"Il existe une conception dominante de la liberté : être libre, c’est pouvoir satisfaire ses préférences. Mais ces préférences elles-mêmes sont soustraites à toute analyse rationnelle ; elles sont censées refléter le noyau authentique de notre être, dont la liberté se mesure précisément à l’absence d’obstacles à la satisfaction systématique desdites préférences. Si notre raison est au service de cette liberté, c’est de manière purement instrumentale ; elle n’est plus que la capacité d’un individu à calculer les meilleurs moyens d’atteindre ses objectifs. Mais, sur la nature de ces objectifs, nous sommes censés par principe maintenir le silence, par respect pour l’autonomie dudit individu. Dans le cas contraire, nous risquerions de tomber dans le paternalisme. C’est ainsi que l’agnosticisme libéral quant au contenu de la vie bonne est compatible avec la conception marchande du "choix". Cette dernière fonctionne comme une métavaleur sans contenu qui baigne chaque choix concret dans la lumière flatteuse et vaguement égalitaire de l’autonomie. Cet ensemble de prémisses concernant les notions de liberté et de rationalité se renforcent mutuellement et fournissent le cadre conceptuel fondamental de la science économique et de la "théorie libérale" en science politique. Sa cohérence est tout à fait merveilleuse, elle a même une certaine beauté. Mais, si nous examinons la vie contemporaine, il est difficile de ne pas remarquer que ce catéchisme ne décrit pas très bien notre condition, en particulier l’idée que nos préférences seraient l’expression spontanée de notre moi authentique. Nous savons en réalité que ces préférences font l’objet d’une ingénierie sociale mise en œuvre non pas par une bureaucratie étatique, mais par des entreprises privées dotées de ressources financières hallucinantes et capables de traiter des masses énormes de données. Continuer à prétendre que nos préférences expriment la souveraineté de notre moi et seraient donc par là même sacro-saintes – et inaccessibles à l’analyse rationnelle – relève de la politique de l’autruche. La conception résolument individualiste de la liberté et de la rationalité que nous avons héritée de la tradition libérale désarme les facultés critiques indispensables pour résister aux pressions sociales à grande échelle auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés."
Matthew Crawford, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, trad. Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet, 2016.











