Le 27 mai 2026, l'AGO d'Eramet ratifie la cooptation de Murielle MinkouĂ© MĂ©zui, SecrĂ©taire GĂ©nĂ©rale de la PrĂ©sidence gabonaise, au conseil du groupe minier. Deux fonctions. Un silence officiel.Â
Décryptage| Par la rédaction | Format long | 28 mai 2026
L'entérinement du 27 mai 2026
Le mercredi 27 mai 2026 à Paris, l'Assemblée Générale Ordinaire des actionnaires d'Eramet, réunie sous la présidence de Christel Bories, a ratifié une décision prise deux mois plus tÎt : la cooptation de Mme Murielle Minkoué Mézui en qualité d'administratrice, avec effet immédiat. Cette cooptation avait été prononcée lors du Conseil d'administration du 19 mars 2026, en remplacement de M. Tanguy Gahouma-Békalé, démissionnaire. Le mandat court jusqu'à l'issue de l'Assemblée Générale statuant sur les comptes de l'exercice 2028. Composé de 18 membres à l'issue du scrutin, 7 administrateurs indépendants, 8 femmes représentant 50 % des siÚges hors représentants salariés, le Conseil d'Eramet est dorénavant conforme aux exigences de parité et d'indépendance fixées par le Code de commerce français.
Mais ici, c'est l'identitĂ© de la nouvelle administratrice qui retient l'attention. Murielle MinkouĂ© MĂ©zui, nĂ©e Ă Libreville le 22 juillet 1970, magistrate formĂ©e Ă l'UniversitĂ© Omar Bongo, exerce depuis mai 2025 les fonctions de SecrĂ©taire GĂ©nĂ©rale de la PrĂ©sidence de la RĂ©publique gabonaise. Un poste qui confĂšre rang de ministre, droit de dĂ©lĂ©gation de signature du Chef de l'Ătat, coordination de tous les services prĂ©sidentiels et participation aux Conseils des ministres. C'est elle qui, le 1er janvier 2026, depuis Koulamoutou, rendait public par dĂ©cret prĂ©sidentiel la composition du nouveau gouvernement post-transition. C'est elle qui, en octobre 2024, annonçait le calendrier du rĂ©fĂ©rendum constitutionnel gabonais. Dans l'architecture de l'Ătat sous Oligui Nguema, Murielle MinkouĂ© MĂ©zui est une cheville ouvriĂšre du pouvoir exĂ©cutif.
Eramet, terrain gabonais vital
Eramet n'est pas une entreprise quelconque pour Libreville. Le groupe, coté à Paris, exploite au Gabon son actif le plus stratégique : la Compagnie MiniÚre de l'Ogooué (COMILOG), principal producteur mondial de manganÚse de haute teneur, installée à Moanda dans le Haut-Ogooué. En 2024, le groupe générait 2,7 milliards d'euros de retombées économiques directes dans ses pays hÎtes, dont 441 millions d'euros de taxes et impÎts versés aux territoires d'accueil. Sur les 16,2 millions d'euros d'investissements communautaires du groupe cette année, 9 millions concernaient le Gabon, soit 55 % du budget sociétal mondial d'une entreprise présente sur quatre continents.
La rĂ©munĂ©ration d'un administrateur Eramet se situe, selon le Document d'Enregistrement Universel 2024 approuvĂ© par les actionnaires, entre 17 000 euros en part fixe et jusqu'Ă plus de 62 000 euros par an pour un profil ordinaire, sans responsabilitĂ© de comitĂ©. La prĂ©sidence d'un comitĂ© spĂ©cialisĂ©, audit, stratĂ©gie, rĂ©munĂ©rations, peut porter cette somme au-delĂ de 110 000 euros annuels. Mme MinkouĂ© MĂ©zui, jusqu'en fin 2028, percevra des jetons de prĂ©sence dans ce groupe dont son employeur direct, l'Ătat gabonais, est l'un des principaux partenaires industriels. L'information mĂ©rite d'ĂȘtre lue dans son contexte immĂ©diat. Le 4 dĂ©cembre 2025, le Conseil des ministres gabonais, sous la prĂ©sidence d'Oligui Nguema, dĂ©nonçait dans son communiquĂ© officiel publiĂ© sur presidence.ga "l'inflation injustifiĂ©e des jetons de prĂ©sence dans les Conseils d'administration" des entitĂ©s publiques gabonaises, et dĂ©cidait de les plafonner. Moins de quatre mois sĂ©paraient cette dĂ©claration de la cooptation de la SecrĂ©taire GĂ©nĂ©rale de la PrĂ©sidence dans un conseil oĂč la rĂ©munĂ©ration individuelle peut dĂ©passer le salaire annuel de dizaines de fonctionnaires gabonais.
Un réseau, deux casquettes
Murielle MinkouĂ© MĂ©zui n'est pas un cas isolĂ©. Arnaud Calixte Engandji Alandji, conseiller spĂ©cial du PrĂ©sident de la RĂ©publique chargĂ© des mines, des hydrocarbures et de l'Ă©nergie, siĂšge au conseil d'administration de COMILOG, filiale gabonaise d'Eramet, oĂč il perçoit des jetons de prĂ©sence. Tanguy Gahouma-BĂ©kalĂ©, son prĂ©dĂ©cesseur au conseil d'Eramet, Ă©tait gouverneur de la Banque des Ătats de l'Afrique Centrale (BEAC) et figure de l'appareil Ă©conomique sous les rĂ©gimes prĂ©cĂ©dents. La rotation de ces siĂšges obĂ©it Ă une logique constante : des personnalitĂ©s de premier rang de l'exĂ©cutif gabonais occupent les postes d'administrateurs dans les groupes qui exploitent le sous-sol national.
Ce mĂ©canisme n'est pas une invention gabonaise. Au Tchad, plusieurs conseillers prĂ©sidentiels siĂšgent dans les entitĂ©s pĂ©troliĂšres. En GuinĂ©e, le gouvernement de la transition nomme ses reprĂ©sentants dans le capital de la SociĂ©tĂ© MiniĂšre de BokĂ©. Au Congo-Brazzaville, Transparency International a documentĂ© les configurations de reprĂ©sentation croisĂ©e entre les cercles d'Ătat et les groupes pĂ©troliers. Ce qui distingue le Gabon de 2026, c'est la vitesse. Depuis aoĂ»t 2023, les mĂȘmes visages circulent entre les mĂȘmes fonctions, et le cercle de ceux qui en bĂ©nĂ©ficient se rĂ©trĂ©cit Ă mesure que les discours sur la rupture s'amplifient. Jeune Afrique notait, au lendemain du remaniement du 1er janvier 2026, que les fidĂšles de la premiĂšre heure d'Oligui Nguema avaient Ă©tĂ© « rĂ©compensĂ©s » de façon disproportionnĂ©e dans la nouvelle composition gouvernementale.
Promesses et réalité sociale
Cependant, la question déontologique n'est pas une abstraction universitaire. Elle se lit dans le contraste brut entre deux réalités gabonaises contemporaines. D'un cÎté, à la zone d'Oloumi à Libreville, la Compagnie africaine de sépultures du Gabon (Casep-Ga) conserve depuis janvier 2025, sans que les familles ne se manifestent, 155 corps non réclamés. Un avis public lancé en mars 2026 dans le quotidien L'Union est resté sans réponse. La direction envisage des inhumations en qualité d'indigent. Ces familles n'abandonnent pas leurs morts par indifférence. Elles n'ont pas les moyens de payer les obsÚques. Gabonmediatime posait la question en mai 2026 avec une franchise rare : "Comment un pays disposant de pétrole, de manganÚse, de bois et d'or peut-il encore compter des citoyens qui peinent à enterrer leurs morts sans lancer des appels à contribution sur les réseaux sociaux ?"
De l'autre cĂŽtĂ©, une haute fonctionnaire placĂ©e au sommet de l'Ătat ajoute Ă ses attributions un mandat rĂ©munĂ©rĂ© dans le premier exploitant minier du territoire national. L'Ătat gabonais, qui ne verse aucun dividende Eramet pour l'exercice 2025, dĂ©cision entĂ©rinĂ©e lors de cette mĂȘme AGO du 27 mai 2026, laisse nĂ©anmoins sa reprĂ©sentante percevoir des jetons de prĂ©sence au nom de ce mĂȘme dossier. Le Gabon dispose d'un revenu national brut par habitant de 7 540 dollars annuels selon le Plan national de dĂ©veloppement 2026-2030, mais le coefficient de Gini y place la distribution de ces richesses parmi les plus inĂ©galitaires d'Afrique centrale. L'OIT relevait en janvier 2026 qu'au moment oĂč elle publiait ses chiffres mondiaux sur la prĂ©caritĂ© de l'emploi, des enseignants gabonais Ă©taient en grĂšve pour dĂ©noncer leurs conditions de travail.
La gouvernance en question
"Il n'est pas de pire tyrannie que celle qui se drape dans les habits de la vertu ", écrivait Montesquieu dans L'Esprit des lois. Ce n'est pas la compétence de Murielle Minkoué Mézui qui est ici interrogée. Elle est magistrate, elle a conduit la réforme constitutionnelle gabonaise de 2024, elle occupe le poste le plus exigeant en termes de coordination institutionnelle. La question est autre, et elle est double.
D'abord, celle des intĂ©rĂȘts qu'elle va dĂ©fendre. Le dossier central entre l'Ătat gabonais et Eramet est celui de la transformation locale du manganĂšse. Libreville veut que le minerai extrait Ă Moanda soit transformĂ© sur le territoire national avant export, ce qui crĂ©erait des emplois qualifiĂ©s et multiplierait la valeur ajoutĂ©e captĂ©e par le Gabon. Eramet rĂ©siste Ă cette orientation industrielle. En fĂ©vrier 2026, AllAfrica rapportait que le directeur gĂ©nĂ©ral du groupe avait Ă©tĂ© Ă©vincĂ© prĂ©cisĂ©ment parce qu'il soutenait cette vision. Christel Bories, revenue Ă la direction gĂ©nĂ©rale par intĂ©rim, n'avait pas exprimĂ© d'engagement structurant sur ce point. Murielle MinkouĂ© MĂ©zui siĂ©gera dĂ©sormais dans les deux salles : celle oĂč se dĂ©cide la politique miniĂšre gabonaise, et celle oĂč Eramet arbitre ses orientations stratĂ©giques. Quand les intĂ©rĂȘts divergeront, quel siĂšge primera ?
Ensuite, celle du silence. La présidence gabonaise publie ses communiqués de Conseil des ministres, ses discours, ses infographies et ses déclarations avec une régularité qui force le respect. Chaque remaniement, chaque loi, chaque inauguration fait l'objet d'une communication officielle. Mais la cooptation du 19 mars 2026, actée en pleine session de travail d'Eramet à Paris, n'a fait l'objet d'aucune communication de la Présidence de la République gabonaise. Pas de communiqué. Pas de décret publié. Pas d'infographie. L'information a été rendue publique par GlobeNewswire le 27 mai 2026, dans le communiqué financier d'une société cotée française, au détour d'une résolution d'Assemblée Générale. C'est la presse économique parisienne qui a informé les Gabonais de la nomination de leur premiÚre haute fonctionnaire dans le premier groupe minier de leur pays.
L'OCDE, dans ses Lignes directrices sur la gouvernance des entreprises publiques (Ă©dition 2021), recommande que les reprĂ©sentants Ă©tatiques dans les conseils d'administration soient "clairement distincts des fonctions gouvernementales" et soumis Ă des rĂšgles d'incompatibilitĂ© strictes. La Constitution gabonaise de 2024, Ă©laborĂ©e sous l'autoritĂ© de Murielle MinkouĂ© MĂ©zui elle-mĂȘme, prĂ©voit-elle de telles incompatibilitĂ©s pour les hauts fonctionnaires de la PrĂ©sidence ? Cette question n'a reçu aucune rĂ©ponse publique Ă ce jour. Un Ătat qui dĂ©nonce en dĂ©cembre 2025 l'inflation des jetons de prĂ©sence dans ses propres entitĂ©s, puis nomme en mars 2026 sa SecrĂ©taire GĂ©nĂ©rale dans le conseil d'un groupe minier Ă©tranger, produit une contradiction que ni la communication institutionnelle ni la vertu proclamĂ©e ne suffisent Ă dissoudre.
Dâun cĂŽtĂ©, le Gabon ordinaire enterre 155 morts sans sĂ©pulture ; de lâautre, un membre de lâĂ©lite, en lâoccurrence Mme Murielle MinkouĂ© MĂ©zui, sâapprĂȘte Ă bĂ©nĂ©ficier dâune rĂ©compense financiĂšre consĂ©quente. Ce nâest pas un jugement, mais un fait public, actĂ© dans le Journal officiel de la RĂ©publique française du 27 mai 2026.
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Sources :
- lobeNewswire/Eramet, « Assemblée Générale du 27 mai 2026 : approbation de la résolution concernant l'augmentation de capital de 500 M⏠», 27 mai 2026.
- Eramet, Document d'Enregistrement Universel 2024, politique de rémunération des administrateurs, AGO 26 mai 2025.
- Presidence.ga, Communiqué final du Conseil des Ministres du 4 décembre 2025, République Gabonaise.
- Gabonreview.com, « Libreville : 155 corps abandonnés à la morgue, des nourrissons aux victimes d'accidents », avril 2026.
- Gabonmediatime.com, « Gabon : comment un pays aussi riche peut-il produire autant de pauvreté sociale ? », 13 mai 2026.
- AllAfrica/fr, « Gabon : Situation au sein du groupe Eramet, enjeux stratégiques pour le Gabon », 3 février 2026.
- Wikipedia (EN), « Murielle Minkoue Mintsa », consulté mai 2026.
- Gouvernement.ga, Nomination des membres du gouvernement, décret présidentiel du 1er janvier 2026.
- Jeune Afrique, « Au Gabon, Oligui Nguema inaugure sa nouvelle Úre : Oyima évincé, les fidÚles récompensés », 2 janvier 2026.
- OCDE, Lignes directrices sur la gouvernance des entreprises publiques, édition 2021.
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