De lâĂŠgoĂŻsme
Article original de Franklin Veaux, initialement paru sur More than Two.
ÂŤÂ Tâes ĂŠgoĂŻste. 
On me traite dâĂŠgoĂŻste sur le net. GĂŠnĂŠralement lisent un article sur mon blog et qui sâĂŠcrient : ÂŤÂ Tâas cinq meufs !? Câest tellement ĂŠgoĂŻste ! Tu les monopolises toutes! 
ÂŤÂ Tâes ĂŠgoĂŻste. 
RĂŠcemment, on me lâa dit dans des circonstances complètement diffĂŠrentes : cette fois, les gens rĂŠagissaient au fait que je plĂŠbiscite des relations amoureuses sans règles. ÂŤ Il nây a pas de règles ? Câest tellement ĂŠgoĂŻste ! Tu as juste envie de pouvoir papillonner tranquille et faire tout ce que tu veux ! 
Ces critiques me donnent un peu de fil Ă retordre. Je peux emprunter deux voies très diffĂŠrentes pour en parler. La première veut quâ un polyamour et une vie sans règles nâont rien dâĂŠgoĂŻstes. Ces reproches mettent en lumière, de manière assez intĂŠressante, le prisme conceptuel au travers duquel nous regardons le monde. Et lâautre veut que traiter quelquâun dâĂŠgoĂŻste est une technique dâhumiliation efficace, puisse que nous considĂŠrons lâĂŠgoĂŻsme comme quelque chose dâintrinsèquement, dâincontestablement nĂŠfaste. De fait, il est difficile pour quelquâun qui se voit traiter dâĂŠgoĂŻste de dire : ÂŤ Bien sĂťr que je suis ĂŠgoĂŻste, et câest très bien! . Le reproche ÂŤTu es ĂŠgoĂŻste  est une tentative de provoquer un sentiment de honte face Ă ce qui est perçu comme une transgression des normes sociales.
Et puis, quand je me suis attablÊ pour Êcrire ce papier, je me suis dis :  Eh ! Pourquoi choisir ? Je suis poly ! Je vais dÊcrire les deux ! 
Commençons par examiner les accusations à proprement parler.
Est-il ĂŠgoĂŻste dâavoir plusieurs partenaires ? Est-ce ĂŠgoĂŻste de construire des relations sans règles ?
Quelquâun qui nous verrait, moi et mes amoureuses, pourrait penser :  Wow ! Ce type chope toutes les femmes ! Il a cinq copines et moi je nâen ai quâune (ou peut-ĂŞtre mĂŞme, aucune) !  Quelquâun qui verrait la structure de mes relations pourrait penser :  Wow ! Ce type dit que ses partenaires ne peuvent lui imposer aucune règle ! Il fait ce quâil veut !  et dâun certain point de vue, obtus et ĂŠtroit dâesprit, ça se comprend.
Ce dont ces deux remarques ne tiennent pas compte, câest quâil ne sâagit pas de moi. Oui, jâai cinq copines⌠et elles ont toutes dâautres partenaires que moi ! Je ne monopolise pas les femmes â loin de lĂ . Si tu regarde ça du point de vue de chacune de mes copines, je ne suis quâun seul de leurs partenaires parmi tous les partenaires quâelles ont. Â
Ăa sâapplique aussi au sujet des règles : si tu regardes ça du point de vue de mes partenaires, tu remarqueras que je ne leur impose pas de règles non plus. Chacune de mes partenaires est libre de faire ses propres choix, je nâai pas Ă lui dire quoi que ce soit â bien que nous nĂŠgociions tous et toutes en fonction de nos besoins. Je ne leur interdis rien parce que jâai confiance quâen faisant ĂŠtat de mes besoins, mes partenaires choisirons dây satisfaire parce quâelle le veulent bien.
Dans les deux cas, ce reproche met lâemphase sur mon ĂŠgoĂŻsme en ne se basant que sur mon point de vue. La personne se met Ă ma place et ne voit que les bĂŠnĂŠfices que je tire de cette structure relationnelle, sans tenir compte du point de vue de mes partenaires et sans envisager les bĂŠnĂŠfices quâelles en tirent. Â
Ce qui est - si je peux me permettre - un peu Êgoïste, comme façon de voir les choses.
Dâun autre point de vue, on pourrait dire que la monogamie est ĂŠgoĂŻste. Après tout, dans une relation monogame, ta ou ton partenaire est Ă toi et rien quâĂ toi. Quand tu as un ou une partenaire, il ou elle tâappartient et personne nâa le droit dây toucher.
On pourrait aller plus loin, et dire que les relations basĂŠes sur des règles sont ĂŠgoĂŻstes. Le fait dâĂŠdicter une règle, et pour le coup, je lâentend comme une restriction quâune personne impose au comportement dâune autre, est intrinsèquement ĂŠgoĂŻste : quand Alice ĂŠdicte une règle, elle essaye de faire en sorte que Bob satisfasse ses besoins Ă elle - pas ceux de Bob ni ceux des autres partenaires de Bob. Je nâai jamais rencontrĂŠ personne qui dise quelque chose comme :  Bob, mon chĂŠri, tâas une nouvelle copine ? Jâaimerais mâassurer que ses besoins soient satisfaits, et dès lors jâaimerais que nous ayons une règle qui tâoblige Ă passer au moins une nuit par semaine avec elle. 
Non, dans la vraie vie, les règles ressemble plutĂ´t Ă ÂŤÂ Je veux me rĂŠveiller Ă cĂ´tĂŠ de toi tous les matins, donc tu ne peux pas passer la nuit avec dâautres personnes.  ou ÂŤÂ Je veux continuer Ă me sentir spĂŠcialâ e, donc tu ne peux emmener personne dâautre Ă notre restaurant prĂŠfĂŠrĂŠ.  ou ÂŤÂ Je veux garder un certain contrĂ´le sur tes autres relations, donc jâai besoin dâun droit de veto  . Ce quâil y a de commun Ă toutes ces règles, qui sont, selon mon expĂŠrience, assez courantes dans les relation poly, câest ce ÂŤÂ je veux .  Â
Si tâes entrain de secouer la tĂŞte en marmonnant : ÂŤÂ Franklin, trou du câ, tu es entrain de dire que toutes les personnes monogames et toutes les personnes qui font usage de règles dans leur relations sont ĂŠgoĂŻstes? EnfoirĂŠÂ ! 
LâĂŠgoĂŻsme nâest pas (forcement) une mauvaise chose.
Au sens premier du terme, lâĂŠgoĂŻsme est une composante indispensable dâune relation saine, voire mĂŞme dâune vie saine. On ne peut pas poser se propres limites si on nâa aucun sens de son propre intĂŠrĂŞt. On ne peut pas prendre soin des autres si on ne prend pas soin de soi.
Chaque jour, on fait des choix pour des raisons quâon pourrait lĂŠgitiment qualifier d⠍ ÊgoĂŻstes , en particulier dans nos vies relationnelles. Nous sommes tous Ă la recherche de relations qui rendent nos vies meilleures, du moins dans lâidĂŠal : qui nous rendent plus heureux, qui ajoutent de la valeur Ă nos vies, qui nous rendent meilleurs, qui remplissent nos journĂŠes de joie. On trouverait probablement tous quâune relation insatisfaisante, dans laquelle on reste malgrĂŠ le fait quâon nây gagne rien est dysfonctionnelle, voire mĂŞme dĂŠvastatrice. En fin de compte, on fait les choix quâon fait parce quâon espère sâen porter mieux.  Â
Ăa ne veut pas dire quâon est, ou quâil faut ĂŞtre ĂŠgoĂŻstes Ă chaque dĂŠcision quâon Ă prendre au quotidien. On peut dĂŠcider de rester avec unâ e partenaire au travers de moment difficiles, ou dĂŠcider de soutenir unâ e partenaire et en faire les frais, parce quâon est dĂŠvouĂŠ au succès Ă long terme de cette relation. Et on est dĂŠvouĂŠs au succès Ă long terme de cette relation parce que lâĂŠgoĂŻsme ĂŠclairĂŠ requiert une vision Ă long terme.
Et lâĂŠgoĂŻsme câest pas comme les vases communicants. On a tendance Ă penser lâĂŠgoĂŻsme comme une situation oĂš on gagne quelque chose aux dĂŠpends dâautrui. Alors quâen fait, quand on sâengage dans une relation qui promeut la croissance et le bonheur de toutes les personnes impliquĂŠes, tout le monde y gagne ! Mes partenaires sont avec moi parce quâĂŞtre avec moi rend leur vie meilleure. Je suis avec elles parce quâĂŞtre avec elles rend ma vie meilleure. On continue Ă investir ces relations, mĂŞme quand elles sont difficiles, parce quâon vise des gains globaux, pas ponctuels.
Je pense que la plupart des gens sont dâaccord quâune relation dans laquelle tu sacrifies ton bonheur au profit dâune autre personne, sans aucun espoir de bonheur en vue, maintenant ou Ă lâavenir, nâest sans doute pas une bonne relation. Je pense quâon est tous dâaccord quâune relation oĂš on sâabĂŽme, sans espoir de rĂŠsultats positifs nâest pas saine. Il y a toujours une part dâĂŠgoĂŻsme dans une relation saine (ou peut-ĂŞtre est-ce du propre intĂŠrĂŞt, bien que la distinction entre les deux soit souvent subjective et dĂŠpende du point de vue duquel on se place). Dâune certaine manière, on sait bien quâil est impossible de sacrifier son propre bonheur pour autrui et que quelquâun qui exigerait ça de nous est sans doute un peu sociopathe.
Et malgrĂŠ tout, on se sert encore de ÂŤ Tâes ĂŠgoĂŻste !  comme outil dâhumiliation et de contrĂ´le. Et paradoxalement, on sâen sert quand on veut que lâautre fasse les choses diffĂŠremment â en dâautres termes : quand nous sommes, nous-mĂŞme, ĂŠgoĂŻstes.
Il y a certaines formes dâĂŠgoĂŻsme qui sont admises : celles qui nous permettent de poser et de protĂŠger nos limites, de dĂŠfendre nos besoins et de choisir des relations positive et enrichissantes. Dâautres formes dâĂŠgoĂŻsme ne sont pas admises : celles qui cherchent Ă tirer profit dâautrui, Ă assouvir nos besoins sans tenir compte de ceux des autres, Ă jouir de choses dont dâautres sont privĂŠs.
Il y a des gens qui pensent que ceux qui ne croient pas en dieu nâont pas de morale. Je vois comme une similitude avec lâidĂŠe que les gens qui vivent sans règles en font dâoffice voir de toutes leur couleurs Ă leurs partenaires. Les deux croient que seule une structure externe, des interdictions qui nous seraient imposĂŠes de lâextĂŠrieur, peuvent nous prĂŠvenir de tout dĂŠtruire autour de nous dans un tourbillon dâĂŠgoĂŻsme ravageur.
Non, le polyamour nâest pas intrinsèquement ĂŠgoĂŻste. Les relations polyamoureuses construites sans règles ne le sont pas plus. Mais ça ne veut pas dire que si elles lâĂŠtaient, elles deviendraient immĂŠdiatement mauvaises. Je pense quâil est temps dâarrĂŞter dâutiliser ÂŤÂ tâes ĂŠgoĂŻste !  pour dĂŠsigner les personnes qui font ce qu'on ne veut pas quâelles fassent, et quâĂ la place, on considère que des relations qui bĂŠnĂŠficient Ă touâ teâ s leurs participantâ eâ s sans pourvoir aux besoins des uns au dĂŠtriment des autres, sont sans doute des relation pour lesquelles on ferait bien se battre. Â
MĂŞme si certainâ eâ s les trouvent ÂŤÂ ĂŠgoĂŻstes .











