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ThÚme : le téléphone sonne/vertige
Le tĂ©lĂ©phone sonne et je lâattrape sans y penser, les yeux toujours fixĂ©s sur mon Ă©cran dâordinateur, ma tasse de cafĂ© Ă la main. Sans doute un dĂ©marcheur ou que sais-je. A ce stade, je vĂ©rifie vraiment par acquis de conscience, parce que basiquement personne ne mâappelle. On mâĂ©crit ou on mâignore. Câest comme ça quâon communique en 2025.
Je me fige en voyant le nom qui sâaffiche Ă lâĂ©cran.
Je sens mon cĆur sâemballer. Dans le mĂȘme temps tout mon sang quitte ma tĂȘte pour redescendre soutenir mes entrailles brutalement nouĂ©es. Un vertige mâenveloppe et me fait tourner la tĂȘte si vite que je pourrais en vomir. Ce nâest mĂȘme pas de la terreur, câest une impossibilitĂ© cosmique qui sâimpose Ă moi, et la seule rĂ©action que je peux avoir est de me tĂ©taniser.
Le téléphone continue de sonner.
Je ne peux pas répondre.
Je ne peux pas ne pas répondre.
Je le regretterai jusquâĂ la fin de ma vie si je ne rĂ©pond pas.
« Allo ? » dit le téléphone.
La voix est masculine. Pas Lila. Vraiment pas.
HĂ©sitante, aussi, la voix. Grave, qui pourrait ĂȘtre forte, mais qui ne sait pas trop quoi faire, quoi dire.
« Allo ? » rĂ©pĂšte la voix qui nâest pas la voix de Lila du tout, mais celle dâun homme qui a lâair encore plus perdu que moi. Maladroit. En train de se demander sâil ne commet pas une Ă©norme erreur et prĂȘt Ă raccrocher Ă tout moment.
Câest ça qui me dĂ©cide Ă enfin parler Ă mon tour :
Je tremble. Je veux savoir ce qui se passe mais je ne peux pas poser de questions.
Je repose dĂ©licatement ma tasse sur le bureau et jâattends.
Toujours hésitante, la voix continue :
â Oui, bonjour, je vous appelle parce que vous avez laissĂ© plusieurs messages sur mon rĂ©pondeur, et⊠je crois que vous vous addressez Ă lâancienne propriĂ©taire de ce numĂ©ro. Donc je voulais vous prĂ©venir que maintenant il a Ă©tĂ© attribuĂ© Ă quelquâun dâautre. A moi, du coup. VoilĂ .
MystĂšre rĂ©solu. Lila nâest pas revenue dâentre les morts pour mâappeler. Et appeler son ancien numĂ©ro nâest plus ma bouĂ©e de sauvetage quand la tristesse mâenvahi et que je ne tiens vraiment plus. Il y a quelquâun dâautre au bout du fil maintenant.
Mon dernier lien avec elle est rompu. Ce fil sâest brisĂ©.
Un fil. Un coup de fil. Jâai un demi-rire au milieu des sanglots qui commencent Ă monter.
La voix ajoute, inquiÚte :
â Je suis dĂ©solé⊠jâai pensĂ© que câĂ©tait mieux dâappeler que dâenvoyer un sms, parce que ça avait lâair dâĂȘtre une⊠relation importante.
Jâarrive pĂ©niblement Ă balbutier quelques mots. Peu Ă peu, le vertige se calme, remplacĂ© par la glace transperçante de la douleur, que je connais si bien.
â Oui, câĂ©tait⊠quelquâun de trĂšs important. TrĂšs⊠je savais que⊠je pensais que personne nâentendrait⊠câĂ©tait justeâŠ
â Je suis vraiment dĂ©solé⊠Jâai Ă©tĂ© un peu surpris par les messages, mais câest ce que je me suis dis, que câĂ©tait plutĂŽt des messages en souvenir de quelquâun, donc⊠enfin voilĂ , ça me semblait mieux de le dire en personne. Encore dĂ©solĂ©.
Câest vrai. Il a bien fait. MĂȘme si jâai failli faire un malaise en voyant le numĂ©ro sâafficher. Recevoir seulement un message Ă©crit aurait Ă©tĂ© bien trop dur, bien trop froid. Je murmure :
â Merci. Câest⊠câest gentil.
â Câest normal. JâespĂšre que ça va aller. Encore dĂ©solĂ©.
â Non, câest bon. Je⊠câest moi. Je nâai pas⊠Je ne pensais pas que⊠Mais ça va aller. Ne vous en faites pas. Ăa va aller.
â Ok. Alors, heu⊠Bonne journĂ©e. Et bon courage.
â Merci. Vous aussi. »
Je ne sais pas trop ce que je lui souhaite. Je nâai juste rien de plus Ă dire et pas la force de me concentrer sur quelquâun dâautre. Le point important câest que câest fini.
Lila est morte et tout le reste est fini.
Je retourne le tĂ©lĂ©phone, face contre le bureau. Je nâai plus envie de le voir.
Je reviens vers mon écran, mon café, et ma vie.