Je viens de finir ce bijou. Immense livre, dâune immense beautĂ© et dâune tristesse incommensurable.
Il y a une intrigue qui lie deux amies, dont la narratrice, mais les Ă©vĂ©nements racontĂ©s sont mĂȘlĂ©s au flux et reflux du souvenir (longtemps refoulĂ© dans le pays et nĂ©anmoins transmis aux personnages) du massacre de 30 000 corĂ©ens identifiĂ©s comme communistes en 1948, sur lâĂźle de Jeju, au sud de la CorĂ©e, lors dâune rĂ©bellion. Il mâa fallu faire quelques recherches pour avoir connaissance de ce fait, et comprendre quâavant la division en 1948 prĂ©cisĂ©ment du pays en deux, puis la guerre de CorĂ©e qui dĂ©marra en 1950, le pays uni Ă©tait colonisĂ© par le Japon. A lâissue de la guerre mondiale, le Japon est Ă©cartĂ© par les Ătats-Unis et les soviĂ©tiques. Mais avec la guerre froide, les deux puissances se partagĂšrent le pays, malgrĂ© la rĂ©bellion des corĂ©ens, le nord aux russes et le sud aux amĂ©ricains, suscitant un climat de violence qui conduisit aux faits Ă©voquĂ©s dans le livre.
Ce sont ces morts oubliĂ©s, ceux de lâĂźle de Jeju qui sont ici rappelĂ©s, presque convoquĂ©s. Le pays avait jetĂ© un voile (blanc ?) sur cet Ă©pisode sanglant, dâune violence inouĂŻe. La prose poĂ©tique de Han Kang rĂ©veille ces souvenirs et mĂ©lange comme dans un rĂȘve douloureux le tĂ©moignage de son amie (dont les parents ont vĂ©cu, enfants, lâhorreur), bloquĂ©e Ă SĂ©oul par une hospitalisation inattendue, et le voyage de la narratrice de SĂ©oul jusquâĂ lâĂźle de Jeju pour aller sauver lâoiseau de son amie, laissĂ© brusquement seul suite Ă son accident.
En lisant, on se sent dans une nuit quasi totale, dans le noir donc, et pourtant lâomniprĂ©sence de la neige qui tombe abondamment apporte un contrepoint blanc. On navigue dans ce clair-obscur quasi sensuel, entre « toucher », et « vue(s) » parfois de lâordre de lâhallucination. La narratrice marche dans la neige, confond Ă©tendue neigeuse et mer, rĂȘve et rĂ©alitĂ©, voix de son amie, voix de la mĂšre de son amie. Tout se lie dans un rĂ©seau subtil et dĂ©licat, pourtant trĂšs puissant Ă©motionnellement, car cohĂ©rent. Elle se dĂ©pĂȘche pour sauver le perroquet, avance dans la nuit, manque de mourir de froid.
La nature mĂȘme de la neige est Ă©voquĂ©e, Ă la fois scientifiquement et poĂ©tiquement, comme un assemblage de cristaux et de poussiĂšre, comme si la neige symbolisait la permanence des choses : chaque flocon porte un bout du passĂ© qui nâen finit pas de se mĂȘler au ciel. Elle symbolise cet impossible adieu aux ĂȘtres disparus, leur Ă©ternel retour dans les pensĂ©es ou au cĆur mĂȘme de la nature de lâĂźle. La neige symbolise aussi la mort, car, la mĂšre de lâamie, petite, a retrouvĂ© son village et une partie de sa famille tuĂ©e, ensevelies sous la neige, et celle-ci ne fondait pas sur les visages, car ils Ă©taient froids, sans vie.
Voici deux des nombreuses images marquantes de ce livre terrifiant et superbe. Un livre qui est comme un tombeau impossible, lorsque la douleur vous pousse au bord du fantastique.