CAMEROUN : LA DANSE LUGUBRE AUTOUR DE PAUL BIYA
À 93 ans et invisible depuis 56 jours, Paul Biya laisse un Cameroun suspendu, où clans familiaux et barons du régime se disputent déjà l'héritage d'un pouvoir vieux de 44 ans. DB News |Par la rédaction | 03 août 2026 Un silence de 56 jours qui dit tout Parti de Yaoundé le 7 juin 2026 pour ce que son cabinet avait présenté comme un court séjour privé en Europe, Paul Biya n'a plus reparu en public depuis. Ce n'est que le 2 août, cinquante-six jours plus tard, que le gouvernement a rompu son silence. Au micro de RFI, le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi a affirmé que le président était en vie et qu'il n'existait aucune vacance du pouvoir, avant d'ajouter, sans être en mesure de préciser une date, qu'il reviendrait très bientôt. L'aveu est révélateur autant que la déclaration elle-même. Un porte-parole gouvernemental qui martèle qu'un chef d'État de 93 ans est vivant, c'est un pays qui reconnaît implicitement que la question s'était installée durablement dans les esprits. Plusieurs sources évoquent un séjour à Genève, dans une clinique privée, consécutif à un malaise survenu lors de la fête nationale du 20 mai. Pendant cette absence, seuls des décrets liés aux forces de défense ont continué d'être signés par le chef de l'État, un signal minimal de continuité qui n'a rassuré ni l'opposition ni une partie de l'opinion. Le député Jean-Michel Nintcheu et l'avocat Christian Ntimbane Bomo ont réclamé que le Conseil constitutionnel se prononce sur une éventuelle vacance. Le gouvernement a rejeté cette lecture, rappelant que la Constitution ne reconnaît que trois causes de vacance, le décès, la démission ou l'empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel, et qu'aucune de ces conditions n'est à ce jour objectivement remplie. Ce que dit vraiment la Constitution Le texte camerounais est précis, et c'est peut-être là que réside le nœud du problème. L'article 6, alinéa 4, de la loi fondamentale de 1996, modifiée en 2008, dispose qu'en cas de vacance pour décès, démission ou empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel, l'élection d'un nouveau président doit se tenir entre vingt et cent vingt jours après l'ouverture de la vacance. Pendant cinquante-quatre ans, c'est le président du Sénat qui assurait cet intérim, sans pouvoir modifier la Constitution, dissoudre le gouvernement ou se présenter lui-même à l'élection organisée. Mais cette architecture a été bouleversée le 4 avril 2026. Réuni en congrès à Yaoundé, le Parlement a adopté à une écrasante majorité, environ deux cents voix contre une quinzaine d'opposants, une révision constitutionnelle instaurant un poste de vice-président de la République. Porté en coulisses par le clan du très influent secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, le texte a été promulgué par Paul Biya lui-même le 14 avril, dans la soirée, pendant que l'attention publique se portait sur d'autres actualités. La réforme change radicalement la donne. Le futur vice-président, nommé et révocable par le seul président de la République, sans élection ni ticket commun à l'américaine, deviendra en cas de vacance le successeur chargé d'achever le mandat en cours, et non plus un simple intérimaire chargé d'organiser un nouveau scrutin. L'opposition y voit un coup d'État institutionnel, un mécanisme permettant à Biya de désigner son successeur sans passer par les urnes. Le problème, souligne une partie de la presse camerounaise, c'est que ce poste, présenté comme la clé de voûte de la succession, reste vacant plus de trois mois après sa création. Personne, au sein du régime, n'ose encore s'en emparer publiquement, tant la nomination validerait de facto un favori et déclencherait l'hostilité ouverte de tous les autres prétendants. Un gouvernement fantôme depuis neuf mois L'anomalie ne s'arrête pas à l'absence physique du chef de l'État. Réélu le 12 octobre 2025 avec 53,66 % des suffrages, dans un scrutin contesté par l'opposition qui a dénoncé des fraudes, Paul Biya a prêté serment pour un huitième mandat le 6 novembre 2025. Neuf mois plus tard, le gouvernement issu de ce nouveau mandat n'a toujours pas été nommé. Le cabinet en place reste celui formé en 2019, dirigé par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, en fonction depuis janvier de la même année. Un bilan dressé le 16 février 2026, à l'occasion des cent premiers jours du nouveau mandat, constatait déjà que le remaniement gouvernemental annoncé se faisait toujours attendre, sans que les conditions de vie des populations n'aient connu la moindre inflexion. En juillet, la presse camerounaise évoquait encore des listes officieuses de ministrables, sans qu'aucune nomination officielle n'intervienne. Cette pratique tranche avec les usages constitutionnels observés ailleurs dans le monde, où un nouveau mandat présidentiel s'accompagne généralement, dans les semaines qui suivent l'investiture, de la formation d'une équipe gouvernementale correspondant aux priorités affichées du nouveau cycle. Au Cameroun, ce vide prolongé alimente une paralysie administrative de fait. Plusieurs ministres, incertains de leur maintien en poste, feraient preuve d'une prudence extrême dans le traitement des dossiers de l'État, par crainte de prendre des décisions qu'un successeur pourrait leur reprocher. Les observateurs attribuent ce retard à la complexité des tractations internes, destinées à préserver des équilibres régionaux et ethniques déjà fragiles, dans un contexte où des discussions seraient également menées avec certaines figures de l'opposition. Ce blocage gouvernemental, désormais concomitant à l'absence prolongée du président lui-même et à la vacance persistante du poste de vice-président, dessine l'image d'un État à trois têtes vides, où l'essentiel des leviers décisionnels demeure suspendu à des arbitrages qui ne viennent pas. Une guerre de clans à ciel ouvert Deux lignées familiales et plusieurs barons politiques se disputent déjà, en coulisses, cet héritage encore chaud. Franck Emmanuel Biya, fils aîné du président, apparaît comme le favori porté par un réseau d'influence actif, positionné comme la solution d'une succession dynastique transitoire. Une note de la presse spécialisée l'a même associé de façon insistante au dispositif militaire et de défense, un secteur clé pour quiconque prétendrait à la stabilité du pouvoir après le départ de son père. Face à lui, ou à ses côtés selon les lectures, Franck Hertz, fils de la première dame Chantal Biya, incarne l'autre branche de la dynastie et pèse dans les intrigues du palais d'Étoudi. À ces héritiers de sang s'ajoutent les barons du système, ceux que le sérail nomme les dauphins politiques. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, gère au quotidien les affaires de l'État par simple délégation de signature et détient un pouvoir administratif considérable. Louis-Paul Motazé, ministre des Finances, contrôle les leviers économiques du pays. Paul Atanga Nji, ministre de l'Administration territoriale, incarne l'aile la plus dure du régime et sa capacité de coercition sur le territoire. La particularité camerounaise, souligne un observateur, c'est que la vraie menace pour le régime ne vient pas de l'opposition, structurellement affaiblie, mais des fractures internes, chaque clan cherchant à verrouiller le futur poste de vice-président pour s'assurer le contrôle de l'après-Biya. Certains analystes relèvent une contradiction embarrassante pour le pouvoir. Depuis que Paul Biya a rebaptisé le pays en 1984, effaçant symboliquement son identité fédérale d'origine, redonner le pouvoir à un anglophone semblerait politiquement difficile à assumer pour un système bâti sur la centralisation francophone. Chantal Biya, une position de pouvoir devenue vulnérable Au cœur de cette succession inéluctable se tient une femme dont le destin a longtemps semblé secondaire aux yeux de l'entourage présidentiel avant de devenir central. Chantal Biya a épousé le président en 1994, alors veuf depuis la mort de sa première épouse. Devenue première dame d'un pays qu'elle découvrait par ce mariage, elle a progressivement acquis, au fil des décennies, une influence réelle au sein du système, jusqu'à occuper aujourd'hui une position que nul ne conteste plus ouvertement, quand bien même elle demeurerait davantage crainte qu'aimée dans les cercles du pouvoir. Cette position reste cependant suspendue à la survie politique de son époux. L'histoire récente du continent regorge d'exemples de veuves de chefs d'État contraintes à l'exil ou à une réduction drastique de leur train de vie une fois le protecteur disparu. Si elle ne parvient pas à imposer, avant l'échéance, un successeur de son choix ou à sécuriser durablement sa position, Chantal Biya s'expose au même sort. C'est précisément ce qui rend la bataille autour de Franck Hertz, son fils, si stratégique à ses yeux, bien au-delà d'un simple attachement maternel. Une jeunesse à bout de souffle Pendant que ce ballet feutré se joue à Yaoundé, le pays réel s'enfonce. Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, la crise anglophone, née en 2017, a fait plus de six mille morts civils, généré des centaines de milliers de déplacés internes et poussé près de quatre-vingt mille réfugiés vers le Nigeria voisin. Plus d'un million trois cent mille personnes ont aujourd'hui besoin d'aide humanitaire dans ces régions, où des centaines de milliers d'enfants restent privés d'école. Le conflit s'est enkysté sans qu'aucune initiative de paix durable n'ait émergé du pouvoir central. À cette fracture territoriale s'ajoute un climat administratif marqué par une succession de scandales de gouvernance, corruption, détournements, opacité budgétaire, largement documentés au fil des années par la presse locale et les organisations de la société civile. Le décalage générationnel achève de dessiner le tableau. Un chef de l'État de 93 ans, un cercle de collaborateurs eux-mêmes vieillissants, prétendent gouverner un pays dont la population est très majoritairement âgée de moins de trente ans. Cette jeunesse, confrontée au chômage, à l'absence de perspectives et à une administration à l'arrêt, n'a quasiment aucune prise sur les décisions qui engagent pourtant son avenir immédiat. Le contraste entre l'urgence sociale du pays et la lenteur calculée du jeu successoral au sommet de l'État illustre une forme de désintérêt du sommet pour la base, un système où, selon la formule consacrée, l'après-soi importe moins que la préservation du présent. L'attente comme stratégie de tous Le Cameroun se trouve ainsi suspendu à une équation à plusieurs inconnues. Un président de 93 ans, absent depuis près de deux mois, dont le gouvernement jure qu'il reviendra sans jamais dire quand. Une Constitution récemment modifiée pour désigner un successeur sans élection, mais dont le poste central reste vacant faute de consensus entre les prétendants. Un gouvernement tout entier laissé en jachère depuis neuf mois, symbole supplémentaire d'un pouvoir qui n'ose plus se réorganiser. Des clans familiaux et des barons politiques qui préfèrent l'immobilisme prudent à une confrontation ouverte, chacun calculant que le temps peut encore jouer en sa faveur. Et un pays réel, fracturé par une guerre interne, gangrené par les scandales et dirigé par des hommes qui ont depuis longtemps dépassé l'âge de comprendre les urgences de leur propre population. Tant que le silence de Yaoundé perdurera, la danse lugubre continuera, chacun des prétendants avançant ses pions sans jamais révéler son jeu, dans l'attente d'une fin de règne dont personne ne connaît ni la date ni la forme. 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DB News Sources : - RFI / AllAfrica, « Cameroun : entre rumeurs et démentis, la santé du président Paul Biya suscite des polémiques », 2 août 2026 - La Nouvelle Tribune, « Cameroun : le gouvernement assure que Paul Biya est en vie et annonce son retour imminent », 2 août 2026 - AllAfrica, « Cameroun : Vice-présidence vide, le piège qui dévore le régime Biya », juillet 2026 - Afrik.com, « Promulgation de la révision constitutionnelle au Cameroun : un vice-président pour préparer l'après-Biya », avril 2026 - KOACI, « Cameroun : Vice-président, qui Biya va-t-il choisir comme successeur ? », avril 2026 - Journal du Cameroun, « Cameroun : ce que prévoit la Constitution en cas de vacance de la présidence de la République » - The Africa Report / Africa Intelligence, sur le réseau d'influence de Franck Biya - The Guardian, « Cameroon president Paul Biya successor Franck », juin 2026 - Journal du Cameroun, « Cameroun : la revue Conflits dresse le bilan humain de la crise anglophone », mai 2026 - Major-Prépa, « Ambazonie : origine et situation d'un conflit latent » © DB News 2026 — Tous droits réservés. 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