Les Marées de l'Aube Rouge
Chapitre 15 : Les dessous des cartes
Chapitre 14 - Chapitre 16
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Tandis que les stratĂ©gies sâentrelacent et que les alliances se dessinent dans lâombre, les silences deviennent plus Ă©loquents que les mots.
Entre secrets trop lourds à porter et confidences à demi murmurées, la méfiance recule lentement⊠laissant place à une tension plus intime, fragile, et dangereusement attirante.
Car certaines vĂ©ritĂ©s, lorsquâelles sont effleurĂ©es, changent dĂ©jĂ tout.
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« La patience est amÚre, mais son fruit est doux. » Jean-Jacques Rousseau
â Tout ça pour cette broche ? Il n'y a rien de spĂ©cial, franchement...
Simon scruta lâobjet, les sourcils froncĂ©s.
ââŻBien sĂ»r que si, rĂ©pliqua ChaĂŻma, reprenant la broche des mains de Simon. Il y a de l'Ă©nergie divine Ă l'intĂ©rieur.
â J'ai aussi trouvĂ© ça.
Béatrice brandit un petit carnet pour couper court à leur dispute.
â Je n'arrive pas encore Ă dĂ©chiffrer son contenu...
Thoma prit le carnet et le feuilleta, Havana penchée à ses cÎtés.
â « Que les pourvoyeurs des Dieux, en leur qualitĂ© d'esclaves des Rois, meurent tous. », lut-il Ă voix haute.
â J'ai peut-ĂȘtre une thĂ©orie... mais j'espĂšre me tromper.
RĂ©unis dans la grande salle oĂč avait Ă©tĂ© signĂ©e l'alliance, les Hauts Commandants, Thoma et plusieurs bras droits faisaient le point sur le mystĂšre du manoir hantĂ©. AprĂšs les rĂ©jouissances du mariage, il Ă©tait temps de revenir Ă des affaires plus sĂ©rieuses.
â Je me demandais qui pouvait ĂȘtre visĂ© par ces termes : « pourvoyeurs des Dieux » et « esclaves des Rois », commença BĂ©atrice, sâenfonçant un peu plus dans son siĂšge. Au dĂ©but, je pensais qu'« esclaves des Rois » dĂ©signait le peuple, et « pourvoyeurs des Dieux » les croyants.
Certaines tĂȘtes hochĂšrent, visiblement convaincus par la logique.
â Cependant, il existe une catĂ©gorie bien particuliĂšre dans notre monde qui pourrait correspondre Ă ces deux dĂ©finitions... et qui pourrait poser problĂšme Ă certains.
Thoma releva la tĂȘte, devinant dĂ©jĂ oĂč elle voulait en venir.
ââŻLes utilisateurs du Haki des Rois ? Ils descendent de la VolontĂ© des Dieux mais restent soumis aux Rois ?
ââŻCe nâest quâune hypothĂšse, soupira BĂ©atrice, observant les rĂ©actions autour dâelle, mais elle ne colle pas totalement avec les autres messagesâŠ
Personne ne rĂ©pondit dans un premier temps, laissant simplement un mutisme rĂ©pondre Ă une hypothĂšse qui nâaurait mĂȘme pas dĂ» ĂȘtre formulĂ©e.
â C'est tout de mĂȘme notre seule piste, intervint Armand, son fils aĂźnĂ©, assis Ă cĂŽtĂ© de lui. Avec ce que fait Barbe Noire actuellement, je ne sais plus quoi prioriser.
â Pour rĂ©sumer notre rĂ©unionâŠ
Thoma marqua une pause, laissant Ă chacun le temps d'assimiler les informations.
â BĂ©atrice, tu as involontairement renforcĂ© le lien entre deux Ă©quipages pirates, crĂ©ant ainsi une connexion entre nous et l'Ă©quipage de Barbe Blanche.
BĂ©atrice acquiesça, sans grande surprise : tout le monde sây attendait. En dĂ©pit de sa raison, elle ne pouvait refreiner cette inquiĂ©tude Ă lâidĂ©e quâune alliance de cette envergure nâaurait pas dĂ» ĂȘtre pensĂ©e avec son cĆur.
Thoma avait soutenu sa dĂ©cision : elle Ă©tait une Kamuku, aprĂšs tout. Mais il avait refusĂ© que la famille Shine s'implique directement dans leurs affaires, du moins jusqu'Ă sa nomination officielle. Ainsi, il ne trahirait pas la promesse faite au dĂ©funt Roi des Pirates. Quant Ă elle, son rĂŽle Ă©tait dĂ©sormais de consolider l'union entre les deux familles, une fois les rĂȘnes reprises.
D'ailleurs, BĂ©atrice n'avait pas encore rĂ©vĂ©lĂ© Ă Soan qu'elle avait elle-mĂȘme ĆuvrĂ© Ă rapprocher les deux Ă©quipages. Elle prĂ©fĂ©rait attendre lâoccasion opportune. Maintenant que la famille Shine soufflait enfin, libĂ©rĂ©e de la pression des Kamuku, les tensions Ă©taient retombĂ©es. Seuls les deux Ă©quipages pirates restaient Ă terre, attendant les conclusions de cette rĂ©union.
â Nous avons le mystĂšre du manoir d'Unforeseen, poursuivit Thoma. Vu le dernier point Ă traiter, Ă ce stade, nous le mettrons de cĂŽtĂ©.
Il observa les réactions des membres de sa famille avant d'aborder le sujet suivant.
â GrĂące Ă toi, Mitsuko, nous avons la confirmation que Barbe Noire revend des fruits du dĂ©mon et recherche des spĂ©cimens bien prĂ©cis.
La cheffe de la guilde marchande ouvrit son dossier. Avant quâelle ne puisse sâĂ©tendre, on frappa Ă la porte. Un bref coup de Haki de l'Observation suffit Ă Thoma pour reconnaĂźtre Shanks, accompagnĂ© de ses Lieutenants. Il jeta un Ćil Ă sa montre : il Ă©tait l'heure.
Certains membres de la famille se levÚrent : ils avaient d'autres obligations, notamment les seconds des Hauts Commandants, dont la présence n'était plus requise. Les places se réorganisÚrent, laissant des siÚges vacants pour l'équipage de Shanks.
Assise entre Mitsuko et Céleste, Béatrice observa les pirates s'installer dans un brouhaha chaleureux, ponctué de salutations et de conversations légÚres.
Les Kamuku quittÚrent la piÚce. Bien qu'elles fussent désormais mariées à des Shine et considérées comme membres de la famille, elles ne souhaitaient pas encore s'impliquer avec l'équipage pirate. Leur heure viendrait.
Une fois tout le monde installĂ©, Thoma adressa un bref coup dâĆil Ă sa successeure. BĂ©atrice hocha la tĂȘte : il pouvait animer la rĂ©union.
â Messieurs, vous arrivez Ă point nommĂ©. Nous Ă©tions en train d'Ă©changer sur de nouvelles informations concernant Marshall D. Teach. Un Ă©lĂ©ment particulier a retenu notre attention.
D'un geste, il invita Mitsuko Ă poursuivre.
â Comme nous le disions, nous avons rĂ©cemment confirmĂ© que Barbe Noire traquait des fruits du dĂ©mon... mais aussi qu'il en revendait certains.
Quelques pirates posĂšrent les coudes sur la table. Beckman, impassible, acheva sa cigarette.
Simon, qui relisait attentivement son rapport, complĂ©taâŻ:
â A priori, il ne revend pas tous les fruits qu'il obtient. Nous ignorons encore Ă qui il les cĂšde. Pour une raison que nous ne comprenons pas, il mĂšne ces transactions prĂšs du royaume de la famille Manmeyer. Nous ne pouvons pas nous y rendre sans raison valable, au risque de compromettre notre couverture et d'attirer l'attention de Teach.
Shanks se pencha en avant :
â Deux points sont essentiels. PremiĂšrement, que fait-il des fruits qu'il ne revend pas ? Ambre, plongĂ©e dans ses pensĂ©es, venait dâĂ©tablir sa thĂ©orie. Et deuxiĂšmement, comment dĂ©couvrir l'identitĂ© de ses acheteurs sans Ă©veiller ses soupçons ?
â S'approcher d'un territoire appartenant Ă l'un des vingt royaumes est toujours dĂ©licat.
Armand posa la main sur la cuisse de sa femme avant de reprendre :
â Nous pourrions techniquement nous y rendre, mais mĂȘme avec une raison valable, le simple fait que ce soit Thoma ou BĂ©atrice qui s'y dĂ©place risquerait de crĂ©er des tensions et d'agiter les familles concernĂ©es.
â Concernant les fruits qu'il garde pour lui, j'ai peut-ĂȘtre une thĂ©orie. CĂ©leste, peux-tu me donner quelques noms des dĂ©tenteurs Ă qui il a pris leurs pouvoirs ?
Céleste consulta ses notes avant d'en énumérer plusieurs. L'un d'eux fit tiquer Ambre.
Cet homme possédait un pouvoir intéressant : l'invisibilité. Béatrice ne l'avait croisé que rarement ; son capitaine, Moria, avait fait partie des Grands Corsaires avant la guerre au Sommet.
â Si j'avais mis la main sur des fruits aussi puissants que celui de l'invisibilitĂ©, celui de la force ou encore celui de la maladie, je ne les revendrais pas. Je les utiliserais pour renforcer mes propres commandants.
Plusieurs tĂȘtes acquiescĂšrent. Tout le monde savait que Barbe Noire n'Ă©tait pas seulement cruel, mais aussi stratĂšge.
â Il les a mĂȘme sĂ»rement volĂ©s dans ce but prĂ©cis, approuva Shanks en hochant la tĂȘte.
â C'est Ă©vident. Garder les meilleurs fruits pour renforcer ses troupes est une stratĂ©gie logique, ajouta Armand. D'ailleurs, leur Ă©quipage semble avoir du mal Ă recruter de nouveaux membres.
â Il nous faudra observer leurs mĂ©thodes de recrutement, fit remarquer BĂ©atrice en jetant un coup d'Ćil vers Thoma, qui agrĂ©a.
ââŻJe suppose que les prĂ©cĂ©dents possesseurs de ces fruits sont donc... morts ? demanda Yasopp, faisant rĂ©fĂ©rence Ă leur triste sort.
ââŻExact, confirma CĂ©leste sans mĂȘme consulter ses fiches.
â Continuons de surveiller de loin les « Capitaines » des flottes de Barbe Noire pour confirmer nos hypothĂšses, conclut Thoma, cherchant lâapprobation de leurs alliĂ©s.
âQuant au prochain point... nous devons soit trouver une bonne raison de nous rendre sur ces Ăźles, soitâŠ
Simon s'interrompit. Le sujet Ă©tait sensible. MĂȘme ici, tout le monde savait que la moindre erreur pouvait coĂ»ter cher.
ââŻDans ce cas, intervint BĂ©atrice, envoyons quelqu'un d'autre⊠Quelqu'un qui aurait toute lĂ©gitimitĂ© pour s'y rendre sans attirer l'attention.
Un léger sourire étira ses lÚvres. Elle venait de trouver le plan parfait.
â Lâarchiduc Elvior Thorn ? suggĂ©ra CĂ©leste, partageant lâenthousiasme de sa cousine.
Comme son titre lâindiquait, lâarchiduc Elvior Thorn Ă©tait issu dâune grande lignĂ©e de la noblesse mondiale. Sa prestance, son influence et sa fortune lui avaient valu dâĂȘtre nommĂ© « archiduc » par les reprĂ©sentants des Vingt Rois et du Gouvernement mondial lors de la RĂȘverie, six ans plus tĂŽt. Bien quâon lui eĂ»t proposĂ© dâintĂ©grer les Chevaliers divins, il avait refusĂ©, prĂ©fĂ©rant conserver sa libertĂ©.
Cet homme, en plus dâĂȘtre un descendant dâune lignĂ©e prestigieuse, possĂ©dait un titre unique : il nâĂ©tait soumis Ă aucun ordre direct des Dragons cĂ©lestes. Cela avait piquĂ© la curiositĂ© de BĂ©atrice. Quatre ans plus tĂŽt, lors dâune rĂ©ception mondaine oĂč elle sâinitiait Ă son rĂŽle de dirigeante, leurs regards sâĂ©taient croisĂ©s pour la premiĂšre fois.
Quatre ans plus tard, Elvior était devenu un ami⊠avec quelques avantages, certes, mais surtout un confident respecté malgré ses origines.
â Personne nâoserait se mĂ©fier dâElvior. Sâil dĂ©cide dâenquĂȘter, il nâaura besoin dâaucune justification.
âIl ne risque pas de te demander des explications ? s'inquiĂ©ta Hongo, visiblement peu enthousiaste Ă l'idĂ©e de faire confiance Ă un aristocrate.
La rĂ©action du mĂ©decin tira presque un rictus Ă BĂ©atrice. Les autres pirates semblaient tout aussi mĂ©fiants. Elle-mĂȘme avait hĂ©sitĂ© Ă lui accorder sa confiance au dĂ©but, rebutĂ©e par ses liens avec la noblesse. Mais elle connaissait dĂ©sormais Elvior.
â Si je ne lui dis rien, il ne posera pas de questions. Aussi Ă©tonnant que ça puisse paraĂźtre, Elvior est mon ami. Il me lâa prouvĂ© plus dâune fois.
Thoma approuva de la tĂȘte, soutenant sa petite-fille dâun simple geste. Il savait quâelle entretenait des relations discrĂštes mais fiables.
âTrĂšs bien, conclut Shanks, mettant fin au dĂ©bat. Si ça nous permet d'avancer, je n'y vois pas d'objection.
Lui-mĂȘme Ă©tait surpris de dĂ©couvrir que BĂ©atrice possĂ©dait autant de connexions dans les sphĂšres influentes. Il avait dĂ©jĂ entendu parler de cet homme auparavant. Que la famille Shine prenne ce risque ne concernait pas directement son Ă©quipage, mais ça rĂ©vĂ©lait un point : ils devaient non seulement protĂ©ger leur alliance secrĂšte, mais aussi gĂ©rer une enquĂȘte impliquant lâun des Quatre Empereurs.
Thoma mit fin à la réunion, et chacun put enfin regagner ses quartiers pour se reposer aprÚs cette journée lourde en informations.
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â Vraiment ? Et comment a rĂ©agi Shanks ?
Une voix hilare rĂ©sonnait Ă lâautre bout de lâescargophone.
â Il a dit quâil Ă©tait agrĂ©ablement surpris de voir quelquâun remettre Soan Ă sa place.
Béatrice, amusée, était accoudée au balcon de son bureau, prÚs du jardin privé.
â Il y a de quoi ! Dâailleurs, câest vrai que vous Ă©tiez en froid, lui et toi ?
Ă cet instant, on frappa Ă la porte. AprĂšs avoir donnĂ© lâautorisation dâentrer, BĂ©atrice esquissa une expression satisfaite en voyant le concernĂ© apparaĂźtre dans lâembrasure. Elle tourna aussitĂŽt la tĂȘte vers lâescargophone, Ă©vitant que son interlocuteur ne devine la situation.
â Tout Ă fait. Au dĂ©but, on ne pouvait pas se saquer. Tu sais ce quâil mâa dit ? Il mâa traitĂ©e de « sale gosse privilĂ©giĂ©e ».
Du coin de lâĆil, BĂ©atrice aperçut Shanks sâapprocher de la rambarde, intriguĂ©. Il hĂ©sita Ă repartir, la voyant en pleine conversation, mais en entendant ces mots, ses yeux sâagrandirent. Il se souvenait parfaitement de les avoir prononcĂ©s.
â Quoi ?! Le saligaud ! Comment a-t-il pu t'insulter ainsi?
Shanks Ă©clata de rire, reconnaissant aussitĂŽt TĂœr. Il Ă©changea un coup dâĆil complice avec BĂ©atrice, amusĂ© par la scĂšne.
ââŻElle m'a traitĂ© de « pauvre con », je te signale.
ââŻSi elle l'a dit, c'est que c'Ă©tait vrai, rĂ©torqua TĂœr, sans hĂ©sitation. Et encore, t'as de la chance qu'elle ne t'ait pas traitĂ© de « vieux con », vu ton Ăąge.
â Je ne tombe pas dans ce genre de bassesse, voyons.
â Comme si tu ne logeais pas tout le monde Ă la mĂȘme enseigne, toi. Bon, jâimagine que câest de lâhistoire ancienne, maintenant ?
Ils Ă©changĂšrent un contact visuel. Oui, ça avait mal commencĂ©. Mais le simple fait dâĂȘtre lĂ , cĂŽte Ă cĂŽte, tĂ©moignait de lâeffort quâils faisaient pour construire une confiance nouvelle, mais rĂ©elle.
â Bien sĂ»r, intervint Shanks, saisissant l'occasion pour se vanter. Personne ne peut m'en vouloir longtemps.
ââŻPrends garde, plus tu te crois grand, plus la chute sera douloureuse.
Le rire de TĂœr rĂ©sonna Ă travers le combinĂ©. Shanks joua la comĂ©die, main sur le cĆur.
â Comment ? Tu insinues que je me surestime ?
ââŻToi ? Tu ne dois pas te contempler souvent dans un miroir si tu n'as pas encore vu la vĂ©ritĂ©, lança-t-elle, volontairement provocatrice.
Shanks ne put s'empĂȘcher d'Ă©clater de rire, bientĂŽt rejoint par BĂ©atrice.
ââŻTu ne manques pas de rĂ©pondant.
â L'habitude de remettre Ă leur place ceux qui pĂštent plus haut que leur cul, rĂ©torqua-t-elle du tac au tac.
â Ăa devient un automatisme, ajouta TĂœr.
â Exactement. Bon, c'est pas tout, mais je dois te laisser, TĂœr. Les grands ont des choses sĂ©rieuses Ă discuter.
Avant que son ami ne rĂ©ponde, BĂ©atrice coupa la communication, encore souriante. Elle Ă©tait heureuse dâavoir pu Ă©changer avec lui. Ăa faisait longtemps quâelle nâavait pas entendu sa voix, et TĂœr lui manquait, tout comme Thanaâ. Ils Ă©taient actuellement au royaume dâĂlĂ©gia, lĂ oĂč BĂ©atrice avait rĂ©cemment Ă©changĂ© avec Uta. La jeune femme lâavait bombardĂ©e de questions sur le mariage, les alliances, les tensions⊠et les nouvelles amitiĂ©s.
BĂ©atrice rĂ©alisa quâelle avait eu de la chance. Si lâappel avait eu lieu dix minutes plus tĂŽt, Shanks aurait entendu sa fille rire aux Ă©clats en lui racontant ses examens brillamment rĂ©ussis et la façon dont elle avait remis Ă sa place la fille de la nouvelle reine dâĂlĂ©gia. Ce genre dâabus de statut lâinsupportait, surtout venant de la descendante dâune ancienne camarade.
BĂ©atrice sâassit sur la rambarde, tentant de compenser sa taille face Ă lâEmpereur.
Celui-ci lui adressa un rictus Ă©nigmatique, visiblement dâhumeur taquine aprĂšs sâĂȘtre fait piquer au vif.
â Hum ? « Alors » quoi ? AprĂšs la façon dont tu viens de me parler, je ne suis pas certain de vouloir te rĂ©vĂ©ler quoi que ce soit.
Un sourcil se haussa sur le visage de BĂ©atrice. La technique de dĂ©stabilisation ne lâimpressionnait guĂšre. Devait-elle jouer le jeu⊠ou le faire tourner en ridicule ? Elle finit par lui accorder un peu de clĂ©mence, se souvenant quâil avait dĂ©jĂ perdu contre elle Ă pierre-feuille-ciseaux.
â Oh, et que dois-je faire pour mĂ©riter ces nobles informations.
ââŻPeut-ĂȘtre commencer par me dire comment tu as rencontrĂ© l'Archiduc Elvior Thorn ?
 Elle le fusilla des yeux, mais finit par soupirer.
â Lors dâune soirĂ©e mondaine, il y a quatre ans. JâĂ©tais venue avec Thoma pour affaires, et nous nous sommes bien entendus depuis. Il connaĂźt ma double identitĂ©, ce qui nous a permis de nous croiser Ă plusieurs reprises dans la Marine.
â Vous vous connaissez donc assez bien pour que tu lui fasses confiance ?
Le ton de Shanks se fit plus sĂ©rieux, l'amusement laissant place Ă l'intĂ©rĂȘt.
ââŻOui. Et comme tu as pu le remarquer, Elvior me sert d'yeux et d'oreilles chez les nobles.
Il ne rĂ©pondit pas, mais son expression en disait long. Shanks rĂ©alisait une fois de plus lâampleur du rĂ©seau de BĂ©atrice. Elle possĂ©dait plus de relations quâelle ne le laissait entendre. Ătait-ce volontaire ? Se laissait-elle sous-estimer pour mieux agir dans lâombre ? Il se demanda pourquoi son nom nâĂ©tait jamais apparu publiquement, mis Ă part dans la bouche de ses alliĂ©s.
LâhĂ©ritiĂšre semblait confiante, avoir des relations, et pourtant il nâavait jamais lu un seul article sur elle. Le rouquin se demanda quel genre de stratĂ©gie ils avaient en place alors que sa nomination Ă©tait peut-ĂȘtre imminente.
Il sentait monter une certaine frustration. Chaque fois quâil croyait en apprendre davantage sur elle, elle lui Ă©chappait. Elle, en revanche, semblait tout savoir de lui, parfois mĂȘme contre son grĂ©. Cette asymĂ©trie lâagaçait.
â Avec Marco, nous avons convenu dâune alliance temporaire, le temps dâĂ©liminer Teach. Comme toi, il prĂ©fĂšre que ça reste secret et ne souhaite pas mĂȘler sa flotte Ă la nĂŽtre publiquement.
Un poids se dissipa dans la poitrine de Béatrice. Elle accueillit cette nouvelle avec un soulagement discret. Ses frÚres seraient en sécurité...
Mais, aussitÎt, une douleur plus sourde s'imposa. Elle leva les yeux vers le ciel. Depuis quand préparait-elle son monde à survivre sans elle ?
Thoma était en bonne santé, capable de former un nouvel héritier. Ses frÚres, désormais protégés non seulement par leur propre équipage mais aussi par celui de Shanks, étaient à l'abri. Aïcha allait entrer à l'école de Boapa avec les enfants d'Ambre, et Uta pouvait compter sur son pÚre ainsi que sur ses tantes...
Depuis quand avait-elle commencĂ© Ă douter de sa propre capacitĂ© Ă survivre Ă son Ăveil ?
Comme si, quelque part, elle sâĂ©tait dĂ©jĂ condamnĂ©e.
BĂ©atrice se berçait de lâillusion quâelle pourrait mourir sans regrets.
Mais elle savait que c'Ă©tait se mentir Ă elle-mĂȘme.
Il restait tant de choses qu'elle dĂ©sirait accomplir. Ses rĂȘves rĂ©sonnaient en elle comme des tambours impatients. Parfois, elle imaginait une autre vie. Une vie oĂč elle ne serait pas nĂ©e Reine. OĂč elle aurait Ă©tĂ© pirate, rĂ©volutionnaire... ou simplement une femme libre de choisir l'homme qu'elle aimerait et avec qui elle fonderait une famille.
Shanks, attentif, perçut un subtil changement dans son aura. Peu de gens auraient remarqué le poids invisible qui s'abattait sur elle, mais il connaissait cette pression pour l'avoir déjà ressentie. Il la fixa, devinant qu'elle menait un combat intérieur.
L'éclat qu'il lut dans ses iris lui donna un frisson. Ce qu'elle portait dépassait de loin de simples responsabilités.
Il retint les questions qui lui brûlaient les lÚvres : « Est-ce que ça va ? Puis-je faire quelque chose ? » Il avait conscience qu'il n'était pas encore en position de s'immiscer dans cette intimité-là . Leur confiance n'était pas assez solide pour qu'elle accepte de lui montrer ses failles. Pourtant, il sentit monter en lui un besoin presque instinctif : celle de devenir un appui pour elle. Béatrice était l'incarnation d'une femme qui porte tout sans jamais demander d'aide, sans fléchir.
Shanks se reconnut en elle. Lui aussi était Empereur. Lui aussi avait bùti un monde qu'il devait protéger. Mais il avait eu Roger, un équipage, une « famille » pour l'épauler.
Eux deux se comprenaient, mĂȘme dans leurs silences.
Béatrice lui offrit un sourire courtois, mais distant.
Shanks perçut immĂ©diatement que ce sourire nâĂ©tait quâun rempart soigneusement construit. Il s'agissait d'un masque, une façade qu'elle dressait pour ne pas montrer ses faiblesses. Cette femme, pourtant si puissante, portait un fardeau qu'elle gardait jalousement pour elle. Mais il Ă©tait lĂ , bien prĂ©sent, et il pesait lourd.
â Ils partagent l'intuition de ta famille : Teach garde certains fruits pour renforcer ses troupes. Marco te le confirmera sĂ»rement demain. Ils vont pas tarder Ă reprendre la mer. Maintenant qu'on est dans leurs Ă©quations, ils vont terminer ce qu'il leur reste Ă faire avec leurs alliĂ©s. Ensuite, ils attendront de tes nouvelles.
Le vent fit claquer la cape de Shanks derriĂšre lui.
ââŻEt toiâŻ? demanda BĂ©atrice, sans dĂ©tourner le regard de la mer.
Shanks jeta un coup d'Ćil Ă l'horizon, les vagues venant se briser doucement sur les falaises en contrebas.
â On attendra celles de l'Archiduc. Pour l'heure, nous n'avons rien d'autre sur quoi agir.
Un coin des lĂšvres de BĂ©atrice sâĂ©tira, imperceptiblement. Elle aimait ces instants de calme entre deux tempĂȘtes. Mais une pointe de dĂ©ception la traversa : elle s'Ă©tait habituĂ©e Ă l'ambiance chaleureuse de cet Ă©quipage. Elle se reprit immĂ©diatement. S'attacher n'Ă©tait jamais une bonne idĂ©e.
â Ah, dans ce cas, ce sera moi qui partirai la premiĂšre, souffla-t-elle avec lĂ©gĂšretĂ©.
Ă sa surprise, Shanks exprima sur son visage la mĂȘme Ă©motion. C'Ă©tait un sentiment partagĂ©, et ça la toucha plus qu'elle ne l'aurait cru.
â Quand ? OĂč ? demanda-t-il, avec une curiositĂ© teintĂ©e d'une lĂ©gĂšre inquiĂ©tude.
Ăa fit glousser BĂ©atrice. Il y a encore peu de temps, elle aurait trouvĂ© ça suspect. DĂ©sormais, elle voyait ça comme un signe de l'affection et de la complicitĂ© qui se dĂ©veloppaient entre eux.
â Je dois rĂ©gler des affaires dans une base marine, prĂšs de l'Ăźle des Landes. Ce sera sans doute l'une des derniĂšres fois que je m'y rends. Ensuite, direction New Marineford. Je partirai dans deux jours, selon la disponibilitĂ© des soldats pour venir me chercher.
Shanks se tourna vers elle, une idée semblant germer dans son esprit.
â On peut te dĂ©poser sur l'Ăźle des Landes si tu veux. Ăa nous donnera au moins l'occasion de bouger.
L'idĂ©e de la faire monter Ă bord l'enthousiasmait plus qu'il ne l'aurait cru. Il devinait, au fond, qu'elle avait encore cette Ăąme de pirate forgĂ©e dans sa jeunesse. Ce voyage aurait pu les rapprocher davantage. Une part de lui savait mĂȘme que, si elle n'avait pas Ă©tĂ© destinĂ©e Ă diriger la famille Shine, il lui aurait sans doute proposĂ© de rejoindre son Ă©quipage.
â Je te remercie pour l'offre, mais dans l'immĂ©diat, je prĂ©fĂšre rester prudente. Toi et ton Ă©quipage devez rester invisibles aux yeux du monde.
Shanks comprit la logique. Mais malgré lui, une déception subtile traversa ses iris.
ââŻPas de souci, je comprends, rĂ©pondit-il en tentant de masquer son soupir.
BĂ©atrice, bien qu'intuitive, ne rĂ©alisa pas Ă quel point son refus avait touchĂ© Shanks. Elle avait prĂ©fĂ©rĂ© rester pragmatique, pensant avant tout Ă leur sĂ©curitĂ©. Mais au fond, une autre raison l'avait poussĂ©e Ă refuser : elle dĂ©testait voyager en mer, Ă©tant terriblement malade sur les navires. Ăa, elle prĂ©fĂ©rait ne pas le rĂ©vĂ©ler.
â J'retiens que ça fait deux fois que tu refuses de monter sur mon navire, BĂ©atrice.
Les iris de BĂ©atrice s'Ă©carquillĂšrent d'une stupeur qu'elle ne chercha mĂȘme pas Ă cacher avant d'Ă©clater d'un rire clair.
ââŻTu comptes enchaĂźner comme ça longtempsâŻ?
ââŻSi tu parles de me faire monter sur ton navire, oui.
Il rit doucement, puis son regard glissa vers la mer. Un blanc s'installa, calme, presque agréable. Béatrice le rompit, poussée par cette curiosité qui lui collait à la peau.
â Dis-moi, Shanks... Comment as-tu perdu ton bras gauche ?
Il tourna lentement la tĂȘte vers elle, un sourcil levĂ©. Son sourire, qu'elle lui connaissait, dĂ©sormais, si bien orna, son visage. Un vrai sourire de pirate.
â Encore cette question ! Tu la veux, ta rĂ©ponse ?
âPeut-ĂȘtre. On disait il n'y a pas longtemps qu'on avait chacun nos secrets. J'aimerais juste comprendre celui-ci.
Shanks garda le silence une seconde, comme pour jauger si elle Ă©tait vraiment prĂȘte Ă entendre la vĂ©ritĂ©. Ce secret qu'il chĂ©rissait plus parce qu'il concernait quelqu'un qui lui Ă©tait cher que par fiertĂ©. Puis il adopta un ton faussement lĂ©ger :
ââŻUn marchĂ©, ça te vaâŻ?
â Oui. Si je te raconte comment j'ai perdu mon bras, tu dois me donner un secret Ă toi. Un vrai. Pas un petit truc sans importance.
Béatrice plissa légÚrement les yeux.
ââŻĂa ressemble Ă une arnaque de pirate.
ââŻJe suis pirate, rĂ©pondit-il avec une moue provocatrice.
Elle rit franchement, malgré l'hésitation qui persistait dans son regard. La curiosité finit par l'emporter.
ââŻDâaccord. Ton histoire dĂ©terminera la valeur de mon secret.
Shanks s'adossa Ă la rambarde, son attention se perdit sur l'horizon.
â Il y a longtemps, j'ai croisĂ© un gamin. Il avait ce truc rare... cette volontĂ© qui ne s'apprend pas. Mais il Ă©tait faible, encore inconscient du danger qui l'entourait. Ce jour-lĂ , un monstre marin s'est attaquĂ© Ă lui. J'aurais pu l'Ă©viter, j'aurais pu garder mon bras. Mais il aurait Ă©tĂ© mort. Alors j'ai choisi.
Sa voix s'était faite plus grave, plus posée.
â Ce n'Ă©tait qu'un bras. Lui, il avait toute sa vie devant lui.
Shanks continua de lui parler de Luffy, du temps que son équipage et lui avaient passé sur l'ßle, de la maniÚre dont il s'était attaché à ce petit bonhomme, et du pari silencieux qu'il avait fait sur la nouvelle génération. Il lui raconta qu'ils l'avaient suivi dÚs ses premiers pas de pirate, notamment lorsque Mihawk lui avait apporté sa premiÚre prime.
Béatrice l'écoutait, captivée. Par ses mots, elle vivait chaque épreuve qu'avaient traversée Luffy et son équipage. Elle ressentait l'émotion dans sa voix lorsqu'il évoquait la fierté de le voir grandir, devenir plus fort... mais aussi la tristesse immense qu'il portait depuis la mort de son frÚre spirituel. Shanks le disait sans détour : ce deuil forgerait un homme nouveau.
Un silence suivit. Béatrice resta immobile, frappée par la simplicité et le poids de ses paroles.
ââŻCe garçon⊠il est devenu quelquâun dâimportant pour toi, pas vraiâŻ?
Un léger sourire assouplit les traits de Shanks.
ââŻOui. Et jâai jamais regrettĂ©.
Puis il tourna la tĂȘte vers elle, reprenant son air malicieux.
Béatrice plongea dans ses iris. Elle avait promis un secret « à la hauteur ». Mais au lieu de parler immédiatement, elle s'approcha un peu, s'appuya contre la rambarde et répondit d'une voix plus basse :
â Je vais ĂȘtre honnĂȘte. Je n'ai pas plusieurs secrets. J'en ai un seul. Un unique secret. Et il est... assez gros pour bouleverser ce monde si quelqu'un venait Ă le rĂ©vĂ©ler.
Son regard glissa vers lui, sûr de ses prochains mots, certain d'une conclusion qu'elle s'était faite.
â C'est ce secret qui t'apportera toutes les rĂ©ponses Ă tes questions. Il est la source de tout ce que je suis. Il dicte chaque aspect de ma vie, et il scellera sans doute mon avenir.
Depuis toujours, ses décisions étaient prises en fonction de ce qu'elle représentait : le don, le devoir, le poids de la Reine. On lui avait répété que ses ressentis n'avaient aucune importance. Seul comptait ce qu'elle incarnait.
Shanks lâobserva avec un Ćil neuf. Il l'avait toujours soupçonnĂ©e de porter un fardeau plus grand que ce qu'elle laissait paraĂźtre. Mais lĂ , il en avait la confirmation. Sa famille n'Ă©tait peut-ĂȘtre pas le seul poids qui reposait sur ses Ă©paules.
ââŻCâest Ă cause de ce secret que tu as Ă©tĂ© liĂ©e Ă la MarineâŻ? demanda-t-il doucement.
Béatrice attarda son regard dans le sien encore un peu avant de le détourner. La vérité était un concept bien cruel. Elle se demanda si Shanks avait conscience de la gravité qu'il avait mise derriÚre sa question.
â Ce n'Ă©tait donc pas ton choix d'y entrer. Et ce n'est pas non plus le tien d'hĂ©riter de ta famille.
Une pulsation douloureuse frappa sa poitrine. Il venait d'avouer, Ă demi-mots, qu'elle n'avait jamais eu le contrĂŽle de sa propre vie. Ă un homme qu'elle connaissait Ă peine.
Shanks perçut immĂ©diatement le changement dans ses yeux. Il venait de la coincer. De l'obliger Ă assumer en face une vĂ©ritĂ© qu'elle repoussait : qu'elle n'Ă©tait peut-ĂȘtre qu'un pion dans un jeu dont elle ignorait encore toutes les rĂšgles.
â La libertĂ© n'est accordĂ©e qu'Ă ceux qui en ont les moyens, rĂ©pondit-elle sĂšchement, incapable de retenir lâĂ©motion qui imprĂ©gnait sa voix. Les choses changeront. Quand ce sera le moment.
Pour la deuxiÚme fois, Shanks se rapprocha d'elle, la dominant de sa hauteur. Il sentait vibrer en elle une Volonté qui ne pliait pas facilement. Alors pourquoi restait-elle si enchaßnée ?
â Ce que je crois, c'est que tu ne te donnes pas encore les moyens de te libĂ©rer. Tu restes sur tes acquis.
ââŻCesse de vouloir trop en savoir, Shanks. Tu sauras en temps et en heure.
AmusĂ© par la maniĂšre dont elle venait de refermer la discussion, il ne put empĂȘcher un rictus dâapparaĂźtre sur ses lĂšvres. Elle lui faisait penser Ă une huĂźtre : dĂšs qu'un sujet devenait trop personnel, elle se refermait.
ââŻPourquoi tu sourisâŻ? demanda-t-elle en croisant les bras, mĂ©fiante.
â Tu me rappelles quelqu'un, quand tu fais ça...
ââŻAh ouaisâŻ? Et je peux savoir quiâŻ? bougonna-t-elle.
Shanks mit un certain moment avant de rĂ©pondre, se demandant s'il pouvait rĂ©vĂ©ler une information aussi importante. Ă vrai dire, les chances qu'elle soit au courant Ă©taient assez Ă©levĂ©es uniquement par son affiliation avec la famille Kamuku. MĂȘme le Gouvernement Mondial ne connaissait pas cette information. Toutefois, Shanks commençait Ă connaĂźtre cette femme et une chose dont il Ă©tait sĂ»r, ajoutĂ© aux informations que lui avait donnĂ©es Holy, Ă©tait que BĂ©atrice avait conscience de l'importance d'une famille.
Les iris de BĂ©atrice s'Ă©carquillĂšrent de surprise. Ce n'Ă©tait pas une information qu'elle s'attendait Ă entendre, encore moins dans cette conversation si intime. Elle le fixa longuement, pensive, essayant de lire Ă travers ses mots. Ătait-ce, alors, lâopportunitĂ© de lui dire ?
â Elle sâappelle Uta et a dix-neuf ans, poursuivit-il, sa voix soudainement plus douce. Câest une vraie adulte maintenantâŠ
Non, ce n'Ă©tait pas encore le moment. En tant que marraine de la concernĂ©e, BĂ©atrice souhaitait lui faire comprendre par elle-mĂȘme l'importance qu'elle avait dans la vie de son pĂšre. Elle ne voulait pas prĂ©cipiter les choses. Mais elle ne comptait pas non plus lui mentir.
â Une grande chanteuse, murmura BĂ©atrice, prenant soin de ne pas trahir ses Ă©motions. Je l'ai rencontrĂ©e Ă plusieurs reprises... mĂȘme si je ne savais pas, au dĂ©part, qu'elle Ă©tait ta fille. La vĂ©ritĂ© est sortie plus tard.
Shanks hocha la tĂȘte. Un sourire discret Ă©tira ses lĂšvres, mais ses yeux trahissaient une tension, une inquiĂ©tude qu'il ne parvenait pas Ă masquer. Uta reprĂ©sentait une partie de lui qu'il gardait jalousement Ă l'abri, loin du monde.
â Elle a une bonne marraine, lĂ oĂč elle est, dit-il tranquillement, sans rĂ©aliser quâil parlait Ă la principale concernĂ©e. Alors... t'as entendu les rumeurs ? Les conneries que la Marine raconte sur ĂlĂ©gia et moi ?
Ses yeux se posÚrent sur elle, scrutateurs, pesant ses moindres réactions. Il la testait, cherchait à savoir si elle connaissait la vérité... ou si elle s'en remettait aux rumeurs.
Béatrice, un peu mal à l'aise, sentit immédiatement ce changement d'intensité. Elle savait qu'il la mettait à l'épreuve. Et face à lui, elle savait aussi que ses talents de menteuse ne feraient pas long feu.
â Je connais la vĂ©ritĂ©, rĂ©pondit-elle simplement. Mais dis-moi, pourquoi me rĂ©vĂ©ler cela maintenant, alors que mĂȘme la Marine nâa pas cette information ?
Mais elle savait ce qu'elle venait de lui offrir sans le dire : la preuve qu'Uta n'était pas exposée, qu'elle restait encore une ombre pour leurs ennemis. Et ça, Béatrice s'en était assurée personnellement. Depuis des années.
Elle avait effacé les traces, volé l'acte de naissance.
Et enterrĂ© tout ce qui pouvait faire le lien entre Uta et son pĂšre. MĂȘme Ambre n'Ă©tait pas au courant de l'ampleur de ce qu'elle avait fait.
â Alors pourquoi me dire ça maintenant ? demanda-t-elle, les bras croisĂ©s.
Shanks leva les yeux vers le ciel quelques secondes, comme sâil cherchait ses mots.
â Parce que j'me dis que... si un jour je suis pas lĂ , sur ĂlĂ©gia ou ailleurs... j'aimerais savoir qu'elle aura quelqu'un comme toi. Quelqu'un avec un vrai sens de la famille.
Ses mots Ă©taient lourds de sens. Ce n'Ă©tait pas une faveur qu'il demandait Ă une alliĂ©e. C'Ă©tait une requĂȘte adressĂ©e Ă une femme en qui il avait foi. Ă quelqu'un qu'il commençait Ă reconnaĂźtre comme une personne de confiance.
Béatrice fut touchée. Elle comprenait parfaitement la gravité de ce qu'il venait de lui dire. Elle connaissait l'attachement entre un pÚre et sa fille, et elle savait ce que représentait une telle demande. Devait-elle lui avouer qu'elle veillait déjà sur Uta ? Qu'elle était sa marraine, depuis bien plus longtemps qu'il ne le soupçonnait ?
â Je ne peux pas te rĂ©vĂ©ler tous les secrets des Kamuku, rĂ©pondit BĂ©atrice dâun ton ferme, mais rassurant. Mais je te promets une chose : si jamais quelque chose arrive Ă Uta... sa marraine la protĂ©gera. Et je serai lĂ pour veiller sur elle aussi.
Un silence s'installa. Shanks hocha lentement la tĂȘte. Un lĂ©ger sourire ourla ses lĂšvres. Il ne dit rien de plus, mais dans son regard brillait une sincĂšre reconnaissance.
Ils Ă©changĂšrent ensuite quelques plaisanteries, BĂ©atrice soulignant qu'il ne ressemblait pas du tout Ă l'image qu'on se faisait d'un pĂšre typique. Il se laissa aller Ă lui confier quelques anecdotes, de celles qu'on partage quand on baisse la garde. Comment il l'avait recueillie, Ă©levĂ©e, aimĂ©e comme sa propre fille. Comment il avait pleurĂ© Ă ses premiers pas, Ă ses premiers Ă©clats de voix, Ă ses colĂšres aussi. Mais il ne parla pas du moment oĂč leur relation avait Ă©tĂ© mise Ă mal, ni de la douleur qui avait suivi. Ăa, il prĂ©fĂ©rait le garder pour lui.
La discussion glissa ensuite vers des souvenirs plus anciens. Shanks évoqua ses jeunes années sur le navire de Roger, les farces de Buggy, les batailles improbables, les trésors imaginaires. Béatrice écoutait, fascinée par ce passé qu'elle connaissait à travers les livres et les rapports, mais qui, dans la bouche de Shanks, prenait une dimension presque légendaire.
Et sous la lumiÚre de la lune, bercées par le clapotis discret des vagues et le craquement du bois, les deux ùmes aux secrets trop lourds se rapprochÚrent un peu plus. Pas par les mots. Par la confiance.
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Le jour du dĂ©part de BĂ©atrice arriva rapidement. Elle fit ses adieux Ă sa famille et Ă l'Ă©quipage alliĂ©, prĂ©parĂ©e pour son voyage vers la base marine. La mission Ă venir nĂ©cessitait toute son attention, mais une partie d'elle restait encore accrochĂ©e Ă la nuit passĂ©e. Une nuit pleine de silences habitĂ©s, de rĂ©vĂ©lations inattendues et dâattentions qu'elle n'avait pas su oublier.
â Ton secret est bien gardĂ©, je te le promets, dĂ©clara Holy en la rejoignant Ă bord du navire de Simon, Ă lâabri des oreilles indiscrĂštes.
Pendant son sĂ©jour, Holy et BĂ©atrice avaient eu l'occasion d'Ă©changer plus profondĂ©ment sur leurs rĂŽles respectifs, et BĂ©atrice avait dĂ©couvert bien des choses sur la foi inĂ©branlable de la jeune femme, une foi plus solide que tout le reste. L'Ăglise et ses mystĂšres n'avaient jamais vĂ©ritablement intĂ©ressĂ© BĂ©atrice, mais Ă travers ces discussions, elle comprenait mieux dĂ©sormais le poids que ça reprĂ©sentait pour Holy.
Elle avait pris un risque énorme en lui révélant sa véritable identité. Une vérité qui pouvait bouleverser bien des choses. Holy avait mis plusieurs minutes à digérer la nouvelle. Pour elle, c'était comme se retrouver face à une figure divine : la Reine, incarnée en chair et en os. Une part des Dieux marchait parmi les hommes.
Bien sûr, Béatrice lui avait ordonné de garder le secret, lui expliquant les raisons pour lesquelles son identité devait rester secrÚte, du moins, pour l'heure. Holy avait soutenu son point de vue. Que la future cheffe de la famille soit la Reine, voilà la réponse qu'elle cherchait assidûment pour son Capitaine depuis le début.
â Je te fais confiance pour garder cela secret, jusquâau jour oĂč je dĂ©ciderai de le rĂ©vĂ©ler au monde, avait insistĂ© BĂ©atrice, son ton grave contrastant avec la complicitĂ© quâelles partageaient dĂ©sormais.
Holy avait promis. Elle protĂ©gerait ce secret coĂ»te que coĂ»te. Pour elle, c'Ă©tait l'accomplissement d'un rĂȘve, la preuve que sa foi n'Ă©tait pas vaine. La Reine reprĂ©sentait le salut des Dieux, une incarnation divine sur terre. Et il Ă©tait de son devoir sacrĂ© de prĂ©server cette vĂ©ritĂ© jusquâĂ ce que lâopportunitĂ© vienne.
â Ăa fait dix fois que tu me le dis, Holy, sourit doucement BĂ©atrice. JâespĂšre juste que le poids de ce secret ne te pĂšsera pas trop, surtout vis-Ă -vis de ton Capitaine.
â Câest bien plus que ça pour nous, rĂ©pliqua Holy. Câest comme une vocation. Jâai lâimpression de me rapprocher de mon rĂȘve.
â Eh bien, tu vas finir par mâĂ©mouvoir avec tout ça, gloussa la Shine en posant sa caisse.
â Un jour, tu comprendras ce que tu reprĂ©sentes vraiment pour nous, ajouta Holy, les yeux brillants dâune conviction sincĂšre.
BĂ©atrice posa une main rĂ©confortante sur l'Ă©paule de sa nouvelle alliĂ©e, reconnaissante d'avoir trouvĂ© une confidente fidĂšle jusque dans les rangs de l'Ăglise. Elle savait que le jour viendrait oĂč la vĂ©ritĂ© serait dĂ©voilĂ©e au monde. Et ce jour-lĂ , elle aurait besoin d'alliĂ©s solides, loyaux, et prĂȘts Ă tout pour la soutenir.
Quand BĂ©atrice sâĂ©loigna, Shanks se redressa, glissant sa seule main dans la poche de son manteau.
Le vent fit claquer la cape dans son dos, mais lui ne bougea pas.
Puis il tourna le dos, sûr de sa route comme de la sienne.
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Illustration rĂ©alisĂ©e Ă lâaide dâune IA : note de lâautrice en fin de chapitre.
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Temps de lecture approximatif : 20 - 30 min.
Source de l'image de couverture : @Sereinn_2
https://buhitter.com/author/Sereinn_2
Note de lâautrice
Cette illustration est nĂ©e grĂące Ă lâintelligence artificielle, simplement pour tenter de traduire une Ă©motion, une atmosphĂšre, un moment qui me tient Ă cĆur.
Je nâai pas les compĂ©tences nĂ©cessaires pour crĂ©er moi-mĂȘme ce que jâimagine, mais jâai un respect immense pour les artistes et leur travail, que je continuerai toujours Ă soutenir et Ă mettre en avant.
Ces images resteront occasionnelles et seront toujours indiquées en toute transparence.