Hello, i hope that you are well, i was busy but just now i sent Ashe Reshteh informations.
30 octobre 2022 – on a bien cru qu’on n’arriverait pas à mettre Sophie dans son bus retour. Pour Manon et moi, le séjour ne s’achèvera que demain. À vingt-quatre heures de notre départ, la faim se fait sentir. Je propose à Manon de tester le meilleur kebab de Berlin. Il y aura sans doute moins de monde que d’ordinaire, un dimanche soir.
Rince puis mets à tremper dans un saladier rempli d’eau salée les pois chiches, haricots rouges et lentilles vertes toute une nuit à température ambiante.
Devant le kiosque blanc recouvert de stickers du Mustafa’s Gemüse Kebap, le dimanche soir ressemble à toutes autres heures de faim de semaine. Pas grave. On n’a rien de mieux à faire que de repousser la fin. Alors on achète deux bières dans un späti et on rejoint la file.
Égoutte et rince le mélange de légumineuses. Transfère dans un faitout et couvre de 2 L d’eau. Porte à ébullition. Réduis le feu et laisse mijoter environ trente minutes. Égoutte et rince.
On n’a pas beaucoup avancĂ© en trente minutes et nos bières sont vides. On fait le bilan de ce mois passĂ© Ă Berlin qui n’est dĂ©jĂ plus qu’un concentrĂ© de souvenirs. Sur mon iPhone, je calcule qu’on a parcouru 199,99 kilomètres Ă pied. On n’aura jamais trottinĂ© si lentement les dix mètres qui nous sĂ©parent de notre dernière expĂ©rience culinaire berlinoise et du kilomètre 200.Â
Hache au robot ou à la main la coriandre, l’aneth, le persil, les épinards et les oignons nouveaux. Transfère le mélange dans un bol. Hache finement 1 gros oignon jaune et écrase 3 gousses d’ail.
La cuisine de l’appartement où nous séjournons est aussi grande qu’elle manque d’ustensiles. On a fini par acheter un épluche-légumes rouge croisé dans une boutique souvenir d’Unter den Linden, après avoir laborieusement tenté d’expliquer à une dame comment nous prendre en photo devant la porte de Brandebourg avec l’argentique de Sophie.
Fais chauffer 3 c. à . s d’huile dans une casserole à feu moyen-vif. Ajoute l’oignon et laisse cuire jusqu’à ce qu’il soit doré. Ajoute l’ail et ½ cuillère à café de curcuma. Mélange. Ajoute les légumineuses et laisse cuire 1 mn en remuant doucement. Verse 1 L de bouillon de légumes et porte à ébullition. Réduis le feu, couvre et laisse mijoter 20 mn.
Au bout d’une heure, Manon retourne acheter deux bières. Prost, on trinque et je lui promets que la pita croustillante, les légumes marinés et le fromage de chèvre émietté en valent la peine. L’homme devant nous nous interpelle. Il nous demande si nous sommes françaises, avec sa compagne, ils aimeraient visiter Paris. Ils sont iraniens. Elle ne parle pas bien anglais mais très bien allemand. Lui aussi, malgré sa modestie. Moi très peu, Manon pas du tout, mais je lui ai appris à dire « wo ist die Toilette? » On peine à s’échanger nos prénoms. Mehrdad signifie « cadeau du soleil » et Mahshid, « clair de lune ». Manon et Maud, ça ne veut rien dire du tout. Enfin, sans doute que si mais on n’en sait rien. Ils nous posent des questions sur la France. On leur en pose sur l’Iran. Ils ne retourneront pas y vivre.
Ajoute le mélange de légumes verts hachés et laisse mijoter 20 mn. Ajoute les reshteh (vermicelles de blé). Couvre et laisse mijoter 20 mn. Ajoute le kashk (produit laitier obtenu après cuisson et égouttage du babeurre). Goûte et rectifie l’assaisonnement. Laisse mijoter à feu doux jusqu’à ce que le tout soit bien chaud.
Le 16 septembre 2022, Mahsa Amini décède à Téhéran sous les poings de la police des mœurs trois jours après son arrestation pour « port de vêtements inappropriés ». Le gouvernement dément. Le père réfute. La colère éclate. Partout en Iran des femmes se dévoilent en public, coupent leurs cheveux. Les forces de l’ordre ouvrent le gaz, l’eau et le feu sur les manifestant·e·s. 552 décès. 21 100 arrestations.
Hache finement 2 oignons jaunes. Fais chauffer 60 ml d’huile dans une grande poêle à feu moyen-vif. Ajoute les oignons et une pincée de sel. Fais caraméliser 20 à 25 mn. Transfère dans une assiette recouverte d’essuie-tout. Fais chauffer 2 c. à s. d’huile dans une petite casserole à feu moyen. Ajoute 2 c. à c. de menthe séchée. Mélange et mets de côté. Dans un petit bol, mélange 1 c. à s. de kashk et 1 c.à s. d’eau.
Mehrdad nous demande si nous avons déjà goûté au kebab que nous attendons depuis déjà plus de deux heures. Il nous dit qu’en Iran, ce n’est pas facile pour les femmes. Qu’ici, en Allemagne, c’est mieux pour eux deux. On ne trouve de réponse plus juste qu’un sourire triste. Il nous demande si on a déjà mangé perse. Il va m’envoyer cette recette végétarienne que nous allons adorer. On s’échange nos numéros en s’épelant nos prénoms.
Pour servir, verse le Ashe Reshteh dans des bols, arrose d’un peu de kashk dilué et d’huile de menthe et garnis d’oignons frits.
C’est au tour de Mehrdad et Mahshid de commander. On se réjouit de cette rencontre impromptue, on se souhaite un bon appétit et on se dit au revoir, à bientôt peut-être, à Berlin ou à Paris. Puis c’est à nous. Zwei Gemüsekebap, bitte.
Ça nous aura pris trois heures d’atteindre le kilomètre 200, dont deux à survoler les 5 000 kilomètres qui séparent Paris de Téhéran. Puis cinq minutes de plus pour venir à bout de nos kebabs en marchant. Dans moins de vingt-quatre heures, on embarquera pour une nuit sans sommeil de treize heures dans un FlixBus à destination de Paris. N’empêche, on en aura parcouru du chemin, toi et moi. Et je n’en regrette pas un seul kilomètre. Ça te dirait de venir dîner à la maison ? Je ferai du Ashe Reshteh.
(texte publié dans le deuxième numéro de la revue Flâneries fanzine sur le thème « à table »)