Une liste qui n'est pas une liste de courses 11/08/2026
À Boufarik, les orangers ont cette manière de sentir plus fort juste avant la pluie, comme s'ils voulaient qu'on se souvienne d'eux avant que l'eau ne lave tout. C'est dans cette odeur-là , épaisse et sucrée, que j'ai vidé la commode de ma mère, trois mois après.
Je cherchais des papiers pour la banque. J'ai trouvé un carnet.
La couverture était cartonnée, usée aux coins comme une pierre qu'on aurait trop tenue dans la poche. Sur la première page, son écriture,. cette écriture penchée, pressée, qu'elle gardait pour les choses urgentes. J'ai cru, une seconde, que c'était une liste de courses. Semoule. Menthe. Le nom du boucher de la rue des Frères-Bouadou. J'ai souri, presque soulagé qu'il reste d'elle quelque chose d'aussi banal, d'aussi vivant.
Mais en tournant la page, ce n'étaient plus des courses.
Yamina, 1962, celle qui a caché le fusil de ton oncle sous les caisses d'oranges. Le vieux Slimane, mort en gardant le silence à la gendarmerie, trois jours, sans un mot. Aïcha, celle qui m'a appris à lire en cachette, dans l'arrière-cour du moulin.
Une liste de noms. Une liste de dettes qu'elle portait seule, en silence, depuis soixante ans, dans une ville qui avait vu passer les colons, les trains chargés d'agrumes vers un port qui n'était pas le sien, les absences qu'on n'expliquait jamais aux enfants. Chaque nom avait une ligne, parfois deux. Jamais plus. Comme si elle avait peur que la phrase, en s'allongeant, ne devienne un aveu, et qu'un aveu, un jour, tombe entre de mauvaises mains.
Je me suis assis par terre, au milieu des vêtements pliés qu'elle ne porterait plus, et j'ai compris que je tenais dans les mains ce qu'elle ne m'avait jamais raconté. Pas par cachotterie mesquine, je le sais maintenant, mais parce que certaines vérités, on ne les offre pas, on les laisse en gage pour ceux qui viendront après, et qui sauront quoi en faire, ou pas.
Il n'y avait pas de colère en moi. Comment en vouloir aux morts d'avoir choisi le silence plutôt que le vertige de tout dire ? Mais il y avait ce vertige à moi, maintenant : cette stupéfaction sourde de découvrir qu'une vie entière, la sienne, celle qui m'avait bordé, grondé, nourri de semoule et de menthe, avait un étage secret, une cave que je n'avais jamais soupçonnée.
Plus loin dans le carnet, une page différente. Pas de noms, cette fois. Une seule ligne, datée de l'année de ma naissance :
Ce que je dois encore Ă Boufarik : rien. Ce que Boufarik me doit : tout ce qu'elle n'a jamais rendu.
J'ai refermé le carnet. Dehors, la pluie avait commencé, et l'odeur des orangers montait plus fort encore, comme un dernier mot qu'on refuse de prononcer distinctement.
Je n'ai pas cherché à vérifier les noms. Je n'ai pas voulu savoir qui, aujourd'hui, porterait encore le poids d'une gendarmerie de 1962 ou d'un fusil caché sous des caisses de fruits. J'ai simplement rangé le carnet dans le tiroir, à la même place, comme on referme un livre qu'on sait ne jamais devoir finir de lire , parce que le finir, ce serait accepter qu'il n'y ait plus rien à découvrir d'elle.
Et le lendemain, j'ai acheté de la semoule et de la menthe chez le même boucher, sans savoir pourquoi, seulement parce que c'était le seul geste d'elle que je pouvais encore répéter sans avoir peur de ce qu'il cachait.