"Hérode qui poursuivait l’enfant et voulait le tuer, c’est le monde qui, sans aucun doute, tue l’enfant, le monde qu’il faut nécessairement fuir et qu’on a le devoir de fuir, si toutefois on veut sauver l’enfant. Mais une fois qu’on a fui extérieurement le monde dans des ermitages ou dans des cloîtres, Archelaüs se lève et règne. Il y a encore tout un monde en toi, un monde dont tu ne triompheras pas sans beaucoup d’application et le secours de Dieu, car ce sont trois ennemis nombreux, forts et acharnés que tu as à vaincre en toi et c’est à peine si jamais on en triomphe. Le monde t’attaque par l’orgueil de l’esprit : tu veux être vu, considéré, écouté ; tu veux plaire par tes vêtements, ta conduite, tes entretiens élevés, tes manières, ta sagesse, tes relations, ta famille, ton bien, ton honneur ou par quelque autre chose de ce genre. Le second ennemi : c’est ta propre chair qui t’assaille par l’impureté corporelle et spirituelle. Et tous ceux-là sont dans le péché, qui placent leur jouissance dans la sensibilité de quelque manière que ce soit. Que chacun observe donc avec soin par où ce péché l’atteint, dans tous ses sens ou dans les choses sensibles qui le souillent. Qu’il se garde aussi de l’amour de n’importe quelle créature, qu’il porte volontairement jour et nuit dans son cœur ; car de même que la nature corporelle entraîne la matière du corps dans son impureté, aussi l’impureté intérieure entraîne en vérité l’esprit, et autant l’esprit est plus noble que la chair, autant son impureté est plus dommageable que celle du corps. Le troisième ennemi est l’Ennemi qui t’attaque en t’inspirant la méchanceté, des pensées amères, des soupçons, des jugements malveillants, de la haine et des désirs de vengeance. "Voici ce qu’on m’a fait, ce qu’on m’a dit", et tu prends alors un visage sévère, des manières rudes, un langage dur ; tu veux payer de retour en paroles et en actes celui qui t’a offensé. Tout cela, c’est la semence de l’Ennemi et son œuvre, sans aucun doute."
Jean Tauler, Sermons, trad. E. Hugueny, G. Théry, M.A.L. Corin, XIVe siècle.