Manganèse gabonais : Eramet gagne sans bouger
416 jours après l'ultimatum, 48 jours après France 24 : Libreville signe avec Eramet une feuille de route. Pas un contrat. Pas une usine. Pas un emploi. Rien n'est encore fait. Investigation et géopolitique | Par la rédaction | Format long | 21 juillet 2026 Un ultimatum gravé Le chronomètre a commencé le 30 mai 2025. Ce jour-là, lors du Conseil des ministres, Brice Clotaire Oligui Nguema ordonnait l'interdiction formelle d'exporter le manganèse brut à compter du 1er janvier 2029. Le Gabon, deuxième producteur mondial de ce minerai stratégique, posait un ultimatum industriel sans précédent à son partenaire historique. La deadline était non négociable. Le 2 juin 2026, sur France 24, Oligui Nguema le martelait encore : "Si rien n'est transformé en 2029, le manganèse ne sortira pas." De la décision de Conseil des ministres à cette déclaration publique : treize mois de posture souveraine affichée. Ce que cet ultimatum ne révèle pas, c'est dans quel état financier se trouvait réellement Eramet au moment d'entrer dans la négociation. Le groupe a enregistré une perte nette de 370 millions d'euros en 2025, un EBITDA en chute de 54 %, et une dette nette atteignant 1,9 milliard d'euros. Son directeur général, nommé en mai 2025, a été révoqué neuf mois plus tard pour divergences de fonctionnement. La famille Duval, actionnaire historique détenant 37 % du capital, a mandaté la banque Lazard pour examiner une possible cession de sa participation. Une augmentation de capital de 500 millions d'euros est en cours de préparation, avec l'appui de l'État français, second actionnaire à 27 %. Des pistes de cession d'actifs minoritaires sont simultanément à l'étude, intéressant des fonds souverains ainsi que des investisseurs américains, japonais et européens. Eramet négociait donc la transformation du manganèse gabonais depuis une position financière sérieusement fragilisée, traversant une période de turbulence actionnariale sans précédent dans son histoire récente. Ce contexte constituait un levier de pression considérable pour Libreville. Il n'a pas été utilisé. Un minerai sans égal Ce levier aurait d'autant plus de sens que Comilog constitue le véritable socle industriel d'Eramet. La branche manganèse pèse à elle seule 63 % du chiffre d'affaires consolidé du groupe. En 2024, Comilog a produit 6,8 millions de tonnes de minerai pour un chiffre d'affaires de 718 milliards de francs CFA, malgré un marché mondial en repli marqué. Le gisement de Moanda est le plus grand gisement mondial de manganèse à haute teneur. Cette qualité technique n'est pas un détail secondaire : le minerai gabonais affiche une teneur en manganèse parmi les plus élevées de la planète, ce qui le rend directement utilisable par les sidérurgistes sans pré-traitement coûteux, conférant à Comilog un avantage compétitif structurel sur l'ensemble du marché mondial. Eramet transforme une partie de ce minerai en alliages à valeur ajoutée, mais cette transformation ne s'effectue pas au Gabon. Ses usines de Norvège, des États-Unis et de Dunkerque captent la valeur industrielle que Moanda ne retient pas. Le Complexe Métallurgique de Moanda, inauguré en 2015, cinquante-trois ans après le début de l'exploitation, demeure le seul site de transformation d'alliages sur le sol gabonais et en Afrique centrale. Il ne traitait déjà que 100 000 à 200 000 tonnes par an sur les 6,8 millions extraites annuellement. Le protocole du 20 juillet 2026 prévoit sa réfection et un plan d'amélioration en vue d'un redémarrage envisagé d'ici fin 2029, sous conditions multiples. L'unique installation de transformation existante n'est donc plus pleinement opérationnelle, et son redémarrage reste suspendu à des validations que le texte signé ne garantit pas. Sans le manganèse gabonais, Eramet n'a pas de groupe. Libreville le sait. Paris aussi. L'Afrique, elle, a tenu D'autres pays africains ont su convertir ce même type de rapport de force en décisions industrielles contraignantes et immédiatement applicables. Le Zimbabwe, premier producteur africain de lithium, a interdit sans délai toutes les exportations de minerais bruts en février 2026, y compris les cargaisons déjà en transit vers les ports. Aucune feuille de route préalable, aucun comité de suivi, aucune condition de viabilité posée par les exploitants étrangers avant l'entrée en vigueur de la mesure. Le résultat est concret et documenté : Zhejiang Huayou Cobalt a annoncé la construction d'une usine de raffinage de sulfate de lithium de 400 millions de dollars sur le sol zimbabwéen, une première en Afrique. La République démocratique du Congo a instauré un embargo sur les exportations de cobalt, remplacé ensuite par un système de quotas destiné à reprendre la main sur un marché stratégique et à développer des capacités locales de transformation. La Namibie a durci son cadre réglementaire sur l'exportation de minerais non transformés. Depuis 2023, au moins 14 pays africains ont restreint les exportations de minerais bruts ou semi-transformés. Ces États partagent un point commun décisif : ils ont fixé une règle et l'ont appliquée sans délai de grâce, sans étude de viabilité préalable imposée par l'exploitant, sans condition de rentabilité définie par la partie étrangère. Le précédent zimbabwéen est particulièrement éclairant pour le dossier gabonais : l'interdiction immédiate, sans négociation ouverte sur les modalités d'exécution, a forcé l'investissement industriel local que des années de discussions n'avaient pas produit. Le Gabon disposait d'un rapport de force comparable. Il a choisi la voie du protocole. Une feuille de route Le 20 juillet 2026, soit exactement 416 jours après l'annonce fondatrice et 48 jours après l'ultimatum télévisé sur France 24, la réalité des rapports de force s'est imposée à Paris. Le Gabon et Eramet ont signé un protocole d'accord défini comme une feuille de route commune et une méthode de travail structurée pour développer des solutions industrielles rentables pour la transformation locale du manganèse. Le mot "protocole" est capital : ce texte ne constitue pas un contrat d'investissement, ni un engagement financier ferme. C'est une déclaration d'intention assortie d'études à mener, de scénarios à valider, de conditions à remplir.Les négociateurs français et Eramet connaissent cette mécanique dans ses moindres détails. Dans les grandes transactions internationales, le protocole commence bien avant la table de signature. On accueille le partenaire avec tous les égards, tapis rouge déployé, agenda soigneusement orchestré. Rien n'est trop beau : les plus beaux palais de la République, les tables étoilées, les attentions permanentes d'une diplomatie huilée qui sait transformer un chef d'État en invité d'honneur comblé. On le met à l'aise. On le flatte. On lui montre que la France lui fait confiance. Puis on lui tend le stylo. La visite d'État d'Oligui Nguema à Paris ressemble trait pour trait à ce schéma, à une différence fondamentale près : ce qui se signe ici ne concerne pas les intérêts d'un groupe privé ou d'un investisseur institutionnel. Ce qui se signe concerne les ressources naturelles d'un pays dont une grande partie de la population vit dans la précarité quotidienne. L'eau courante, l'électricité, l'emploi structuré, le logement décent : les besoins de base des Gabonais ne trouvent pas de réponses pérennes, dans un pays qui extrait depuis 1962 l'un des minerais les plus stratégiques de la planète. La contribution annuelle déclarée de Comilog à l'économie nationale tourne autour de 600 milliards de francs CFA. En droit des affaires, une feuille de route n'engage que celui qui y croit. 35 % de l'ambition Les chiffres racontent l'essentiel de la négociation et ne laissent place à aucune interprétation favorable au Gabon. Eramet prévoit d'augmenter ses capacités de transformation pour atteindre jusqu'à 700 000 tonnes de minerai traitées par an d'ici 2031. Le tonnage initial évoqué publiquement avant les négociations était de 2 millions de tonnes annuelles. Le résultat signé représente donc 35 % de l'ambition de départ. La date, elle, glisse de 2029 à 2031, soit deux années supplémentaires accordées à un groupe qui exploite ce gisement depuis 1962 sans y avoir construit d'industrie de transformation significative au cours des soixante-quatre premières années d'exploitation. Le CMM, seule usine de transformation existante sur le sol gabonais, ne traitait déjà que 100 000 à 200 000 tonnes par an, quand Comilog en produisait 6,8 millions en 2024. L'écart entre ce qui sort du sous-sol gabonais et ce qui y est transformé n'est pas une nouveauté conjoncturelle : c'est un modèle économique délibérément construit et maintenu sur six décennies. Dans un pays qui extrait des millions de tonnes d'un des minerais les plus précieux de la planète depuis 1962, l'eau, l'électricité et l'emploi demeurent des enjeux non résolus pour une part importante de la population. Cet écart entre la richesse du sous-sol et la réalité des conditions de vie n'est pas une fatalité géologique. C'est le résultat de décennies de rapports de force déséquilibrés, de conventions minières négociées sans contrainte de transformation locale juridiquement contraignante, et d'une dépendance structurelle à un opérateur unique dont toutes les usines à valeur ajoutée sont situées hors du territoire gabonais. "Fabriqué au Gabon" : pour qui ? Le protocole du 20 juillet 2026 contient une mesure présentée comme une avancée sociale : le lancement d'un fonds d'amorçage industriel baptisé "Fabriqué au Gabon". Ce fonds vise la création à terme de 3 000 emplois dans le secteur industriel gabonais et favorisera la création et le développement d'activités industrielles nationales. L'intention est lisible. Les questions le sont davantage. Qui abonde ce fonds, à quelle hauteur, selon quel calendrier, sous quelle gouvernance ? Le protocole ne répond à aucune de ces questions. Aucun montant n'est mentionné. Aucun mécanisme de financement n'est détaillé. Aucune échéance de lancement n'est fixée. Il s'agit, comme le reste du texte, d'une intention inscrite dans une feuille de route dont les conditions de mise en oeuvre restent à définir par un comité de suivi. Or le contexte financier d'Eramet est connu : perte nette de 370 millions d'euros en 2025, dette de 1,9 milliard d'euros, augmentation de capital en cours, actionnaire historique en négociation de cession. Un groupe en plan de redressement ne lance pas des fonds d'investissement industriel sans arbitrage serré sur l'allocation de ses ressources. La question de l'abondement réel de ce fonds n'est donc pas secondaire. Elle est centrale. Par ailleurs, le calendrier global du protocole pose un problème arithmétique que le label "Fabriqué au Gabon" ne résout pas. Nous sommes en juillet 2026. La première deadline d'Oligui Nguema était fixée à 2029. Il reste moins de trois ans. Or, pour tout projet industriel de cette envergure, les délais incompressibles de validation technique, d'études environnementales, de décision finale d'investissement et de construction dépassent structurellement cette fenêtre. Le fonds d'amorçage, sans dotation annoncée, sans gouvernance précisée, sans calendrier opposable, ressemble moins à un outil de transformation économique qu'à une réponse communicationnelle à un ultimatum qui avait commencé à agiter les marchés et les opinions. Un nom bien choisi ne crée pas d'emplois. Une ligne budgétaire, si. Gabon paie, Eramet valide Le protocole lui-même révèle avec précision l'architecture réelle du rapport de force tel qu'il s'est conclu le 20 juillet 2026. Trois scénarios industriels sont à l'étude, dont une usine d'oxyde de manganèse en région de Libreville dont la mise en service pourrait intervenir d'ici fin 2028, sous réserve d'une décision finale d'investissement formelle et de la validation préalable par Eramet, Eramet Comilog et les autorités gabonaises des conditions techniques, environnementales, économiques et industrielles jugées nécessaires par le groupe. Les conditions de mise en oeuvre restent donc intégralement définies et validées par Eramet. Un comité de suivi est prévu pour valider les conditions nécessaires à la viabilité économique des projets, en particulier l'accès à l'énergie que la République gabonaise s'engage contractuellement à assurer. Le Gabon garantit l'énergie. Eramet valide les conditions. La souveraineté industrielle s'accommode d'une logistique toujours favorable à l'exploitant historique. On a signé. On a pris des photos. Les intérêts du Gabonais n'ont pas été suffisamment défendus. L'arithmétique du bras de fer La question centrale posée par ce protocole n'est pas diplomatique. Elle est arithmétique. Eramet extrait chaque année plusieurs millions de tonnes de manganèse brut gabonais. L'engagement signé porte sur 700 000 tonnes transformées d'ici cinq ans et demi, sous conditions de viabilité que le groupe lui-même évalue. Le delta entre ce qui sort du gisement et ce qui sera effectivement transformé sur le sol gabonais reste structurellement et massivement favorable au groupe français. Un ultimatum présidentiel exprimé publiquement en semaines et en mois, converti en feuille de route sur cinq ans avec trois scénarios encore à l'étude et un comité chargé de valider les conditions : entre la déclaration du 30 mai 2025 et le protocole du 20 juillet 2026, c'est le périmètre exact de la marge de manoeuvre réelle du Gabon qui s'est dessiné avec précision. Soixante-quatre ans d'extraction, une perte nette de 370 millions d'euros chez l'exploitant, un actionnaire historique en négociation de cession, un ultimatum présidentiel transformé en feuille de route conditionnelle, un tonnage réduit de 65 %, une échéance repoussée de deux ans, et une seule usine de transformation à redémarrer. Dans ce bras de fer, une seule partie a bougé. DB News, votre source d’information fiable, libre et indépendante sur l’actualité africaine et du monde depuis 18 ans. DB News Sources : - Communiqué du Conseil des ministres du Gabon, 30 mai 2025 (Jeune Afrique, jeuneafrique.com) - Eramet — Réponse à la décision gabonaise, juin 2025 (Allafrica, allafrica.com) - Protocole d'accord Eramet-République gabonaise, 20 juillet 2026 (GlobeNewswire, globenewswire.com) - Analyse du protocole du 20 juillet 2026 (24matins.fr) - Interview Oligui Nguema, France 24, 2 juin 2026 (france24.com) - Assemblée générale Comilog, 27 mars 2025 — CA 718 milliards FCFA, production 6,8 Mt (Le Nouveau Gabon, lenouveaugabon.com) - Résultats annuels Eramet 2025 — perte 370 M€, EBITDA -54 %, dette 1,9 Md€ (eramet.com / Investing.com) - Famille Duval mandate Lazard, cession 37 %, avril 2026 (Financial Times / abcbourse.com) - 14 pays africains restreignent exports bruts, Zimbabwe usine lithium 400 M$ (Africa Center for Strategic Studies, africacenter.org) - Investissement Eramet au Gabon, développement local (Africa Radio, africaradio.com) © DB News 2026 — Tous droits réservés Read the full article












