Je n’ai jamais vu ce film
Dans une ruelle d’Alger, baignée par la lumière dorée d’un été qui s’attarde, elle tient entre ses mains une vieille photo. Au dos, une phrase griffonnée dix ans plus tôt : « À la mémoire de celui que j’aime le plus. KG, 2015. »
Le cliché montre un enfant blond, presque doré par le soleil, adossé au mur d’une maison blanche, avec des fleurs éclatantes à ses côtés et une voiture garée dans la rue. Elle se souvient encore du jour où cette photo est devenue sienne, glissée dans son sac comme une promesse silencieuse.
Aujourd’hui, dans Alger, les souvenirs s’entrechoquent avec le présent. Elle marche dans les rues de Bab El Oued, ses lunettes reflétant les façades colorées, ses cheveux châtains ramenés par le vent marin. Dix ans ont passé, et pourtant, tout semble revenir.
Elle se rappelle ses années d’étudiante, ses expérimentations, ses cheveux auburn coupés courts pour ressembler à Mia Wallace, sans frange. Mais ici, dans la capitale algérienne, ce n’est pas le cinéma qui l’a transformée, c’est la ville elle-même : les cafés bruyants de Didouche Mourad, les étals de fleurs à la Grande Poste, les concerts improvisés sur la place Audin. Elle n’a jamais vu ce film, mais elle a vécu sa propre projection, en chair et en mémoire.
Un soir, au Théâtre National, elle assiste à un concert qu’elle attendait depuis une décennie. La salle est pleine, les voix s’élèvent, et soudain, elle le voit. Le petit garçon de la photo, devenu homme, barbe épaisse, cheveux bruns, mais les mêmes yeux bleus. Le hasard les place côte à côte dans la foule. Leurs bras se frôlent. Il ne la reconnaît pas. Elle détourne le regard, le cœur serré.
Plus tard, à la sortie, leurs regards se croisent enfin. Pas de mots, juste un sourire partagé, fragile mais vrai. Comme une scène qu’on n’a jamais filmée, mais qu’on garde en soi. Elle comprend alors que leur histoire n’a jamais été un film qu’on regarde, mais une mémoire qu’on vit.
Dans Alger, les relations se perdent, se retrouvent, se transforment. Les promesses s’effritent parfois, mais certaines demeurent, gravées dans une photo, dans un sourire, dans une phrase au dos d’un cliché. Elle n’a jamais vu ce film, mais elle sait qu’elle en est l’actrice principale. Et que la mémoire, elle, ne s’efface jamais.