Stop alerte !
J’ai découvert Flannery O’Connor et c’est vraiment un cadeau immense.
Je ne l’avais jamais lue, alors que je l’entendais être souvent citée par des auteurs que j’aime, comme une référence. Je comprends pourquoi.
J’ai lu ce recueil posthume, Mon mal vient de plus loin, car c’est celui que recommandait particulièrement Genevieve Brisac et quand il s’agit de littérature, on peut se fier à elle. (Je recommande d’ailleurs le podcast sur France Culture au sujet de Flannery O’Connor avec elle en invitée, émission La compagnie des œuvres, c’est génial à écouter.)
Ce recueil de nouvelle est incroyable. Tout d’abord on a la surprise d’éclater de rire, au sujet de personnages qui sont pourtant a priori assez loin de nous : des fermiers des années 50 au sud des USA, souvent pieux, souvent racistes même s’ils pensent qu’ils sont de bonnes personnes, meilleures que leurs voisins…
En fait non, en quelques lignes, l’autrice croque un personnage, et on le voit. Les femmes, les hommes, les enfants, sont décrits avec une vivacité hallucinante. Je n’ai pas été étonnée d’apprendre que collégienne, l’autrice excellait dans l’art de la caricature. Deux trois traits saillants, et ça y est, ils sont là. Ils sont aux prises avec des choses compliquées, irritantes, qui les torturent, des questions à la fois très terre à terre et/ou totalement mystiques. C’est précisément ce qui fait le genre « Southern Gothic » que Flannery O’Connor incarne avec Faulkner par exemple. (Moi j’ai pensé à Carson McCullers que j’adore.) Une littérature qui sent un peu l’Ancien Testament si vous voyez ce que je veux dire.
La première nouvelles est stupéfiante de noirceur et de drôlerie combinées. Une vraie claque. Surtout que j’ai ensuite compris que c’est largement autobiographique. Un jeune homme rentre chez lui dans une ferme en Georgie, après avoir tenté une carrière d’écrivain à New York (ce qu’à fait Flannery O’Connor avant de se savoir malade : un lupus érythémateux qui lui pourrira la vie jusqu’à sa mort précoce à l’âge de 39 ans) ; il rentre chez lui et retrouve sa mère aimante qui l’exaspère, et sa sœur, une vraie peste. Il est malade. Ça a l’air grave. Il en veut à sa mère, la tient pour responsable. En quelque sorte, il se rend compte que sa mère lui a limé les ailes, l’a rendu malade, et qu’il n’était capable de rien écrire à New York, alors qu’il a cru pouvoir s’envoler loin du foyer maternel mortifère, mais qu’il était sans talent et sans imagination. Il est malade de regret et de ressentiment. Il ne s’explique son échec que par sa mère ce qui est à la fois d’une injustice flagrante, et d’une justesse psychologique effarante. On le suit dans son délire vengeur et stérile, sa tentative de lier avec les « nègres » (ils sont ainsi nommés dans les nouvelles, car on est à la fin des années 50, dans les sud des états unis, c’est le camp des vaincus qui digère mal l’abolition), noirs qui travaillent à la ferme maternelle, pour essayer de dépasser le racisme latent bien présent. On rit de lui mais on souffre avec lui. Un peu comme chez Kafka.
Toutes les nouvelles sont ainsi. Elles vous laissent stupéfaits, comme devant un mauvais rêve, un truc qui aurait chopé quelque chose de très malaisant et de très humain, de franchement grotesque, disons-le. Au fond, Flannery O’Connor n’a de cesse de cerner ce qui rend nos tentatives d’être hors du lot, et nos ratages permanents, en détectant tout ce que nous avons de moche et de ridicule. C’est très moraliste, certainement parce qu’elle était catholique fervente. Mais catholique sans prêchi prêcha car, notre mal vient de trop loin, on est irrécupérable, elle la première, elle a juste l’intelligence de le voir et d’en rire, sans jamais oublier que c’est pourtant tragique.
J’ai adoré et je me réjouis qu’il y ait encore une flopée de nouvelles du même acabit à savourer et deux romans. Quelle merveille ! Ces textes sont des diamants purs, ironiques et cinglants, écrits depuis sa ferme maternelle où elle s’est retrouvée confinée et malade, auprès de sa mère, adorable et exaspérante, et de ses paons, beaux et méchants.












