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ThÚme : économie/Dialogue avec son ombre (votre ombre prend forme et voix, elle a deux-trois choses à voir avec vous)
Je vais cliquer sur le bouton « Finaliser votre commande » quand jâentends une voix impĂ©rieuse gronder :
« Ah, non ! Lùche cette souris et éteins ça tout de suite !
Je fais un bond et me retourne en panique. Il est trois heures du matin, je suis dans mon lit, seule dans la maison, et on me parle !
Mais je ne vois personne. FĂ©brilement, jâallume la grande lumiĂšre de la chambre â ma petite lampe de chevet me suffisait jusquâici â et jâattrape le premier objet lourd qui me tombe sous la main, une petite statuette de chouette qui va me servir dâarme improvisĂ©e si jâen ai besoin.
Sur mon lit, ma chienne me regarde comme si jâĂ©tais devenue folle. Etrangement, câest ça qui me calme. Si quelquâun Ă©tait entrĂ©, Miss Choo aurait aboyĂ© comme une perdue : elle nâa peut-ĂȘtre pas la machoire quâil faut pour assurer comme chien de garde â Ă la limite, elle peut croquer un doigt si lâintrus se baisse assez â mais câest un systĂšme dâalarme hors pair, toujours prĂȘte Ă mâalerter du moindre danger tels que les passants, les chats et les feuilles mortes qui tombent sur la terrasse en faisant une ombre bizarre.
Non, câest moi, jâai dĂ» rĂȘver. Jâai pris un somnifĂšre assez puissant, mais mes insomnies persistent, ça peut faire des mĂ©langes trĂšs bizarres, on dort en croyant ĂȘtre Ă©veillĂ© ou inversementâŠ
Inversement, ça sâappelle une hallucination et je nâen suis pas encore lĂ , merci bien, donc non, pas inversement. Jâai juste dĂ» mâendormir sans mâen apercevoir et continuer ce que je faisais dans le rĂȘve.
En tout cas lĂ , avec lâadrĂ©naline, je suis trĂšs rĂ©veillĂ©e, donc autant vĂ©rifier oĂč jâen Ă©tais. Jâouvre lâordinateur et voit ma commande, prĂȘte Ă ĂȘtre envoyĂ©e, exactement comme dans mon rĂȘve. Un micro-sommeil ?
â Eteins ça, je te dis ! Sinon demain, tu le regretteras !
Je dors Ă©veillĂ©e. Câest la seule explication valable. Parce que la voix vient de ma propre ombre, sur le mur, mon ombre qui ne suit pas du tout docilement ce que je suis en train de faire, et qui au contraire mâexplique la vie avec de grands gestes :
â Oui, tâes dĂ©pressive et shootĂ©e jusquâaux yeux, mais je te rappelle que le but des mĂ©dicaments câest de tâen sortir ! Et lĂ , compenser les insomnies en achetant nâimporte quoi, câest un mĂ©canisme auto-destructeur ! Parce que comment tu vas te sentir demain matin ?
Folle. Je suis en train discuter avec mon ombre Ă trois heures du matin, je vais sentir que je suis dĂ©finitivement devenue folle. Mais lâombre me pointe du doigt avec autoritĂ© et, docilement, je rĂ©ponds :
â Mal. Parce que jâai encore craquĂ©e.
â VoilĂ Â ! Tu es dĂ©jĂ dans le rouge, tu es en train dâaccumuler les problĂšmes et de passer en revue les crĂ©dits Ă la consommation, tu vois bien que ça ne va pas ! Toutes tes Ă©conomies ont disparus ! Tu te souviens comme tu avais bossĂ© dur pour les faire ?
Oui, je me souviens. Toutes les heures passĂ©es au travail, ou Ă tout faire Ă la maison pour dĂ©penser le moins possible. Je mâĂ©tais donnĂ© tellement de mal pour pouvoir offrir plus tard Ă mes enfants la meilleure vie possible.
Mais les enfants sont grands maintenant et ils nâont plus besoin de moi. A quoi sert lâargent si on ne le dĂ©pense pas ?
â Câest bon, je fais ce que jâai envie, et ça me fait plaisir dâacheter ces chaussures !
â Et tu les mettras, peut-ĂȘtre ? Ou elles vont rejoindre la pile de la honte ?
Je referme la bouche dâun coup sec. Je dĂ©teste cette conversation.
Oui, jâaime acheter en ligne, surtout quand je ne dors pas au milieu de la nuit et que les idĂ©es noires tournent en boucle. Ăa me fait penser Ă autre chose. Le petit boost de dopamine qui me manque. Lâexcitation de mâoffrir un cadeau Ă moi-mĂȘme, de me dire que je lâai bien mĂ©ritĂ©. Et le plaisir de recevoir le colis. Tout ça mâaide Ă tenir.
Mais ensuite, il y a la pile de la honte. Lâendroit oĂč jâaccumule toutes ces chaussures, ces vĂȘtements, ces bijoux que je ne mets quâune fois, ou pas du tout. Jâattends un certain temps, et ensuite je les revends sur Vinted, pour le tiers ou le quart du prix, encore dans leur emballage neuf la plupart du temps. De lâargent gachĂ© pour le plaisir Ă©phĂ©mĂšre de recevoir un cadeau. Une rĂ©compense. Une fĂ©licitation que jâai trop longtemps attendue et qui nâest jamais venue.
Je sais tout ça. Je nâarrive juste pas Ă vivre sans. Jâai dĂ©jĂ pris tout ce que je pouvais prendre pour me sentir mieux, pour avoir moins envie de me faire disparaĂźtre. Et ça mâa conduit lĂ , Ă discuter avec mon ombre sur le mur Ă trois heures du matin.
Je gratouille les oreilles de Miss Choo qui se rendort avec un baillement. Tu as tellement raison, ma belle. La vie de chien, câest le top.
â Quâest-ce que je peux faire dâautre ? Je ne dors pas.
â Eteint lâordinateur. Je tâen supplie. ProtĂšge-toi.
â Et aprĂšs, tu vas te poser au canapĂ© avec Miss Chouchou, sous le plaid, et tu regardes des documentaires jusquâĂ ce que lâenvie passe, ou que la journĂ©e commence.
Je souris en entendant le surnom de ma chienne. Câest comme ça que je lâappelle. Câest ma voix. Câest moi, lĂ , sur le mur, en train de prendre soin de moi. Et dâĂȘtre mĂ©chante en mĂȘme temps.
â Punie et va au coin, pas vrai ?
â Tu sais ce quâil faut faire. Tu finiras par dormir. Et demain matin, tu te rĂ©veilleras fiĂšre de toi.
â Câest une promesse ?
â Croix de bois, croix de fer.
Je sais je sais je sais quâelle a raison. Je nâai pas envie quâelle ait raison. Mais je sais quâelle a raison.
Alors je ferme lâordinateur, jâattrape la petite chouchou qui ne comprend pas ce qui se passe mais se laisse faire, toujours partante tant quâelle est avec moi, et on va se poser devant la tĂ©lĂ© en attendant que le sommeil daigne se montrer.
Et dans les reflets dansants de lâĂ©cran je vois mon ombre onduler, mâaccompagnant comme toujours et pour toujours, et avant que le rĂȘve ne me bascule dans un vĂ©ritable sommeil, je lâentends me murmurer :
â Je suis fiĂšre de toi »