quitte pas, tu ne trouveras jamais personne dâautreâ. Je comprenais que tout en moi Ă©tait rĂ©pugnant Ă ĂȘtre aimĂ© : mon corps pas assez doux, ma tĂȘte trop intellectuelle, mes rĂȘves trop naĂŻfs. Et moi dans tout ça, jamais Ă la bonne place, dans aucune case.
CâĂ©tait âJe tâaimeâ, jâĂ©tais dĂ©jĂ aimĂ©e, mais âmais tu nâes pas encore parfaitement ce que jâaimerai aimerâ. CâĂ©tait âJe tâaime encore sous rĂ©serve mais je ne te quitterai pas parce quâau fond y a du potentielâ. Au fond, jâĂ©tais aimĂ©e, de quoi me plaindre.
JâĂ©tais pas assez et je nâen faisais jamais assez, alors câĂ©tait normal que sa frustration mâĂ©clate au visage Ă de nombreuses reprises. Chantage affectif, larmes, cris. Sa frustration devenait le seul moteur de dĂ©clarations dâamour simple.Â
Jâai fini par me fermer comme une boule. A sortir seule (quand lâangoisse mây autorisait), Ă garder le sourire Ă toute occasion. A tel point quâune amie me dira, aprĂšs la rupture : âPourquoi es-tu restĂ©e si longtemps, pourquoi tu nâas rien ditâ. Parce que tout me semblait normal. Dans un couple, il y a des diffĂ©rences et des ajustements, non ? Bon, dâaccord, jâĂ©tais seule Ă mâajuster, mais parfois, sur des points de dĂ©tail, ça marchait, lui aussi changeait des micro-points de dĂ©tail, alors je nâĂ©tais pas vraiment seule, et je me plaignais de quoi, dĂ©jĂ jâĂ©tais ce tas de merde et il avait bien du mĂ©rite.
Au fond, je nâĂ©tais pas si malheureuse, parce que les premiers mois avaient Ă©tĂ© vraiment chouettes, et le sont encore dans mes souvenirs. Et il y a eu bien du positif, malgrĂ© le marasme. Câest sans doute le plus complexe Ă dĂ©broussailler : ce nâĂ©tait pas parfaitement nĂ©gatif, il me faut donc admettre quâen partie jâĂ©tais heureuse, en partie jây trouvais mon compte, mĂȘme si par ailleurs jâai commencĂ© Ă collectionner des cicatrices dont il mâest si difficile de me dĂ©partir aujourdâhui.
Aujourdâhui, quand je fais une erreur abyssale, comme par exemple promettre de faire la vaisselle et prendre un peu de retard, je mâattends Ă des cris, Ă des menaces de rupture, Ă des sentences selon lesquelles je ne vaux rien. Aujourdâhui, donc, je dĂ©stabilise mon nouveau partenaire en parant des coups moraux dont il ne soupçonne pas quâils pourraient ĂȘtre portĂ©s. Aujourdâhui, ĂȘtre en retard sur la vaisselle signifie simplement ĂȘtre en retard sur la vaisselle et nâa aucune portĂ©e symbolique ni ne nĂ©cessite de compensation dâaucun ordre. Et ma tĂȘte et ma tĂȘte et ma tĂȘte qui nâarrive toujours pas Ă sâen reposer.
Peut-ĂȘtre que le plus difficile Ă digĂ©rer câest que rationnellement, cet enfermement en moi-mĂȘme, je lâai construit moi-mĂȘme. GĂ©rĂ© moi-mĂȘme. Et quand jâai fini par le briser, jâai cru que je ne pourrai plus jamais respirer, je ne savais plus rien faire ni ĂȘtre, seule. Parfois, câest bien de se tromper.