Les Marées de l'Aube Rouge
Chapitre 30: La Reine sans Couronne
Chapitre 29 - Chapitre 31
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Ils l'ont envoyée loin. Pour la protéger, disent-ils. Pour l'empêcher de se perdre dans sa rage et son chagrin.
Mais quand on isole une Reine de son peuple, il ne faut pas s'étonner des conséquences.
Shanks ne l'accepte pas. Privé de nouvelles, exclu par un Code Orange implacable, il fait ce qu'aucun Empereur ne devrait : il s’impose. Et devant Thoma.
Parce que certaines choses valent plus qu'une alliance politique.
Pendant ce temps, à Kuraigana, Béatrice fait face à une question simple mais terrible : que veux-tu, toi ?
Et si la réponse changeait tout ?
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Étapes du Deuil
Douleur physique / Séquelles corporelles
N.A : Personnes ayant déjà vécu un deuil, j’espère vous avoir fait honneur.
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. » René Char.
Béatrice ouvrit les yeux, le cœur battant. Tous ses sens lui hurlaient qu'elle n'était ni chez elle, ni à l'hôpital. Les draps en satin vert sombre glissaient contre sa peau meurtrie. Le calme oppressant lui pesait sur la poitrine. Presque plus douloureux que l'acouphène qui bourdonnait encore à ses oreilles. Elle balaya l'endroit du regard : fatiguée ou non, elle le reconnut immédiatement.
Sans lui demander son avis, sa famille l'avait envoyée ici. Le seul lieu où elle ne pourrait ni fuir, ni se perdre. Le seul endroit où elle ne déciderait plus seule de son avenir.
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Quelques heures plus tôt, la réunion de famille Shine avait eu lieu. Le poids des décisions pesait sur chacun des membres présents. Céleste, visiblement épuisée, avait commencé la conversation, sa voix traînant derrière elle le poids de l'incertitude :
— Il nous faut un endroit où elle ne pourra pas s'échapper.
Simon se pencha, les bras croisés, les cernes sous ses yeux attestaient de l’humeur générale.
— Un endroit où elle n'a aucune autorité.
Tous les membres de la famille étaient réunis, sauf les parents d'Akira, qui s’étaient repliés sur l’organisation des obsèques. Leur douleur les paralysait, refusant toute aide extérieure, même celle du grand-père. Takumi, informé de la situation, avait réagi avec une violence émotionnelle qui avait brisé une fois de plus le cœur de la famille. La perte de son jumeau l'avait laissé brisé.
— Quelque part où personne ne saura la trouver.
Le Patriarche portait le plus lourd poids que pouvait assumer un dirigeant.
 — Nous devons la protéger. La forcer à se reposer. Ici, elle replongera dans ses recherches, alors qu'elle vient juste de survivre à une tentative d’assassinat. Elle est épuisée, mutilée. Jamais elle n’a été aussi vulnérable.
Un froid glacial s’abattit sur la salle de réunion. L’atmosphère s’était figée. Les regards se tournèrent furtivement les uns vers les autres, cherchant une réponse. Personne n’osa rompre le silence, jusqu’à ce qu’Ambre, la gorge nouée, reprenne, sa voix tremblante :
— Est-ce vraiment une bonne idée de l’éloigner de nous ? Le deuil sera encore plus difficile sans notre présence. Elle a besoin de nous, surtout maintenant.
Elle n’avait pas tort, mais les faits étaient là : Béatrice n’était plus capable de se protéger seule. L’assassin d’Akira courait toujours, et il n'était pas question de laisser la jeune femme prendre des risques inutiles. Béatrice représentait l’avenir de cette famille.
Ambre baissa les yeux, néanmoins avant qu’un autre moment de calme ne s’installe, elle murmura :
— Je crois savoir où elle pourrait aller…
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La porte sur sa gauche s'ouvrit.
En voyant entrer Mihawk, les larmes coulèrent à nouveau.
Ils avaient décidé, sans lui demander, de l'envoyer chez son ami. Encore une fois. Certes, pour la protéger. Mais aussi pour la couper des siens. Ils voulaient qu'elle se concentre sur elle-même, qu'elle guérisse. Elle pouvait presque le comprendre.
Toutefois, son cœur refusait de l'accepter.
Sans lui demander son avis, sa famille l'avait envoyée ici, sur l'île de Kuraigana, dans le château de Mihawk. Le seul lieu où elle ne pourrait ni fuir, ni se perdre. Le seul endroit où elle ne déciderait plus seule de son avenir.
Où était Ambre ? Aïcha ? Et s'ils étaient attaqués à nouveau ? Qui encore allait-elle perdre ? Elle avait besoin d'eux pour surmonter cette douleur. La partager. Souffrir ensemble. Et eux l'avaient exilée. Parce qu'elle était trop faible ? Parce qu'elle était mutilée ?
Ses mains, ravagées, pulsaient d'une douleur fantôme. Parfaitement accordée à ce vide immense que laissait Akira dans son cœur. Elle ne voulait parler à personne. Pas même à l'épéiste qui l'avait pourtant veillée.
Elle avait envie de tout renverser, d'hurler sa peine, de laisser exploser cette souffrance. De venger la mort d'un des hommes les plus importants de sa vie. Béatrice voulait faire payer le monde entier pour l'avoir sous-estimée, pour avoir osé toucher à une des raisons de sa vie. Et qui plus est, sur ses propres terres.
Elle pouvait sentir son sang s'échauffer, battre jusque dans ses tympans. Sa puissance, alimentée par la rage, pesait dans la pièce.
Elle voulait tout détruire.
Mihawk, depuis l'entrée, la scrutait. Il observait ses états d'âme avec la froide lucidité du guerrier. La tristesse, la colère, le désir de vengeance. La pièce vibrait, sans que la jeune femme ne s'en rende compte. Ses bras mollement posés sur le matelas, ses jambes repliées, la tête enfouie dans ses genoux : elle cherchait à dissimuler sa vulnérabilité.
Mais il n'était pas là pour la plaindre, ni pour la laisser se noyer dans une fureur stérile. Elle devait franchir ces étapes et avancer. Il lui laisserait du temps, oui, mais veillerait à ce qu'elle ne s'enlise pas.
Béatrice Shine n'avait pas ce luxe.
— Il faut que tu te lèves.
— Va te faire foutre. Tu as accepté qu'ils me séparent d'eux.
Mihawk la toisait toujours, impassible. Mais cette fois, il ne disait rien. Il la laissait brûler, parce qu'elle en avait besoin.
— Et tu comptes faire quoi, exactement, dans cet état ?
Un regard noir, saturé de Haki, lui répondit. Ses iris brillaient d'une rage brûlante.
— Je n'ai pas besoin de toi. File-moi un navire et je rentre.
L'homme ne riait presque jamais. Mais à cette réplique, il ne put retenir un bref éclat amusé. Il s’approcha lentement, restant sur ses gardes.
— Tu ne peux pas naviguer seule avec tes mains dans cet état. Tu as le mal de mer. Tu n'as aucun outil ici. Veux-tu que je continue ?
Il savait qu'il venait de créer une brèche dans sa colère.
— Maintenant, vas-tu te reprendre en main ? Accepter qu'il te faut du temps pour toi aussi ?
La brillance dans ses yeux disparut progressivement. Ils fixèrent le visage de son hôte, cherchant désespérément une solution rapide. Mais il n'y en avait pas. Pas pour la douleur du cœur.
— Tu vas m'aider ? demanda-t-elle, presque brisée.
— Je serais damné si je ne le faisais pas.
Le visage de Béatrice se tordit de douleur. Mihawk comprit qu'elle voulait le prendre dans ses bras.
Avec précaution, il la souleva délicatement et la posa contre lui. Elle s'effondra sans retenue. Les larmes coulèrent, incontrôlables. Les hoquets et les reniflements furent les seuls sons qui brisèrent le calme lourd de la pièce.
La chaleur de leurs présences, les émotions mêlées, furent leur seul refuge.
Il la berça doucement, sa tête reposant sur la sienne.
— Nous allons commencer par prendre soin de tes mains, les faire fonctionner à nouveau. Qu'en dis-tu ?
Elle acquiesça faiblement, épuisée. Rapidement, la fatigue la rattrapa, et elle s'endormit dans ses bras, le cœur un peu moins lourd.
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Le vent soufflait fort sur le pont du Red Force. Appuyé contre la rambarde, fixant l'horizon, Shanks écoutait sans mot dire. Son expression fermée n'invitait personne à lui poser la moindre question.
Derrière lui, rassemblés autour de l'escargophone posé sur une caisse, ses Lieutenants discutaient avec Marco, resté à distance avec son équipage.
Beckman tira sur sa cigarette en observant l’appareil devant lui.
— On n'a toujours aucun retour de William. Ça fait un moment qu'il a coupé tout contact.
La voix posée de Marco grésilla à travers l'escargophone.
— Ici c'est pareil. Aaron, Liam et Elias sont injoignables. Aucun des trois n'a répondu à mes appels, yoi.
Personne ne dit un mot, la tension palpable. Beckman expira lentement la fumée, pensif.
— Ça faisait longtemps que j'avais pas vu la famille Shine se barricader comme ça…
Shanks tourna légèrement la tête vers eux, son expression tranchante comme une lame.
— … C'est un Code Orange. Plus personne ne sort, plus aucune information ne circule. Tout reste confiné au noyau dur de la famille et à quelques employés de confiance.
Personne ne releva son ton cassant, mais l'ambiance se chargea un peu plus. Limejuice fronça les sourcils, pensif :
— Ce niveau d'alerte, c'est pas rien. Soit Béatrice a été enlevée, soit elle est blessée au point qu'ils veulent pas qu'on le sache.
Hongo, plus pragmatique, enchaîna :
— Ou les deux. Elle peut avoir été touchée et capturée.
Roux grinça des dents, les bras croisés, clairement contrarié.
— Et ils veulent surtout cacher qui a fait ça. Ce genre de silence, c'est parce que l'ennemi est trop puissant pour qu'on balance son nom publiquement.
— Tant qu'elle n'est pas remise, ils resteront enfermés dans ce Code Orange. Et vu la situation, ils doivent sûrement préparer leur riposte.
Un poids retomba sur le pont. Marco, Ã l'autre bout de la ligne, soupira.
— Ils comptent nous tenir à l'écart ? Même toi, Shanks ?
Shanks ne répondit pas tout de suite. Il restait rivé vers l'horizon, inexpressif. Finalement, il parla, d'une voix basse mais ferme :
— Ça ne fait pas partie des accords de notre alliance. Je vais régler ça.
Finalement, Beckman mit fin à la conversation d'un geste lent, sa cigarette aux lèvres. Le calme retomba aussitôt, seulement brisé par le ressac des vagues. Shanks se détacha de la rambarde, toujours perdu vers l'horizon.
— On va essayer autre chose, lança-t-il d'une voix basse mais assurée.
Les Lieutenants se tournèrent vers lui. Beckman plissa les yeux, déjà un peu suspicieux.
Un léger rictus passa sur le visage de Shanks, sans réelle joie.
Beckman soupira longuement, le ton pragmatique.
— Tu penses vraiment qu'il va te répondre ? Et encore plus qu'il te dira quelque chose ?
Shanks haussa légèrement les épaules.
— Peu importe. Ça vaut le coup d'essayer.
Il sortit un escargophone de sa poche. Cette fois, son expression était claire : déterminée.
— Il est le seul à pouvoir savoir où elle est.
L'appareil grésilla, puis rien. Shanks resta patient. Il connaissait Mihawk : il ne répondait jamais immédiatement.
Enfin, la voix grave et détachée du sabreur résonna, égale à elle-même.
— Qu'est-ce que tu veux ? Je n'ai pas de temps à perdre avec toi, Shanks.
Un sourire imperceptible traversa le visage de l'Empereur, mais il ne releva pas.
Une pause. Presque volontaire pour jauger le sérieux de la question. Puis Mihawk reprit, plus froid.
— Pourquoi tu la cherches ?
Shanks fronça légèrement les sourcils, mais son ton resta calme, ferme.
— Elle est mon alliée. Et mon amie. Quand quelqu'un disparaît dans ces conditions, je m'informe. Rien de plus, rien de moins.
Un souffle, comme un soupir amusé de Mihawk.
— Les Shine t'ont coupé l'accès, hein ?
Shanks ne répondit pas. Son mutisme confirmait tout.
Mihawk reprit, toujours aussi détaché.
— Tu crois que c'est à moi de compenser ce qu'ils t'ont refusé ? Tu me prends pour quoi, Shanks ?
Le Roux laissa le silence s'installer, avant de répondre, sobre.
— Je te prends pour celui qui sait.
Le vent soufflait entre les deux hommes, même à distance.
— Elle est vivante et en sécurité. C'est tout ce que tu as besoin de savoir.
Toutefois Shanks, cette fois, ne lâcha pas. Il arrivait enfin à avoir une réponse après tant d'attente, même si elle venait de son ancien rival. Shanks savait qu'il était aussi « ami » avec Béatrice et qu'il avait ses chances pour avoir plus d'informations.
— Dans quel état ? Blessée ? Prisonnière ? Qui la protège, quand on sait que même sa famille a échoué ?
— Elle est là où personne ne pensera à la chercher.
Une pause, puis Mihawk, d'une voix légèrement plus basse, comme un homme fatigué de ces jeux :
Un simple constat. Pas une confession.
— En convalescence. Je ne dirai rien de plus.
L'escargophone se coupa d'un clic net. La conversation était terminée. Comme un sabre rengainé.
Shanks resta immobile, le petit animal toujours en main. Il ne souriait pas, mais une infime tension dans ses épaules s'était relâchée.
Elle était vivante. Elle n'était pas seule. Et c'était tout ce dont il avait besoin, pour le moment.
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Quelques semaines avaient passé depuis son arrivée chez Mihawk. Le temps semblait à la fois figé et flou. Uniquement rythmé par les séances de soins, les calmes pesants et les rares conversations échangées dans les couloirs du manoir. Béatrice s'accrochait à sa routine comme à une bouée, tentant de reconstruire morceau par morceau ce que la douleur avait laissé d'elle.
— Putain, ça me saoule !
Concentrée sur l'exercice pénible de replier un doigt après l'autre, Béatrice s’apprêtait à tout envoyer balader.
Mihawk ne bronchait plus. Accoutumé depuis des années au langage fleuri de la femme, il se contentait de hausser un sourcil désapprobateur à chaque juron.
— Je me disais… il serait peut-être temps que tu rencontres les autres habitants du château.
Béatrice leva les yeux, intriguée. Elle connaissait déjà Perona… mais quelqu'un d'autre vivait ici ?
— Un nouveau venu ? Qui ça ?
— Tu le connais sûrement : Zoro, le chasseur de primes.
Les iris de Béatrice s'écarquillèrent légèrement. Bien sûr qu'elle connaissait ce nom. Il appartenait à l'équipage du protégé de Shanks.
— Oui, je le connais de nom. Tu leur as dit pourquoi j'étais là ?
Mihawk en désigna du menton l'allumette, éteinte, qu'il lui avait créée.
— Ils ne savent même pas que tu es ici.
— Parfait. Ça me fera du bien de voir quelqu'un d'autre que toi, lança-t-elle avec un air sarcastique.
Mais dans le fond, c'était vrai. Cela faisait des semaines qu'elle ne voyait que lui. Elle appréciait qu'il passe tous les jours et reste des heures sans jamais la brusquer. Et pourtant, elle acceptait volontiers les moments de solitude, nécessaires à sa reconstruction. Une part d'elle en voulait encore à son entourage, et à elle-même, d'oser aller de l'avant.
Comme si le simple fait de vivre à nouveau trahissait la mémoire d'Akira.
Heureusement, chaque semaine, Týr et Thanatos faisaient le déplacement pour elle. Pas simplement pour des soins ou des nouvelles : ils étaient là parce qu'ils comptaient. Týr, son meilleur ami, refusait de la laisser sombrer. Il apportait avec lui un peu d'oxygène, des anecdotes, des rires étouffés, de la tendresse surtout, celle qui ne juge pas.
Thanatos, tout aussi précieux, ne se limitait pas à ses dons de guérison. Sa présence calme, attentive, presque fraternelle, apaisait quelque chose de plus profond qu'aucune technique médicale ne pouvait atteindre. Ensemble, ils formaient les piliers silencieux d'une guérison que même Mihawk ne pouvait assurer seul.
Elle le savait : Akira n'aurait jamais voulu qu'elle se laisse dépérir.
Il l'aurait détestée de devenir cette silhouette blafarde aux gestes lents, aux mutismes lourds. Mais malgré tous ses efforts, son visage revenait sans cesse la hanter. Cette image obsédante de son corps effondré, la poitrine béante, s'infiltrait dans ses cauchemars comme un poison.
Les nuits restaient agitées, brèves, peu réparatrices. Même Mihawk, pourtant avare en remarques, lui avait fait observer ses cernes creusées. Elle avait bien vu son reflet dans le miroir : une peau trop pâle, des yeux trop sombres, un air hanté. Celui-ci trahissait ce qu'elle s'efforçait de dissimuler.
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Une fois un peu plus présentable, un peu plus vivante, Béatrice se dirigea vers les couloirs familiers du château. Elle connaissait bien ces lieux : en plus de sept ans, elle y avait séjourné de nombreuses fois. Mihawk n'était pas un hôte chaleureux, mais il lui avait offert une chambre qu'elle avait fini par considérer comme la sienne.
Elle espérait pouvoir y retourner, y retrouver un peu de repères, un peu de stabilité. Un lieu où elle pourrait se sentir moins étrangère à elle-même. L'aile qu'il lui avait confiée était spacieuse. Trop spacieuse, en vérité, pour une femme dont le cœur portait un vide que les murs ne savaient combler.
Elle poussa la porte du grand salon. Deux visages se tournèrent aussitôt vers elle, dont l'un rougi par des larmes. Perona se leva d'un bond et vint l'enlacer avec précaution, ses bras entourant Béatrice avec une tendresse sincère.
Cela faisait près d'un an que la fille fantôme vivait dans le manoir. Lors de ses précédentes visites, Béatrice s'était rapidement attachée à elle. Perona se comportait souvent comme une adolescente, avec ses caprices, ses rires, ses bouderies, autant de traits qui lui rappelaient sa propre crevette. C'était ce détail-là , précisément, qui l'avait poussée à l'envelopper d'une affection presque maternelle. Et Perona, loin d'y résister, semblait même s'en nourrir.
Coincée la plupart du temps entre les murs d'un manoir froid et silencieux, en compagnie d'un hôte aussi grincheux qu'austère. La jeune femme aux cheveux roses accueillait les visites de Béatrice comme un rayon de chaleur.
— Bonjour tout le monde.
Béatrice s'approcha de l'homme aux cheveux verts, resté en retrait pour observer la scène sans oser intervenir. Il semblait hésiter, mal à l'aise, se demandant sans doute comment se comporter face à une femme que son mentor respectait autant. Perona lui avait appris à se montrer un peu plus poli, alors, dans un effort visible, le jeune homme tendit la main.
Du coin de l'œil, Béatrice aperçut Perona s'agiter et lui glisser un « idiot » à voix basse. Elle baissa les yeux vers la main tendue, sans la toucher. Pas par mépris. Juste… elle n'était pas certaine de pouvoir la serrer correctement, ou de supporter la douleur que cela provoquerait.
L'homme sentit probablement le malaise, car il récupéra aussitôt sa main, un peu gêné. Il marmonna des excuses en se rappelant, sans doute trop tard, ce que Mihawk leur avait expliqué plus tôt. Le maître d'armes, resté en retrait, se passa une main sur le visage avec lenteur, comme un père dépassé par les maladresses de son élève.
— Ravie de faire ta rencontre, Zoro, dit Béatrice avec douceur. Tu m'excuseras de ne pas pouvoir te serrer la main, pour le moment.
Elle marqua une pause. Il était encore jeune, au moins dix ans de moins qu'elle, peut-être davantage, et semblait sincère dans sa maladresse.
— J'ai beaucoup entendu parler de toi… et de ton équipage.
À ces mots, le visage du sabreur s'éclaira à peine, mais suffisamment pour que Béatrice le remarque. Un éclat discret passa dans son regard, une infime tension se relâcha dans ses épaules. Il devait leur manquer. Et si elle en croyait ce qu'elle avait lu, leur séparation ne s'était pas faite sans douleur.
Plus tard, installés confortablement dans les canapés et fauteuils du salon, la conversation s'était animée naturellement. Les échanges allaient bon train, nourris par la curiosité mutuelle, surtout entre Zoro et Béatrice. Petit à petit, elle se sentit revivre. Parler de sujets qui la passionnaient, de son expérience passée, de ses idées, lui rappela une facette d'elle-même qu'elle croyait éteinte.
Lorsqu'elle mentionna qu'elle avait été Marine, elle guetta brièvement la réaction du sabreur. Mais Zoro ne broncha pas. Il acquiesça même d'un hochement de tête tranquille, comme si l'information ne changeait rien pour lui. Après tout, lui aussi avait été chasseur de primes avant de devenir pirate. Le monde n'était pas fait que de cases figées.
— Ce doit être un grand homme, ce Monkey D. Luffy.
Pendant qu’elle parlait, Béatrice concentrait son attention sur la tasse entre ses mains, qu'elle s'efforçait de porter à ses lèvres sans la renverser.
Mihawk, exceptionnellement installé sur le même sofa qu'elle, gardait une distance juste suffisante pour pouvoir intervenir au besoin. Il ne disait rien, mais restait attentif à chacun de ses gestes. Depuis le début de sa convalescence, il l'assistait discrètement dans les tâches les plus banales. Une réalité qui l'avait profondément frustrée au départ : elle détestait dépendre de qui que ce soit.
Avec lenteur et précision, elle glissa ses doigts autour de la porcelaine, sa peau nue contre la matière tiède. Elle referma sa prise, ajustant sa force pour maintenir la tasse tout en maîtrisant ses tremblements. Un travail d'orfèvre. Chaque geste était un défi. Chaque victoire, minuscule mais précieuse.
Soudain, une douleur pulsatile irradia sa main droite. Par réflexe, elle laissa échapper la tasse, qui vacilla, manquant de peu de se renverser. Elle la rattrapa de justesse.
Elle crispa les mâchoires, frustrée. Ces mains… ce corps, elle ne le reconnaissait pas toujours. Bien que les greffes aient été un succès, son système nerveux, lui, luttait pour accepter que ces membres étaient bien les siens. Ses propres mains, oui, mais étrangères. Une distorsion qui la hantait et alimentait une douleur fantôme que ni les soins, ni les mots rassurants des médecins, n'arrivaient à apaiser.
Zoro, qui ne semblait pas avoir remarqué la scène, continuait leur conversation.
— C'est surtout un idiot. Mais… c'est sympa de voyager avec lui.
Béatrice tourna brièvement les yeux vers Mihawk. Bien sûr qu'il avait vu. Il voyait tout. Elle secoua la tête, refusant son aide silencieuse. Elle ne voulait pas qu'on la voie faible. Pas devant eux. Pas aujourd'hui.
— On m'a raconté quelques anecdotes sur lui quand il était petit, dit-elle pour se recentrer sur la conversation. Il semble être quelqu'un de juste. Et de… gentil.
Zoro resta pensif quelques secondes avant de répondre.
— Si faire ce qu'il pense être juste sans réfléchir est une qualité… alors ouais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il aime ses amis plus que tout.
Un sourire discret étira les lèvres de Béatrice. Shanks serait heureux d'entendre ça. À cette pensée, son cœur accéléra, de façon inattendue. Était-ce un soupçon de bonheur qui pointait à ce souvenir ? Ou simplement la chaleur d'avoir encore un lien, quelque chose, quelqu'un, qui la rattache au monde ?
Elle hésita, puis demanda d'un ton plus doux :
— Est-ce que… ça te dérangerait de me raconter d'autres histoires sur lui ? Je connais quelqu'un qui l'apprécie énormément. Je suis sûre qu'il serait content d'apprendre ce qu'il devient.
Le soleil laissa place à la lune. Ils dînèrent dans une ambiance presque familiale, et Béatrice sentit une chaleur insoupçonnée s'installer dans sa poitrine. Aucun d'eux ne lui posa de questions sur son état, et elle leur en fut reconnaissante. Plus tard, installés dans l'un des salons, la cheminée crépitait paisiblement.
Zoro finissait de lui raconter leur aventure à Thriller Bark. Avec elle, la rencontre avec Perona, bien sûr, mais aussi avec Gecko Moria. Béatrice n'en connaissait que la version officielle, froide et militaire. Entendre l'histoire racontée par un témoin direct, avec ses exagérations, ses détails absurdes, ses moments inattendus… la rendait infiniment plus vivante. Et, surtout, amusante.
Perona s'était endormie sur le canapé, ses fantômes somnolant autour d'elle comme des chats épuisés. Mihawk, avec un soupir feint d'agacement, se leva pour la ramener dans sa chambre.
Une fois seuls, Zoro s'étira paresseusement, sa bouteille presque vide à la main.
— Au fait… qui est la personne à qui tu faisais référence, tout à l'heure ? Celle qui aime bien Luffy ?
Béatrice hésita un instant. Leur alliance devait rester discrète, bien sûr… mais face à la loyauté tacite qu'elle sentait chez l'épéiste, elle décida de lui faire confiance. Quelque chose, dans la manière dont il parlait de son capitaine, dans sa fidélité silencieuse, l'apaisa.
La femme ramena ses bras près d’elle dans une étreinte rassurante.
— J'aimerais te demander quelque chose en retour.
Zoro hocha la tête, intrigué.
— Promets-moi de n'en parler à personne. Pas même à ton équipage. Ce n'est pas un secret honteux, mais ça pourrait changer quelque chose d'important si Luffy l'apprenait trop tôt.
L'homme fronça les sourcils, mais hocha à nouveau la tête, cette fois plus fermement. Il comprenait. Il sentait que ce n'était pas dangereux, seulement… précieux.
— Je suis amie avec Shanks le Roux. J'imagine que tu en as déjà entendu parler, non ?
Un sourire discret se dessina sur le visage de Zoro, presque attendri.
— Luffy m'en a beaucoup parlé, ouais.
— Il s'intéresse à ce que devient Luffy, tu sais. Il aime le voir évoluer dans ce monde. Quand il m'a raconté leur histoire commune… il était intarissable.
Elle laissa échapper un petit rire, presque sans s'en rendre compte.
La première fois, depuis… depuis Akira. Ce simple éclat, aussi bref soit-il, la prit par surprise.
Shanks. Son équipage. Leur humour, leur chaleur. Ce mélange improbable de chaos et de joie. Ils lui manquaient, terriblement. Elle ressentit soudain un pincement au cœur. Un manque sincère, profond.
— Ils ont toujours le don d'apporter un peu de lumière là où il n'y en avait plus. Ou, parfois, de se jeter dans les pires embrouilles imaginables, ajouta-t-elle avec un sourire en coin.
Zoro hocha la tête, le regard perdu un instant dans les flammes.
— Tellement qu'à force… j'ai du mal à le voir comme un Empereur, dit-il, narquois, en vidant sa bouteille.
— C'est vrai qu'il n'est pas comme les autres pirates…
— Tout comme Luffy, conclut-il simplement.
Avant de regagner sa chambre, Béatrice prit une inspiration et décrocha l'escargophone du couloir, hésitant un instant. Lors de ces longues semaines, elle avait appris à pardonner les siens. Son amour pour eux comptait toujours, elle mentirait si elle disait que les avoir au téléphone ne l'avait pas aidée. Cependant, ils le savaient, la confiance avait été fragilisée.
Elle composa le numéro sécurisé qu'on lui avait laissé pour joindre directement le QG familial. Après quelques tonalités, la voix familière de Thoma répondit, grave mais empreinte d'une fatigue difficile à masquer.
— Grand-père. Je ne te dérange pas ?
Il n’y eut un plus un mot, puis un soupir léger.
— Si tu savais… Mais non. Tu ne me déranges jamais.
Il y avait encore un peu de chaleur dans sa voix, malgré la lassitude évidente. Elle l'imaginait déjà , dans son bureau encombré de rapports, d'escargophones empilés, le dos voûté par les longues journées sans sommeil.
— Tu tiens le coup ? demanda-t-elle avec douceur.
— On fait comme on peut. Le Code Orange nous laisse peu de marge. Tu sais ce que ça implique : aucun contact extérieur, aucune information qui filtre. Même pour moi, c'est difficile à gérer. Je dois faire des choix… tous les jours.
Il ne se plaignait jamais, d'habitude. L'entendre dire cela l'ébranla un peu. Mais elle était venue pour autre chose.
— J'aimerais parler à Shanks.
Un silence s'abattit immédiatement de l'autre côté du fil. Le genre de vide sonore lourd, pas agaçant, mais empli de tension contenue.
— Parce que c'est mon ami. Et… je sais qu'il s'inquiète. Je voudrais juste lui dire que je vais bien.
Encore une pause. Puis, la voix de Thoma reprit, plus basse, plus lente. Il pesait chacun de ses mots.
— Béatrice, je vais être franc. Je suis fatigué. Épuisé. Je gère une famille en état d'urgence, des Hauts Commandants disséminés, une base d'information verrouillée, et des ennemis qu'on ne voit pas venir. Et toi… toi, tu es censée te reposer. Te reconstruire.
— Ce n'est qu'un appel, murmura-t-elle. Juste entendre la voix d'un ami, rien de plus.
Il soupira, longuement. Mais cette fois, ce n'était pas une lassitude contre elle. Plutôt… contre lui-même. Contre ce qu'il s'apprêtait à dire.
— Tu es brillante, Béatrice. Tu l'as toujours été. Trop. Et parfois, c'est ça, le problème.
Elle fronça les sourcils sans répondre.
— Tu sais trop bien comment obtenir ce que tu veux. Comment parler aux bonnes personnes, poser les bonnes questions.
Il se tût un temps avant de reprendre :
— Et même si tu dis que tu veux juste entendre la voix d'un ami…
Béatrice l’entendit soupirer, ainsi que le son d’une chaise qui grince.
— Je crains que ce ne soit une manière détournée de te remettre dans la partie.
— Je ne dis pas que tu mens. Je dis… que tu ne sais pas t'arrêter. Que tu cherches toujours une faille. Et que moi, en ce moment, je ne peux plus me permettre qu'il y ait des failles. Même minimes. Même dans ton cœur.
Elle sentit une boule se former dans sa gorge. Il n'y avait pas d’irritation dans ses paroles, juste une crainte fatiguée. Une peur d'homme dépassé par la guerre qu'il mène sur tous les fronts, et qui essaie malgré tout de protéger ce qu'il peut encore.
— Tu crois que je suis dangereuse… pour vous ?
— Je crois que tu es en train de te faire du mal en voulant nous aider. Et je refuse que tu t'enfonces encore. Pas maintenant. Pas tant que tu n'es pas prête.
Il marqua une pause. Puis, dans un souffle sincère, presque paternel :
— Je t'en prie, fais-moi confiance. Pas cette fois.
Béatrice resta un long moment silencieuse. Le poids de l'appel, de ce qu'il n'avait pas dit, de ce qu'elle n'avait pas réussi à prouver… lui pesait lourdement.
Elle voulait pleurer, la seule chose qu’elle souhaitait était d’entendre la voix rassurante de Shanks. Il trouvait toujours les mots qui appliquaient du baume au cœur.
Malheureusement… la Shine était à bout de force.
Elle resta là un moment, debout dans le couloir désert, les doigts posés sur l'escargophone silencieux. Le combiné semblait soudain plus lourd que quelques instants plus tôt. Elle avait voulu entendre une voix familière. Elle n'avait récolté que la fatigue du monde, projetée à travers celle de son grand-père.
Pas par choix. Parce que, parfois, le monde entier décide de se taire autour de vous. Et que vous devez apprendre à respirer, même dans ce vide.
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Boapa baignait dans une lumière dorée de fin de journée. Depuis son pavillon surplombant les bassins, Thoma Shine observait les reflets du soleil onduler à la surface de l'eau. Le Code Orange pesait sur chaque recoin de l'île : plus de lignes ouvertes, plus de messages sortants, pas même un souffle de rumeur. L'isolement avait été décrété, et il en était l'architecte.
Mais pas le maître du silence.
Ses doigts caressaient machinalement la surface d'un escargophone de terrain, couvert de poussière. Il n'y avait plus eu d'appel depuis des jours. Juste des rapports, des données, des bribes d'agitation à travers les branches de la famille. Il tenait tout ça à bout de bras, et il en sentait le poids jusque dans ses os.
C'est alors qu'il entendit des pas.
Lents. Assurés. Inhabituels.
Il releva la tête et plissa les yeux.
Un manteau noir flottait au vent. Des cheveux de feu. Une silhouette qu'on ne confondait pas.
Thoma resta figé. Boapa n'était pas un lieu de passage. Encore moins pour ceux qui n'appartenaient pas à la famille. Aucun de ses éclaireurs ne l'avait prévenu. Aucun signal de sécurité ne s'était déclenché.
Comment avait-il su ? Comment avait-il pu pénétrer l'archipel des Muses ?
Shanks s'approcha, tranquille, presque désinvolte. Mais Thoma le connaissait assez pour reconnaître cette démarche : une tension sous-jacente. Une colère peut-être. Ou une inquiétude plus grande encore.
Le fait qu'un Empereur, en pleine ère de tension mondiale, ait pris la peine de venir en personne. C'était cela, le vrai problème.
Shanks s'arrêta à quelques pas. Il ne souriait pas.
— Je dois admettre, dit Thoma d'une voix neutre, que je ne m'attendais pas à vous voir. Encore moins ici.
Shanks pencha légèrement la tête.
— Vous savez, j'ai longtemps cru que la famille Shine était impossible à retrouver quand elle ne voulait pas l'être. C'est presque vrai. Presque.
Le ton était léger, mais les yeux, eux, ne l'étaient pas.
— Vous ne devriez pas être ici. Le Code Orange est toujours actif.
Shanks le toisa, sans aucune pitié, sans aucune once de ressemblance avec l’enfant que Thoma avait rencontré des années auparavant.
— Non. Je n'aurais pas dû avoir à venir.
Le ton était calme, mais les mots tranchaient. Le Patriarche retint un soupir.
— Vous auriez pu envoyer un émissaire. Une demande formelle.
— J'aurais pu. J'aurais aussi pu attendre encore cinq semaines sans nouvelles. Ou ignorer ce qu'on a construit.
Il s'approcha, appuya son bras valide contre la balustrade, fixa les bassins en contrebas.
— Mais je ne suis pas comme ça.
Un calme pesant s'installa. Lourd. Chargé.
— Je suis venu parce que ça fait trop longtemps qu'on m'écarte, reprit Shanks. J'ai respecté votre silence. J'ai attendu. Des semaines. Pas un appel. Pas un mot.
Il releva lentement la tête, planta ses iris rouges dans celui de Thoma.
— C'est long, le silence. Surtout quand il est imposé.
Thoma ne répondit pas. Le vouvoiement était revenu, instinctif. Ce n'était plus le grand-père qui parlait à un allié. C'était le Patriarche face à l'Empereur.
Shanks sortit un petit rouleau scellé de l'intérieur de son manteau et le tendit.
— Des runes. Apparues sur une île que je protège. Anciennes. Similaires à celles laissées après le passage de Teach. On faisait le lien avec Armand. Puis le Code Orange est tombé.
Il laissa tomber le rouleau sur la table entre eux.
— Votre héritière et moi avons signé une alliance. Elle est censée la maintenir et assumer ses responsabilités. En tant que signataire.
Le vent souffla plus fort entre eux, imposant lui-même une vérité oubliée.
— Et selon les termes de cette alliance, elle est censée porter ce lien.
Il marqua une pause, son expression se durcit.
— Observer. Être présente. Prendre des décisions. Mobiliser ses ressources. Faire avancer ce qu'on a commencé.
Il s'écarta légèrement.
— Tu es le chef de la famille, Thoma. Mais ce n'est pas toi qui as signé avec moi. Si je le voulais, je pourrais faire avancer cette alliance seulement avec elle. Avec son autorisation. Sans t'informer de rien.
Thoma sentit quelque chose lui échapper. L'homme en face de lui avait minutieusement préparé cette entrevue. Et il avait une idée en tête qui menaçait de compromettre ses plans.
— Il y avait un point très clair dans ce qu'on a signé, poursuivit Shanks. Un point qu'elle avait exigé.
Il fixa Thoma, droit dans les yeux.
— La protection des membres Shine liés à l'alliance. Leur sécurité. Leur intégrité. En échange, je mettais mes hommes, mes ressources, ma réputation en jeu. J'ai tenu ma part.
Un éclair rouge passa dans son expression, mais sa voix resta contrôlée.
— Puis Béatrice a été attaquée. Et tu as décidé de m'empêcher d'agir.
Il marqua une pause, laissa les mots peser.
— En cachant l'état de santé de ma signataire et l'identité de celui qui lui a fait subir ça, tu as rompu une clause cruciale de notre alliance.
Les mots de Béatrice revinrent en tête du chef de famille. Elle l'avait appelé « ami ». Dès que l'Empereur avait basculé dans la politique et la stratégie en parlant de sa petite-fille, Thoma s'était braqué. Mais maintenant, il commençait à percevoir dans la façon de formuler les phrases de Shanks quelque chose qu'il n'avait pas osé croire vrai.
Shanks sortit le traité, toujours plié avec soin, et le déposa devant Thoma.
— Et moi, je ne reste pas lié à un accord que vous n'avez pas respecté.
La lame glissa. Le parchemin tomba en deux morceaux, nets.
Le silence qui suivit était assourdissant. Puis Shanks reprit, et cette fois, sa voix avait changé. Plus basse. Plus fragile, presque.
— Ce que je te dis là , ce n'est pas en tant que Capitaine. Sinon, je n'aurais jamais laissé filer une alliance pareille.
Il inspira, comme s'il cherchait ses mots.
— C'est juste un homme inquiet pour quelqu'un qu'il estime. Béatrice n'est pas qu'une alliée. C'est une amie.
Avant que Thoma ne puisse répondre, des pas résonnèrent derrière eux.
Týr s'approcha sans se presser avant de s'affaler dans l'un des fauteuils de la terrasse. Thoma ne put s'empêcher de lui jeter un coup d'œil. Týr était le meilleur ami de Béatrice. Il savait tout sur elle.
— Faut savoir écouter ses petits-enfants, Thoma, commença Týr d'un ton innocent, attirant l'attention de Shanks.
Il afficha un air satisfait.
— Tu vois ? Ça valait le coup d'autoriser Béatrice à appeler Shanks quand elle te l'a demandé.
Un poids sembla s'effondrer dans la poitrine de Thoma. Tout prenait sens. Ce que Béatrice lui avait dit. Ce qu'elle avait ressenti. Il ne s'agissait ni de stratégie, ni de politique. Juste… de liens sincères. Le grand-père de cette dernière se rassit dans son fauteuil, accablé.
Týr se tourna vers Shanks, un sourire en coin aux lèvres.
— Elle t'apprécie autant que tu le fais.
Thoma baissa les yeux vers les morceaux du traité. Un soupir las lui échappa.
— Elle me l'avait dit… et je n'ai pas voulu y croire.
Les trois hommes s'observèrent un instant. Puis Shanks tilta sur un détail.
— Týr, ne me dis pas que tu vois Béatrice depuis le début ?
— Hein ? Bah si, c'est ma meilleure amie.
Shanks soupira bruyamment, ce qui fit rire les deux autres hommes.
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Son rythme de guérison fut à l'image de son chemin vers la reconstruction : chaotique. Les étapes du deuil avaient été dures et sans pitié, la faisant osciller entre tristesse, colère, résignation et rechute.
Mihawk n'était pas resté spectateur de ses chutes répétées. Lorsqu'elle retrouva l'usage de ses mains, même si ce n'était pas comme avant, elle parvint à une certaine dextérité. Ce progrès était dû à ses connaissances en rééducation et aux soins réguliers prodigués par Joshua et Thana'. À ce moment-là , il décida d'agir.
Il ne l'avait pas laissée s'isoler de sa famille.
Il l'avait poussée à appeler son oncle et sa tante, Armand et Mitsuko. Quitte à ce que la tristesse revienne avec ces échanges, il comprenait que l'isolement serait bien pire. Cette fois, elle avait traversé l'étape sans fuir, même si les larmes avaient coulé.
Et, fidèle à ce qu'elle avait promis à Mélina et Chaïma, elle consacra une partie de ses journées à l'étude des runes. Ce n'était pas grand-chose, mais ça suffisait à l'apaiser, à lui rappeler qu'elle était encore capable d'apprendre, de comprendre, et d'avancer.
Thoma avait rappelé peu après. Ce fut un échange lourd, maladroit, mais sincère. Ils avaient presque pleuré ensemble, noyés dans des excuses qu'aucun des deux n'avait pu formuler plus tôt. Thoma lui avait raconté la venue de Shanks, et ce qu'il avait fait pour défendre leur lien.
Quand il lui avait expliqué que Shanks avait détruit l'alliance, juste pour prouver que leur amitié valait plus qu'un traité, Béatrice avait fini par pleurer. Ce jour-là , quelque chose avait lâché en elle. Et guérit un peu.
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Les semaines suivantes furent rythmées par les visites à distance de ses amis, Uta, Ambre, Aïcha, sa famille. Petit à petit, elle apprit à accepter l'inacceptable. Elle savait désormais que, même si on lui donnait dix ans, elle ne pourrait jamais effacer le vide que la mort d'Akira avait creusé.
Mais elle comprenait aussi que le monde autour d'elle ne s'était pas figé. Que la douleur ne l'empêchait pas d'avancer. Et que malgré l'absence, la vie continuait, portée par ceux qui comptaient sur elle. Béatrice avait appris à se nourrir des souvenirs heureux, à les préserver comme des pansements sur cette blessure. Non pas pour la cacher, mais pour l'apaiser. Pour en prendre soin.
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Le jour de l'évaluation tant redoutée était finalement arrivé. Mihawk la jaugea toute la journée, sans intervenir. Elle s'habilla seule, prépara son repas, fit la vaisselle, se lava. Rien d'extraordinaire, mais après ce qu'elle avait traversé, ces gestes avaient le goût de la victoire. Fatiguée à la fin de la journée, mais fière. Presque capable d’avoir confiance en soi, et de se sentir entière.
La dextérité d'autrefois n'était pas encore revenue, loin de là  : ses gestes restaient parfois hésitants, maladroits. Cependant, elle n'avait plus besoin de personne pour vivre. Les pansements n'étaient qu'un lointain souvenir, et Thana', grâce à ses dons, avait restauré la sensibilité de ses nerfs. Sentir à nouveau était une victoire. Retrouver sa précision prendrait encore du temps.
Mihawk acquiesça, sobre comme toujours, lui donnant son accord tacite.
— Aucune bagarre. Interdiction de porter des choses lourdes ou de forcer.
Elle s’arrêta net. Cela voulait-il dire qu'elle pouvait retourner chez elle ?
En vérité, Mihawk avait déjà informé Thoma de ses progrès. Il comprenait que sa petite-fille serait bientôt prête. Physiquement et mentalement, Béatrice avait réappris à sourire sans culpabilité.
Elle ne culpabilisait plus d'être heureuse. Et c'était déjà une victoire.
— À toi de choisir ce que tu veux faire maintenant.
Mihawk la regardait toujours, impassible, mais cette fois, il ne disait plus rien. Comme s'il savait que la suite ne lui appartenait pas. Cette question, simple en apparence, venait pourtant de fissurer tout ce qu'elle avait patiemment maintenu en équilibre.
Que voulait-elle faire ? Non pas ce qu'on attendait d'elle, non pas ce que ses responsabilités lui imposaient, ni même ce que son chagrin lui dictait. Ce qu'elle, profondément, inévitablement, voulait pour elle-même.
Béatrice resta muette. Le vent balayait la terrasse, la mer au loin battait un rythme régulier, indifférent à ses tourments. Elle repensa à Akira, à sa disparition brutale, à cette douleur qui ne s'effacerait jamais mais qui, désormais, faisait partie d'elle. Elle repensa à Thoma, à ses maladresses et à son amour maladroit. À Ambre, à Týr, à Uta, à tous ceux qui l'avaient soutenue sans rien attendre en retour.
Et puis à Shanks. À cet homme qui, malgré tout, avait été prêt à briser un pacte pour lui prouver que leur amitié n'était pas qu'une affaire de politique. Ils avaient tous vu en elle quelque chose qu'elle refusait encore de reconnaître. Et si elle continuait à nier cette part d'elle-même, combien de temps encore avant que tout cela ne l'engloutisse ?
Assez. Elle en avait assez de survivre. Assez de porter ce fardeau comme une honte. Assez de se cacher derrière des responsabilités ou des excuses. On lui avait donné un pouvoir, une essence, une couronne qu'elle n'avait jamais voulu porter mais qu'elle portait malgré tout. Refuser cette vérité ne la rendait pas plus libre. Cela la rendait plus vulnérable.
Elle était la Reine. Le Haki des Rois. L'incarnation d'une force que personne ne pourrait jamais lui retirer, ni la Marine, ni le Gouvernement, ni les Dieux, ni les Démons, ni même elle. Ce pouvoir était là . Patient. Il attendait simplement qu'elle cesse de le fuir.
Alors elle ferma les yeux et inspira profondément. Pour la première fois, elle ne pensa pas à ce qu'on attendait d'elle. Elle pensa à ce qu'elle voulait être. Pas la petite-fille de Thoma Shine. Pas la Directrice des Stratégies. Pas l'alliée de Shanks. Pas même la protectrice de sa famille. Juste elle. Entière. Sans peur. Sans honte. Sans chaînes.
Et dans ce calme intérieur, une évidence s'imposa.
Si elle était née pour régner, alors elle régnerait. Mais pas comme on lui avait appris à le faire. Pas comme les Rois de ce monde. Elle deviendrait la Reine qu'elle choisissait d'être. Libre. Forte. Vivante.
Alors seulement, elle rouvrit les yeux et souffla, pour elle seule, comme une promesse au monde qui l'attendait encore.
Maintenant, il était temps qu'elle devienne celle qu'elle voulait être.
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Temps de lecture approximatif : 30 - 40 min.
Source de l'image:Â @Vamos_MK
https://x.com/vamos_mk/status/1527001006801793024/photo/1
N.AÂ : Pause de deux semaines avant la partie II. Reprise le 27 mai.