« Il y a un vieux schéma : « des clans aux empires », ou « des bandes aux royaumes »... Mais rien ne nous dit qu'il y ait une évolution en ce sens, puisque les bandes et les clans ne sont pas moins organisés que les royaumes-empires. Or on ne rompra pas avec cette hypothèse d'évolution en creusant la coupure entre les deux termes, c'est-à -dire en donnant une auto-suffisance aux bandes, et un surgissement d'autant plus miraculeux ou monstrueux à l'Etat.
Il faut dire que l'Etat, il y en a toujours eu, et très parfait, très formé. Plus les archéologues font de découvertes, plus ils découvrent des empires. L'hypothèse de l'Urstaat semble vérifiée, « l'Etat bien compris remonte déjà aux temps les plus reculés de l'humanité ». Nous n'imaginons guère de sociétés primitives qui n'aient été en contact avec des Etats impériaux, à la périphérie ou dans des zones mal contrôlées. Mais le plus important, c'est l'hypothèse inverse : que l'Etat lui-même a toujours été en rapport avec un dehors, et n'est pas pensable indépendamment de ce rapport. La loi de l'Etat n'est pas celle du Tout ou Rien (sociétés à Etat ou sociétés contre Etat), mais celle de l'intérieur et de l'extérieur. L'Etat, c'est la souveraineté. Mais la souveraineté ne règne que sur ce qu'elle est capable d'intérioriser, de s'approprier localement. Non seulement il n'y a pas d'Etat universel, mais le dehors des Etats ne se laisse pas réduire à la « politique extérieure », c'est-à -dire à un ensemble de rapports entre les Etats. Le dehors apparaît simultanément dans deux directions : de grandes machines mondiales, ramifiées sur tout l'œcumène à un moment donné, et qui jouissent d'une large autonomie par rapport aux Etats (par exemple, des organisations commerciales du type « grandes compagnies », ou bien des complexes industriels ou même des formations religieuses comme le christianisme, l'islamisme, certains mouvements de prophétisme ou de messianisme, etc.) ; mais, aussi, des mécanismes locaux de bandes, marges, minorités, qui continuent d'affirmer les droits de sociétés segmentaires contre les organes de pouvoir d'Etat. Le monde moderne peut nous présenter aujourd'hui des images particulièrement développées de ces deux directions, du côté des machines mondiales œcuméniques, mais aussi vers un néoprimitivisme, une nouvelle société tribale telle que la décrit Mac Luhan. Ces directions n'en sont pas moins présentes dans tout champ social, et de tout temps. Il arrive même qu'elles se confondent partiellement ; par exemple, une organisation commerciale est aussi une bande de pillage ou de piraterie, sur une partie de son parcours et dans beaucoup de ses activités ; ou bien c'est par bandes qu'une formation religieuse commence à opérer. Ce qui apparaît, c'est que les bandes non moins que les organisations mondiales impliquent une forme irréductible à l'Etat, et que cette forme d'extériorité se présente nécessairement comme celle d'une machine de guerre, polymorphe et diffuse. C'est un nomos très différent de la « loi ». La forme-Etat, comme forme d'intériorité, a une tendance à se reproduire, identique à soi à travers ses variations, aisément reconnaissable dans les limites de ses pôles s'adressant toujours à la recognition publique (il n'y a pas d'Etat masqué). Mais la forme d'extériorité de la machine de guerre fait qu'elle n'existe que dans ses propres métamorphoses ; elle existe aussi bien dans une innovation industrielle, dans une invention technologique, dans un circuit commercial dans une création religieuse, dans tous ces flux et courants qui ne se laissent approprier par les Etats que secondairement. Ce n'est pas en termes d'indépendance, mais de coexistence et de concurrence, dans un champ perpétuel d'interaction, qu'il faut penser l'extériorité et l'intériorité des machines de guerre à métamorphoses et les appareils identitaires d'Etat, les bandes et les royaumes, les mégamachines et les empires. Un même champ circonscrit son intériorité dans des Etats, mais décrit son extériorité dans ce qui échappe aux Etats ou se dresse contre les Etats. »