Les Marées de l'Aube Rouge
Chapitre 30: La Reine sans Couronne
Chapitre 29 - Chapitre 31
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Ils l'ont envoyĂ©e loin. Pour la protĂ©ger, disent-ils. Pour l'empĂȘcher de se perdre dans sa rage et son chagrin.
Mais quand on isole une Reine de son peuple, il ne faut pas s'étonner des conséquences.
Shanks ne l'accepte pas. PrivĂ© de nouvelles, exclu par un Code Orange implacable, il fait ce qu'aucun Empereur ne devrait : il sâimpose. Et devant Thoma.
Parce que certaines choses valent plus qu'une alliance politique.
Pendant ce temps, à Kuraigana, Béatrice fait face à une question simple mais terrible : que veux-tu, toi ?
Et si la réponse changeait tout ?
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Ătapes du Deuil
Douleur physique / Séquelles corporelles
N.A : Personnes ayant dĂ©jĂ vĂ©cu un deuil, jâespĂšre vous avoir fait honneur.
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. Ă te regarder, ils sâhabitueront. » RenĂ© Char.
BĂ©atrice ouvrit les yeux, le cĆur battant. Tous ses sens lui hurlaient qu'elle n'Ă©tait ni chez elle, ni Ă l'hĂŽpital. Les draps en satin vert sombre glissaient contre sa peau meurtrie. Le calme oppressant lui pesait sur la poitrine. Presque plus douloureux que l'acouphĂšne qui bourdonnait encore Ă ses oreilles. Elle balaya l'endroit du regard : fatiguĂ©e ou non, elle le reconnut immĂ©diatement.
Sans lui demander son avis, sa famille l'avait envoyĂ©e ici. Le seul lieu oĂč elle ne pourrait ni fuir, ni se perdre. Le seul endroit oĂč elle ne dĂ©ciderait plus seule de son avenir.
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Quelques heures plus tÎt, la réunion de famille Shine avait eu lieu. Le poids des décisions pesait sur chacun des membres présents. Céleste, visiblement épuisée, avait commencé la conversation, sa voix traßnant derriÚre elle le poids de l'incertitude :
â Il nous faut un endroit oĂč elle ne pourra pas s'Ă©chapper.
Simon se pencha, les bras croisĂ©s, les cernes sous ses yeux attestaient de lâhumeur gĂ©nĂ©rale.
â Un endroit oĂč elle n'a aucune autoritĂ©.
Tous les membres de la famille Ă©taient rĂ©unis, sauf les parents d'Akira, qui sâĂ©taient repliĂ©s sur lâorganisation des obsĂšques. Leur douleur les paralysait, refusant toute aide extĂ©rieure, mĂȘme celle du grand-pĂšre. Takumi, informĂ© de la situation, avait rĂ©agi avec une violence Ă©motionnelle qui avait brisĂ© une fois de plus le cĆur de la famille. La perte de son jumeau l'avait laissĂ© brisĂ©.
â Quelque part oĂč personne ne saura la trouver.
Le Patriarche portait le plus lourd poids que pouvait assumer un dirigeant.
 â Nous devons la protĂ©ger. La forcer Ă se reposer. Ici, elle replongera dans ses recherches, alors qu'elle vient juste de survivre Ă une tentative dâassassinat. Elle est Ă©puisĂ©e, mutilĂ©e. Jamais elle nâa Ă©tĂ© aussi vulnĂ©rable.
Un froid glacial sâabattit sur la salle de rĂ©union. LâatmosphĂšre sâĂ©tait figĂ©e. Les regards se tournĂšrent furtivement les uns vers les autres, cherchant une rĂ©ponse. Personne nâosa rompre le silence, jusquâĂ ce quâAmbre, la gorge nouĂ©e, reprenne, sa voix tremblante :
â Est-ce vraiment une bonne idĂ©e de lâĂ©loigner de nous ? Le deuil sera encore plus difficile sans notre prĂ©sence. Elle a besoin de nous, surtout maintenant.
Elle nâavait pas tort, mais les faits Ă©taient lĂ : BĂ©atrice nâĂ©tait plus capable de se protĂ©ger seule. Lâassassin dâAkira courait toujours, et il n'Ă©tait pas question de laisser la jeune femme prendre des risques inutiles. BĂ©atrice reprĂ©sentait lâavenir de cette famille.
Ambre baissa les yeux, nĂ©anmoins avant quâun autre moment de calme ne sâinstalle, elle murmura :
â Je crois savoir oĂč elle pourrait allerâŠ
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La porte sur sa gauche s'ouvrit.
En voyant entrer Mihawk, les larmes coulĂšrent Ă nouveau.
Ils avaient dĂ©cidĂ©, sans lui demander, de l'envoyer chez son ami. Encore une fois. Certes, pour la protĂ©ger. Mais aussi pour la couper des siens. Ils voulaient qu'elle se concentre sur elle-mĂȘme, qu'elle guĂ©risse. Elle pouvait presque le comprendre.
Toutefois, son cĆur refusait de l'accepter.
Sans lui demander son avis, sa famille l'avait envoyĂ©e ici, sur l'Ăźle de Kuraigana, dans le chĂąteau de Mihawk. Le seul lieu oĂč elle ne pourrait ni fuir, ni se perdre. Le seul endroit oĂč elle ne dĂ©ciderait plus seule de son avenir.
OĂč Ă©tait Ambre ? AĂŻcha ? Et s'ils Ă©taient attaquĂ©s Ă nouveau ? Qui encore allait-elle perdre ? Elle avait besoin d'eux pour surmonter cette douleur. La partager. Souffrir ensemble. Et eux l'avaient exilĂ©e. Parce qu'elle Ă©tait trop faible ? Parce qu'elle Ă©tait mutilĂ©e ?
Ses mains, ravagĂ©es, pulsaient d'une douleur fantĂŽme. Parfaitement accordĂ©e Ă ce vide immense que laissait Akira dans son cĆur. Elle ne voulait parler Ă personne. Pas mĂȘme Ă l'Ă©pĂ©iste qui l'avait pourtant veillĂ©e.
Elle avait envie de tout renverser, d'hurler sa peine, de laisser exploser cette souffrance. De venger la mort d'un des hommes les plus importants de sa vie. Béatrice voulait faire payer le monde entier pour l'avoir sous-estimée, pour avoir osé toucher à une des raisons de sa vie. Et qui plus est, sur ses propres terres.
Elle pouvait sentir son sang s'échauffer, battre jusque dans ses tympans. Sa puissance, alimentée par la rage, pesait dans la piÚce.
Elle voulait tout détruire.
Mihawk, depuis l'entrĂ©e, la scrutait. Il observait ses Ă©tats d'Ăąme avec la froide luciditĂ© du guerrier. La tristesse, la colĂšre, le dĂ©sir de vengeance. La piĂšce vibrait, sans que la jeune femme ne s'en rende compte. Ses bras mollement posĂ©s sur le matelas, ses jambes repliĂ©es, la tĂȘte enfouie dans ses genoux : elle cherchait Ă dissimuler sa vulnĂ©rabilitĂ©.
Mais il n'était pas là pour la plaindre, ni pour la laisser se noyer dans une fureur stérile. Elle devait franchir ces étapes et avancer. Il lui laisserait du temps, oui, mais veillerait à ce qu'elle ne s'enlise pas.
Béatrice Shine n'avait pas ce luxe.
â Il faut que tu te lĂšves.
â Va te faire foutre. Tu as acceptĂ© qu'ils me sĂ©parent d'eux.
Mihawk la toisait toujours, impassible. Mais cette fois, il ne disait rien. Il la laissait brûler, parce qu'elle en avait besoin.
â Et tu comptes faire quoi, exactement, dans cet Ă©tat ?
Un regard noir, saturé de Haki, lui répondit. Ses iris brillaient d'une rage brûlante.
â Je n'ai pas besoin de toi. File-moi un navire et je rentre.
L'homme ne riait presque jamais. Mais Ă cette rĂ©plique, il ne put retenir un bref Ă©clat amusĂ©. Il sâapprocha lentement, restant sur ses gardes.
â Tu ne peux pas naviguer seule avec tes mains dans cet Ă©tat. Tu as le mal de mer. Tu n'as aucun outil ici. Veux-tu que je continue ?
Il savait qu'il venait de créer une brÚche dans sa colÚre.
â Maintenant, vas-tu te reprendre en main ? Accepter qu'il te faut du temps pour toi aussi ?
La brillance dans ses yeux disparut progressivement. Ils fixĂšrent le visage de son hĂŽte, cherchant dĂ©sespĂ©rĂ©ment une solution rapide. Mais il n'y en avait pas. Pas pour la douleur du cĆur.
â Tu vas m'aider ? demanda-t-elle, presque brisĂ©e.
â Je serais damnĂ© si je ne le faisais pas.
Le visage de Béatrice se tordit de douleur. Mihawk comprit qu'elle voulait le prendre dans ses bras.
Avec précaution, il la souleva délicatement et la posa contre lui. Elle s'effondra sans retenue. Les larmes coulÚrent, incontrÎlables. Les hoquets et les reniflements furent les seuls sons qui brisÚrent le calme lourd de la piÚce.
La chaleur de leurs prĂ©sences, les Ă©motions mĂȘlĂ©es, furent leur seul refuge.
Il la berça doucement, sa tĂȘte reposant sur la sienne.
â Nous allons commencer par prendre soin de tes mains, les faire fonctionner Ă nouveau. Qu'en dis-tu ?
Elle acquiesça faiblement, Ă©puisĂ©e. Rapidement, la fatigue la rattrapa, et elle s'endormit dans ses bras, le cĆur un peu moins lourd.
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Le vent soufflait fort sur le pont du Red Force. Appuyé contre la rambarde, fixant l'horizon, Shanks écoutait sans mot dire. Son expression fermée n'invitait personne à lui poser la moindre question.
DerriÚre lui, rassemblés autour de l'escargophone posé sur une caisse, ses Lieutenants discutaient avec Marco, resté à distance avec son équipage.
Beckman tira sur sa cigarette en observant lâappareil devant lui.
â On n'a toujours aucun retour de William. Ăa fait un moment qu'il a coupĂ© tout contact.
La voix posée de Marco grésilla à travers l'escargophone.
â Ici c'est pareil. Aaron, Liam et Elias sont injoignables. Aucun des trois n'a rĂ©pondu Ă mes appels, yoi.
Personne ne dit un mot, la tension palpable. Beckman expira lentement la fumée, pensif.
â Ăa faisait longtemps que j'avais pas vu la famille Shine se barricader comme çaâŠ
Shanks tourna lĂ©gĂšrement la tĂȘte vers eux, son expression tranchante comme une lame.
â ⊠C'est un Code Orange. Plus personne ne sort, plus aucune information ne circule. Tout reste confinĂ© au noyau dur de la famille et Ă quelques employĂ©s de confiance.
Personne ne releva son ton cassant, mais l'ambiance se chargea un peu plus. Limejuice fronça les sourcils, pensif :
â Ce niveau d'alerte, c'est pas rien. Soit BĂ©atrice a Ă©tĂ© enlevĂ©e, soit elle est blessĂ©e au point qu'ils veulent pas qu'on le sache.
Hongo, plus pragmatique, enchaĂźna :
â Ou les deux. Elle peut avoir Ă©tĂ© touchĂ©e et capturĂ©e.
Roux grinça des dents, les bras croisés, clairement contrarié.
â Et ils veulent surtout cacher qui a fait ça. Ce genre de silence, c'est parce que l'ennemi est trop puissant pour qu'on balance son nom publiquement.
â Tant qu'elle n'est pas remise, ils resteront enfermĂ©s dans ce Code Orange. Et vu la situation, ils doivent sĂ»rement prĂ©parer leur riposte.
Un poids retomba sur le pont. Marco, Ă l'autre bout de la ligne, soupira.
â Ils comptent nous tenir Ă l'Ă©cart ? MĂȘme toi, Shanks ?
Shanks ne répondit pas tout de suite. Il restait rivé vers l'horizon, inexpressif. Finalement, il parla, d'une voix basse mais ferme :
â Ăa ne fait pas partie des accords de notre alliance. Je vais rĂ©gler ça.
Finalement, Beckman mit fin à la conversation d'un geste lent, sa cigarette aux lÚvres. Le calme retomba aussitÎt, seulement brisé par le ressac des vagues. Shanks se détacha de la rambarde, toujours perdu vers l'horizon.
â On va essayer autre chose, lança-t-il d'une voix basse mais assurĂ©e.
Les Lieutenants se tournÚrent vers lui. Beckman plissa les yeux, déjà un peu suspicieux.
Un léger rictus passa sur le visage de Shanks, sans réelle joie.
Beckman soupira longuement, le ton pragmatique.
â Tu penses vraiment qu'il va te rĂ©pondre ? Et encore plus qu'il te dira quelque chose ?
Shanks haussa légÚrement les épaules.
â Peu importe. Ăa vaut le coup d'essayer.
Il sortit un escargophone de sa poche. Cette fois, son expression était claire : déterminée.
â Il est le seul Ă pouvoir savoir oĂč elle est.
L'appareil grésilla, puis rien. Shanks resta patient. Il connaissait Mihawk : il ne répondait jamais immédiatement.
Enfin, la voix grave et dĂ©tachĂ©e du sabreur rĂ©sonna, Ă©gale Ă elle-mĂȘme.
â Qu'est-ce que tu veux ? Je n'ai pas de temps Ă perdre avec toi, Shanks.
Un sourire imperceptible traversa le visage de l'Empereur, mais il ne releva pas.
Une pause. Presque volontaire pour jauger le sérieux de la question. Puis Mihawk reprit, plus froid.
â Pourquoi tu la cherches ?
Shanks fronça légÚrement les sourcils, mais son ton resta calme, ferme.
â Elle est mon alliĂ©e. Et mon amie. Quand quelqu'un disparaĂźt dans ces conditions, je m'informe. Rien de plus, rien de moins.
Un souffle, comme un soupir amusé de Mihawk.
â Les Shine t'ont coupĂ© l'accĂšs, hein ?
Shanks ne répondit pas. Son mutisme confirmait tout.
Mihawk reprit, toujours aussi détaché.
â Tu crois que c'est Ă moi de compenser ce qu'ils t'ont refusĂ© ? Tu me prends pour quoi, Shanks ?
Le Roux laissa le silence s'installer, avant de répondre, sobre.
â Je te prends pour celui qui sait.
Le vent soufflait entre les deux hommes, mĂȘme Ă distance.
â Elle est vivante et en sĂ©curitĂ©. C'est tout ce que tu as besoin de savoir.
Toutefois Shanks, cette fois, ne lĂącha pas. Il arrivait enfin Ă avoir une rĂ©ponse aprĂšs tant d'attente, mĂȘme si elle venait de son ancien rival. Shanks savait qu'il Ă©tait aussi « ami » avec BĂ©atrice et qu'il avait ses chances pour avoir plus d'informations.
â Dans quel Ă©tat ? BlessĂ©e ? PrisonniĂšre ? Qui la protĂšge, quand on sait que mĂȘme sa famille a Ă©chouĂ© ?
â Elle est lĂ oĂč personne ne pensera Ă la chercher.
Une pause, puis Mihawk, d'une voix légÚrement plus basse, comme un homme fatigué de ces jeux :
Un simple constat. Pas une confession.
â En convalescence. Je ne dirai rien de plus.
L'escargophone se coupa d'un clic net. La conversation était terminée. Comme un sabre rengainé.
Shanks resta immobile, le petit animal toujours en main. Il ne souriait pas, mais une infime tension dans ses épaules s'était relùchée.
Elle était vivante. Elle n'était pas seule. Et c'était tout ce dont il avait besoin, pour le moment.
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Quelques semaines avaient passé depuis son arrivée chez Mihawk. Le temps semblait à la fois figé et flou. Uniquement rythmé par les séances de soins, les calmes pesants et les rares conversations échangées dans les couloirs du manoir. Béatrice s'accrochait à sa routine comme à une bouée, tentant de reconstruire morceau par morceau ce que la douleur avait laissé d'elle.
â Putain, ça me saoule !
ConcentrĂ©e sur l'exercice pĂ©nible de replier un doigt aprĂšs l'autre, BĂ©atrice sâapprĂȘtait Ă tout envoyer balader.
Mihawk ne bronchait plus. Accoutumé depuis des années au langage fleuri de la femme, il se contentait de hausser un sourcil désapprobateur à chaque juron.
â Je me disais⊠il serait peut-ĂȘtre temps que tu rencontres les autres habitants du chĂąteau.
Béatrice leva les yeux, intriguée. Elle connaissait déjà Perona⊠mais quelqu'un d'autre vivait ici ?
â Un nouveau venu ? Qui ça ?
â Tu le connais sĂ»rement : Zoro, le chasseur de primes.
Les iris de Béatrice s'écarquillÚrent légÚrement. Bien sûr qu'elle connaissait ce nom. Il appartenait à l'équipage du protégé de Shanks.
â Oui, je le connais de nom. Tu leur as dit pourquoi j'Ă©tais lĂ ?
Mihawk en désigna du menton l'allumette, éteinte, qu'il lui avait créée.
â Ils ne savent mĂȘme pas que tu es ici.
â Parfait. Ăa me fera du bien de voir quelqu'un d'autre que toi, lança-t-elle avec un air sarcastique.
Mais dans le fond, c'Ă©tait vrai. Cela faisait des semaines qu'elle ne voyait que lui. Elle apprĂ©ciait qu'il passe tous les jours et reste des heures sans jamais la brusquer. Et pourtant, elle acceptait volontiers les moments de solitude, nĂ©cessaires Ă sa reconstruction. Une part d'elle en voulait encore Ă son entourage, et Ă elle-mĂȘme, d'oser aller de l'avant.
Comme si le simple fait de vivre à nouveau trahissait la mémoire d'Akira.
Heureusement, chaque semaine, TĂœr et Thanatos faisaient le dĂ©placement pour elle. Pas simplement pour des soins ou des nouvelles : ils Ă©taient lĂ parce qu'ils comptaient. TĂœr, son meilleur ami, refusait de la laisser sombrer. Il apportait avec lui un peu d'oxygĂšne, des anecdotes, des rires Ă©touffĂ©s, de la tendresse surtout, celle qui ne juge pas.
Thanatos, tout aussi prĂ©cieux, ne se limitait pas Ă ses dons de guĂ©rison. Sa prĂ©sence calme, attentive, presque fraternelle, apaisait quelque chose de plus profond qu'aucune technique mĂ©dicale ne pouvait atteindre. Ensemble, ils formaient les piliers silencieux d'une guĂ©rison que mĂȘme Mihawk ne pouvait assurer seul.
Elle le savait : Akira n'aurait jamais voulu qu'elle se laisse dépérir.
Il l'aurait détestée de devenir cette silhouette blafarde aux gestes lents, aux mutismes lourds. Mais malgré tous ses efforts, son visage revenait sans cesse la hanter. Cette image obsédante de son corps effondré, la poitrine béante, s'infiltrait dans ses cauchemars comme un poison.
Les nuits restaient agitĂ©es, brĂšves, peu rĂ©paratrices. MĂȘme Mihawk, pourtant avare en remarques, lui avait fait observer ses cernes creusĂ©es. Elle avait bien vu son reflet dans le miroir : une peau trop pĂąle, des yeux trop sombres, un air hantĂ©. Celui-ci trahissait ce qu'elle s'efforçait de dissimuler.
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Une fois un peu plus présentable, un peu plus vivante, Béatrice se dirigea vers les couloirs familiers du chùteau. Elle connaissait bien ces lieux : en plus de sept ans, elle y avait séjourné de nombreuses fois. Mihawk n'était pas un hÎte chaleureux, mais il lui avait offert une chambre qu'elle avait fini par considérer comme la sienne.
Elle espĂ©rait pouvoir y retourner, y retrouver un peu de repĂšres, un peu de stabilitĂ©. Un lieu oĂč elle pourrait se sentir moins Ă©trangĂšre Ă elle-mĂȘme. L'aile qu'il lui avait confiĂ©e Ă©tait spacieuse. Trop spacieuse, en vĂ©ritĂ©, pour une femme dont le cĆur portait un vide que les murs ne savaient combler.
Elle poussa la porte du grand salon. Deux visages se tournÚrent aussitÎt vers elle, dont l'un rougi par des larmes. Perona se leva d'un bond et vint l'enlacer avec précaution, ses bras entourant Béatrice avec une tendresse sincÚre.
Cela faisait prĂšs d'un an que la fille fantĂŽme vivait dans le manoir. Lors de ses prĂ©cĂ©dentes visites, BĂ©atrice s'Ă©tait rapidement attachĂ©e Ă elle. Perona se comportait souvent comme une adolescente, avec ses caprices, ses rires, ses bouderies, autant de traits qui lui rappelaient sa propre crevette. C'Ă©tait ce dĂ©tail-lĂ , prĂ©cisĂ©ment, qui l'avait poussĂ©e Ă l'envelopper d'une affection presque maternelle. Et Perona, loin d'y rĂ©sister, semblait mĂȘme s'en nourrir.
Coincée la plupart du temps entre les murs d'un manoir froid et silencieux, en compagnie d'un hÎte aussi grincheux qu'austÚre. La jeune femme aux cheveux roses accueillait les visites de Béatrice comme un rayon de chaleur.
â Bonjour tout le monde.
Béatrice s'approcha de l'homme aux cheveux verts, resté en retrait pour observer la scÚne sans oser intervenir. Il semblait hésiter, mal à l'aise, se demandant sans doute comment se comporter face à une femme que son mentor respectait autant. Perona lui avait appris à se montrer un peu plus poli, alors, dans un effort visible, le jeune homme tendit la main.
Du coin de l'Ćil, BĂ©atrice aperçut Perona s'agiter et lui glisser un « idiot » Ă voix basse. Elle baissa les yeux vers la main tendue, sans la toucher. Pas par mĂ©pris. Juste⊠elle n'Ă©tait pas certaine de pouvoir la serrer correctement, ou de supporter la douleur que cela provoquerait.
L'homme sentit probablement le malaise, car il rĂ©cupĂ©ra aussitĂŽt sa main, un peu gĂȘnĂ©. Il marmonna des excuses en se rappelant, sans doute trop tard, ce que Mihawk leur avait expliquĂ© plus tĂŽt. Le maĂźtre d'armes, restĂ© en retrait, se passa une main sur le visage avec lenteur, comme un pĂšre dĂ©passĂ© par les maladresses de son Ă©lĂšve.
â Ravie de faire ta rencontre, Zoro, dit BĂ©atrice avec douceur. Tu m'excuseras de ne pas pouvoir te serrer la main, pour le moment.
Elle marqua une pause. Il Ă©tait encore jeune, au moins dix ans de moins qu'elle, peut-ĂȘtre davantage, et semblait sincĂšre dans sa maladresse.
â J'ai beaucoup entendu parler de toi⊠et de ton Ă©quipage.
à ces mots, le visage du sabreur s'éclaira à peine, mais suffisamment pour que Béatrice le remarque. Un éclat discret passa dans son regard, une infime tension se relùcha dans ses épaules. Il devait leur manquer. Et si elle en croyait ce qu'elle avait lu, leur séparation ne s'était pas faite sans douleur.
Plus tard, installĂ©s confortablement dans les canapĂ©s et fauteuils du salon, la conversation s'Ă©tait animĂ©e naturellement. Les Ă©changes allaient bon train, nourris par la curiositĂ© mutuelle, surtout entre Zoro et BĂ©atrice. Petit Ă petit, elle se sentit revivre. Parler de sujets qui la passionnaient, de son expĂ©rience passĂ©e, de ses idĂ©es, lui rappela une facette d'elle-mĂȘme qu'elle croyait Ă©teinte.
Lorsqu'elle mentionna qu'elle avait Ă©tĂ© Marine, elle guetta briĂšvement la rĂ©action du sabreur. Mais Zoro ne broncha pas. Il acquiesça mĂȘme d'un hochement de tĂȘte tranquille, comme si l'information ne changeait rien pour lui. AprĂšs tout, lui aussi avait Ă©tĂ© chasseur de primes avant de devenir pirate. Le monde n'Ă©tait pas fait que de cases figĂ©es.
â Ce doit ĂȘtre un grand homme, ce Monkey D. Luffy.
Pendant quâelle parlait, BĂ©atrice concentrait son attention sur la tasse entre ses mains, qu'elle s'efforçait de porter Ă ses lĂšvres sans la renverser.
Mihawk, exceptionnellement installĂ© sur le mĂȘme sofa qu'elle, gardait une distance juste suffisante pour pouvoir intervenir au besoin. Il ne disait rien, mais restait attentif Ă chacun de ses gestes. Depuis le dĂ©but de sa convalescence, il l'assistait discrĂštement dans les tĂąches les plus banales. Une rĂ©alitĂ© qui l'avait profondĂ©ment frustrĂ©e au dĂ©part : elle dĂ©testait dĂ©pendre de qui que ce soit.
Avec lenteur et précision, elle glissa ses doigts autour de la porcelaine, sa peau nue contre la matiÚre tiÚde. Elle referma sa prise, ajustant sa force pour maintenir la tasse tout en maßtrisant ses tremblements. Un travail d'orfÚvre. Chaque geste était un défi. Chaque victoire, minuscule mais précieuse.
Soudain, une douleur pulsatile irradia sa main droite. Par réflexe, elle laissa échapper la tasse, qui vacilla, manquant de peu de se renverser. Elle la rattrapa de justesse.
Elle crispa les mùchoires, frustrée. Ces mains⊠ce corps, elle ne le reconnaissait pas toujours. Bien que les greffes aient été un succÚs, son systÚme nerveux, lui, luttait pour accepter que ces membres étaient bien les siens. Ses propres mains, oui, mais étrangÚres. Une distorsion qui la hantait et alimentait une douleur fantÎme que ni les soins, ni les mots rassurants des médecins, n'arrivaient à apaiser.
Zoro, qui ne semblait pas avoir remarqué la scÚne, continuait leur conversation.
â C'est surtout un idiot. Mais⊠c'est sympa de voyager avec lui.
BĂ©atrice tourna briĂšvement les yeux vers Mihawk. Bien sĂ»r qu'il avait vu. Il voyait tout. Elle secoua la tĂȘte, refusant son aide silencieuse. Elle ne voulait pas qu'on la voie faible. Pas devant eux. Pas aujourd'hui.
â On m'a racontĂ© quelques anecdotes sur lui quand il Ă©tait petit, dit-elle pour se recentrer sur la conversation. Il semble ĂȘtre quelqu'un de juste. Et de⊠gentil.
Zoro resta pensif quelques secondes avant de répondre.
â Si faire ce qu'il pense ĂȘtre juste sans rĂ©flĂ©chir est une qualité⊠alors ouais. Mais ce qui est sĂ»r, c'est qu'il aime ses amis plus que tout.
Un sourire discret Ă©tira les lĂšvres de BĂ©atrice. Shanks serait heureux d'entendre ça. Ă cette pensĂ©e, son cĆur accĂ©lĂ©ra, de façon inattendue. Ătait-ce un soupçon de bonheur qui pointait Ă ce souvenir ? Ou simplement la chaleur d'avoir encore un lien, quelque chose, quelqu'un, qui la rattache au monde ?
Elle hésita, puis demanda d'un ton plus doux :
â Est-ce que⊠ça te dĂ©rangerait de me raconter d'autres histoires sur lui ? Je connais quelqu'un qui l'apprĂ©cie Ă©normĂ©ment. Je suis sĂ»re qu'il serait content d'apprendre ce qu'il devient.
Le soleil laissa place à la lune. Ils dßnÚrent dans une ambiance presque familiale, et Béatrice sentit une chaleur insoupçonnée s'installer dans sa poitrine. Aucun d'eux ne lui posa de questions sur son état, et elle leur en fut reconnaissante. Plus tard, installés dans l'un des salons, la cheminée crépitait paisiblement.
Zoro finissait de lui raconter leur aventure à Thriller Bark. Avec elle, la rencontre avec Perona, bien sûr, mais aussi avec Gecko Moria. Béatrice n'en connaissait que la version officielle, froide et militaire. Entendre l'histoire racontée par un témoin direct, avec ses exagérations, ses détails absurdes, ses moments inattendus⊠la rendait infiniment plus vivante. Et, surtout, amusante.
Perona s'était endormie sur le canapé, ses fantÎmes somnolant autour d'elle comme des chats épuisés. Mihawk, avec un soupir feint d'agacement, se leva pour la ramener dans sa chambre.
Une fois seuls, Zoro s'étira paresseusement, sa bouteille presque vide à la main.
â Au fait⊠qui est la personne Ă qui tu faisais rĂ©fĂ©rence, tout Ă l'heure ? Celle qui aime bien Luffy ?
Béatrice hésita un instant. Leur alliance devait rester discrÚte, bien sûr⊠mais face à la loyauté tacite qu'elle sentait chez l'épéiste, elle décida de lui faire confiance. Quelque chose, dans la maniÚre dont il parlait de son capitaine, dans sa fidélité silencieuse, l'apaisa.
La femme ramena ses bras prĂšs dâelle dans une Ă©treinte rassurante.
â J'aimerais te demander quelque chose en retour.
Zoro hocha la tĂȘte, intriguĂ©.
â Promets-moi de n'en parler Ă personne. Pas mĂȘme Ă ton Ă©quipage. Ce n'est pas un secret honteux, mais ça pourrait changer quelque chose d'important si Luffy l'apprenait trop tĂŽt.
L'homme fronça les sourcils, mais hocha Ă nouveau la tĂȘte, cette fois plus fermement. Il comprenait. Il sentait que ce n'Ă©tait pas dangereux, seulement⊠prĂ©cieux.
â Je suis amie avec Shanks le Roux. J'imagine que tu en as dĂ©jĂ entendu parler, non ?
Un sourire discret se dessina sur le visage de Zoro, presque attendri.
â Luffy m'en a beaucoup parlĂ©, ouais.
â Il s'intĂ©resse Ă ce que devient Luffy, tu sais. Il aime le voir Ă©voluer dans ce monde. Quand il m'a racontĂ© leur histoire commune⊠il Ă©tait intarissable.
Elle laissa échapper un petit rire, presque sans s'en rendre compte.
La premiÚre fois, depuis⊠depuis Akira. Ce simple éclat, aussi bref soit-il, la prit par surprise.
Shanks. Son Ă©quipage. Leur humour, leur chaleur. Ce mĂ©lange improbable de chaos et de joie. Ils lui manquaient, terriblement. Elle ressentit soudain un pincement au cĆur. Un manque sincĂšre, profond.
â Ils ont toujours le don d'apporter un peu de lumiĂšre lĂ oĂč il n'y en avait plus. Ou, parfois, de se jeter dans les pires embrouilles imaginables, ajouta-t-elle avec un sourire en coin.
Zoro hocha la tĂȘte, le regard perdu un instant dans les flammes.
â Tellement qu'Ă force⊠j'ai du mal Ă le voir comme un Empereur, dit-il, narquois, en vidant sa bouteille.
â C'est vrai qu'il n'est pas comme les autres piratesâŠ
â Tout comme Luffy, conclut-il simplement.
Avant de regagner sa chambre, Béatrice prit une inspiration et décrocha l'escargophone du couloir, hésitant un instant. Lors de ces longues semaines, elle avait appris à pardonner les siens. Son amour pour eux comptait toujours, elle mentirait si elle disait que les avoir au téléphone ne l'avait pas aidée. Cependant, ils le savaient, la confiance avait été fragilisée.
Elle composa le numéro sécurisé qu'on lui avait laissé pour joindre directement le QG familial. AprÚs quelques tonalités, la voix familiÚre de Thoma répondit, grave mais empreinte d'une fatigue difficile à masquer.
â Grand-pĂšre. Je ne te dĂ©range pas ?
Il nây eut un plus un mot, puis un soupir lĂ©ger.
â Si tu savais⊠Mais non. Tu ne me dĂ©ranges jamais.
Il y avait encore un peu de chaleur dans sa voix, malgré la lassitude évidente. Elle l'imaginait déjà , dans son bureau encombré de rapports, d'escargophones empilés, le dos voûté par les longues journées sans sommeil.
â Tu tiens le coup ? demanda-t-elle avec douceur.
â On fait comme on peut. Le Code Orange nous laisse peu de marge. Tu sais ce que ça implique : aucun contact extĂ©rieur, aucune information qui filtre. MĂȘme pour moi, c'est difficile Ă gĂ©rer. Je dois faire des choix⊠tous les jours.
Il ne se plaignait jamais, d'habitude. L'entendre dire cela l'ébranla un peu. Mais elle était venue pour autre chose.
â J'aimerais parler Ă Shanks.
Un silence s'abattit immédiatement de l'autre cÎté du fil. Le genre de vide sonore lourd, pas agaçant, mais empli de tension contenue.
â Parce que c'est mon ami. Et⊠je sais qu'il s'inquiĂšte. Je voudrais juste lui dire que je vais bien.
Encore une pause. Puis, la voix de Thoma reprit, plus basse, plus lente. Il pesait chacun de ses mots.
â BĂ©atrice, je vais ĂȘtre franc. Je suis fatiguĂ©. ĂpuisĂ©. Je gĂšre une famille en Ă©tat d'urgence, des Hauts Commandants dissĂ©minĂ©s, une base d'information verrouillĂ©e, et des ennemis qu'on ne voit pas venir. Et toi⊠toi, tu es censĂ©e te reposer. Te reconstruire.
â Ce n'est qu'un appel, murmura-t-elle. Juste entendre la voix d'un ami, rien de plus.
Il soupira, longuement. Mais cette fois, ce n'Ă©tait pas une lassitude contre elle. PlutĂŽt⊠contre lui-mĂȘme. Contre ce qu'il s'apprĂȘtait Ă dire.
â Tu es brillante, BĂ©atrice. Tu l'as toujours Ă©tĂ©. Trop. Et parfois, c'est ça, le problĂšme.
Elle fronça les sourcils sans répondre.
â Tu sais trop bien comment obtenir ce que tu veux. Comment parler aux bonnes personnes, poser les bonnes questions.
Il se tût un temps avant de reprendre :
â Et mĂȘme si tu dis que tu veux juste entendre la voix d'un amiâŠ
BĂ©atrice lâentendit soupirer, ainsi que le son dâune chaise qui grince.
â Je crains que ce ne soit une maniĂšre dĂ©tournĂ©e de te remettre dans la partie.
â Je ne dis pas que tu mens. Je dis⊠que tu ne sais pas t'arrĂȘter. Que tu cherches toujours une faille. Et que moi, en ce moment, je ne peux plus me permettre qu'il y ait des failles. MĂȘme minimes. MĂȘme dans ton cĆur.
Elle sentit une boule se former dans sa gorge. Il n'y avait pas dâirritation dans ses paroles, juste une crainte fatiguĂ©e. Une peur d'homme dĂ©passĂ© par la guerre qu'il mĂšne sur tous les fronts, et qui essaie malgrĂ© tout de protĂ©ger ce qu'il peut encore.
â Tu crois que je suis dangereuse⊠pour vous ?
â Je crois que tu es en train de te faire du mal en voulant nous aider. Et je refuse que tu t'enfonces encore. Pas maintenant. Pas tant que tu n'es pas prĂȘte.
Il marqua une pause. Puis, dans un souffle sincĂšre, presque paternel :
â Je t'en prie, fais-moi confiance. Pas cette fois.
Béatrice resta un long moment silencieuse. Le poids de l'appel, de ce qu'il n'avait pas dit, de ce qu'elle n'avait pas réussi à prouver⊠lui pesait lourdement.
Elle voulait pleurer, la seule chose quâelle souhaitait Ă©tait dâentendre la voix rassurante de Shanks. Il trouvait toujours les mots qui appliquaient du baume au cĆur.
Malheureusement⊠la Shine était à bout de force.
Elle resta là un moment, debout dans le couloir désert, les doigts posés sur l'escargophone silencieux. Le combiné semblait soudain plus lourd que quelques instants plus tÎt. Elle avait voulu entendre une voix familiÚre. Elle n'avait récolté que la fatigue du monde, projetée à travers celle de son grand-pÚre.
Pas par choix. Parce que, parfois, le monde entier dĂ©cide de se taire autour de vous. Et que vous devez apprendre Ă respirer, mĂȘme dans ce vide.
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Boapa baignait dans une lumiĂšre dorĂ©e de fin de journĂ©e. Depuis son pavillon surplombant les bassins, Thoma Shine observait les reflets du soleil onduler Ă la surface de l'eau. Le Code Orange pesait sur chaque recoin de l'Ăźle : plus de lignes ouvertes, plus de messages sortants, pas mĂȘme un souffle de rumeur. L'isolement avait Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ©, et il en Ă©tait l'architecte.
Mais pas le maĂźtre du silence.
Ses doigts caressaient machinalement la surface d'un escargophone de terrain, couvert de poussiÚre. Il n'y avait plus eu d'appel depuis des jours. Juste des rapports, des données, des bribes d'agitation à travers les branches de la famille. Il tenait tout ça à bout de bras, et il en sentait le poids jusque dans ses os.
C'est alors qu'il entendit des pas.
Lents. Assurés. Inhabituels.
Il releva la tĂȘte et plissa les yeux.
Un manteau noir flottait au vent. Des cheveux de feu. Une silhouette qu'on ne confondait pas.
Thoma resta figé. Boapa n'était pas un lieu de passage. Encore moins pour ceux qui n'appartenaient pas à la famille. Aucun de ses éclaireurs ne l'avait prévenu. Aucun signal de sécurité ne s'était déclenché.
Comment avait-il su ? Comment avait-il pu pénétrer l'archipel des Muses ?
Shanks s'approcha, tranquille, presque dĂ©sinvolte. Mais Thoma le connaissait assez pour reconnaĂźtre cette dĂ©marche : une tension sous-jacente. Une colĂšre peut-ĂȘtre. Ou une inquiĂ©tude plus grande encore.
Le fait qu'un Empereur, en pleine Úre de tension mondiale, ait pris la peine de venir en personne. C'était cela, le vrai problÚme.
Shanks s'arrĂȘta Ă quelques pas. Il ne souriait pas.
â Je dois admettre, dit Thoma d'une voix neutre, que je ne m'attendais pas Ă vous voir. Encore moins ici.
Shanks pencha lĂ©gĂšrement la tĂȘte.
â Vous savez, j'ai longtemps cru que la famille Shine Ă©tait impossible Ă retrouver quand elle ne voulait pas l'ĂȘtre. C'est presque vrai. Presque.
Le ton était léger, mais les yeux, eux, ne l'étaient pas.
â Vous ne devriez pas ĂȘtre ici. Le Code Orange est toujours actif.
Shanks le toisa, sans aucune pitiĂ©, sans aucune once de ressemblance avec lâenfant que Thoma avait rencontrĂ© des annĂ©es auparavant.
â Non. Je n'aurais pas dĂ» avoir Ă venir.
Le ton était calme, mais les mots tranchaient. Le Patriarche retint un soupir.
â Vous auriez pu envoyer un Ă©missaire. Une demande formelle.
â J'aurais pu. J'aurais aussi pu attendre encore cinq semaines sans nouvelles. Ou ignorer ce qu'on a construit.
Il s'approcha, appuya son bras valide contre la balustrade, fixa les bassins en contrebas.
â Mais je ne suis pas comme ça.
Un calme pesant s'installa. Lourd. Chargé.
â Je suis venu parce que ça fait trop longtemps qu'on m'Ă©carte, reprit Shanks. J'ai respectĂ© votre silence. J'ai attendu. Des semaines. Pas un appel. Pas un mot.
Il releva lentement la tĂȘte, planta ses iris rouges dans celui de Thoma.
â C'est long, le silence. Surtout quand il est imposĂ©.
Thoma ne répondit pas. Le vouvoiement était revenu, instinctif. Ce n'était plus le grand-pÚre qui parlait à un allié. C'était le Patriarche face à l'Empereur.
Shanks sortit un petit rouleau scellé de l'intérieur de son manteau et le tendit.
â Des runes. Apparues sur une Ăźle que je protĂšge. Anciennes. Similaires Ă celles laissĂ©es aprĂšs le passage de Teach. On faisait le lien avec Armand. Puis le Code Orange est tombĂ©.
Il laissa tomber le rouleau sur la table entre eux.
â Votre hĂ©ritiĂšre et moi avons signĂ© une alliance. Elle est censĂ©e la maintenir et assumer ses responsabilitĂ©s. En tant que signataire.
Le vent souffla plus fort entre eux, imposant lui-mĂȘme une vĂ©ritĂ© oubliĂ©e.
â Et selon les termes de cette alliance, elle est censĂ©e porter ce lien.
Il marqua une pause, son expression se durcit.
â Observer. Ătre prĂ©sente. Prendre des dĂ©cisions. Mobiliser ses ressources. Faire avancer ce qu'on a commencĂ©.
Il s'écarta légÚrement.
â Tu es le chef de la famille, Thoma. Mais ce n'est pas toi qui as signĂ© avec moi. Si je le voulais, je pourrais faire avancer cette alliance seulement avec elle. Avec son autorisation. Sans t'informer de rien.
Thoma sentit quelque chose lui Ă©chapper. L'homme en face de lui avait minutieusement prĂ©parĂ© cette entrevue. Et il avait une idĂ©e en tĂȘte qui menaçait de compromettre ses plans.
â Il y avait un point trĂšs clair dans ce qu'on a signĂ©, poursuivit Shanks. Un point qu'elle avait exigĂ©.
Il fixa Thoma, droit dans les yeux.
â La protection des membres Shine liĂ©s Ă l'alliance. Leur sĂ©curitĂ©. Leur intĂ©gritĂ©. En Ă©change, je mettais mes hommes, mes ressources, ma rĂ©putation en jeu. J'ai tenu ma part.
Un éclair rouge passa dans son expression, mais sa voix resta contrÎlée.
â Puis BĂ©atrice a Ă©tĂ© attaquĂ©e. Et tu as dĂ©cidĂ© de m'empĂȘcher d'agir.
Il marqua une pause, laissa les mots peser.
â En cachant l'Ă©tat de santĂ© de ma signataire et l'identitĂ© de celui qui lui a fait subir ça, tu as rompu une clause cruciale de notre alliance.
Les mots de BĂ©atrice revinrent en tĂȘte du chef de famille. Elle l'avait appelĂ© « ami ». DĂšs que l'Empereur avait basculĂ© dans la politique et la stratĂ©gie en parlant de sa petite-fille, Thoma s'Ă©tait braquĂ©. Mais maintenant, il commençait Ă percevoir dans la façon de formuler les phrases de Shanks quelque chose qu'il n'avait pas osĂ© croire vrai.
Shanks sortit le traité, toujours plié avec soin, et le déposa devant Thoma.
â Et moi, je ne reste pas liĂ© Ă un accord que vous n'avez pas respectĂ©.
La lame glissa. Le parchemin tomba en deux morceaux, nets.
Le silence qui suivit était assourdissant. Puis Shanks reprit, et cette fois, sa voix avait changé. Plus basse. Plus fragile, presque.
â Ce que je te dis lĂ , ce n'est pas en tant que Capitaine. Sinon, je n'aurais jamais laissĂ© filer une alliance pareille.
Il inspira, comme s'il cherchait ses mots.
â C'est juste un homme inquiet pour quelqu'un qu'il estime. BĂ©atrice n'est pas qu'une alliĂ©e. C'est une amie.
Avant que Thoma ne puisse répondre, des pas résonnÚrent derriÚre eux.
TĂœr s'approcha sans se presser avant de s'affaler dans l'un des fauteuils de la terrasse. Thoma ne put s'empĂȘcher de lui jeter un coup d'Ćil. TĂœr Ă©tait le meilleur ami de BĂ©atrice. Il savait tout sur elle.
â Faut savoir Ă©couter ses petits-enfants, Thoma, commença TĂœr d'un ton innocent, attirant l'attention de Shanks.
Il afficha un air satisfait.
â Tu vois ? Ăa valait le coup d'autoriser BĂ©atrice Ă appeler Shanks quand elle te l'a demandĂ©.
Un poids sembla s'effondrer dans la poitrine de Thoma. Tout prenait sens. Ce que Béatrice lui avait dit. Ce qu'elle avait ressenti. Il ne s'agissait ni de stratégie, ni de politique. Juste⊠de liens sincÚres. Le grand-pÚre de cette derniÚre se rassit dans son fauteuil, accablé.
TĂœr se tourna vers Shanks, un sourire en coin aux lĂšvres.
â Elle t'apprĂ©cie autant que tu le fais.
Thoma baissa les yeux vers les morceaux du traité. Un soupir las lui échappa.
â Elle me l'avait dit⊠et je n'ai pas voulu y croire.
Les trois hommes s'observÚrent un instant. Puis Shanks tilta sur un détail.
â TĂœr, ne me dis pas que tu vois BĂ©atrice depuis le dĂ©but ?
â Hein ? Bah si, c'est ma meilleure amie.
Shanks soupira bruyamment, ce qui fit rire les deux autres hommes.
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Son rythme de guérison fut à l'image de son chemin vers la reconstruction : chaotique. Les étapes du deuil avaient été dures et sans pitié, la faisant osciller entre tristesse, colÚre, résignation et rechute.
Mihawk n'Ă©tait pas restĂ© spectateur de ses chutes rĂ©pĂ©tĂ©es. Lorsqu'elle retrouva l'usage de ses mains, mĂȘme si ce n'Ă©tait pas comme avant, elle parvint Ă une certaine dextĂ©ritĂ©. Ce progrĂšs Ă©tait dĂ» Ă ses connaissances en rééducation et aux soins rĂ©guliers prodiguĂ©s par Joshua et Thana'. Ă ce moment-lĂ , il dĂ©cida d'agir.
Il ne l'avait pas laissée s'isoler de sa famille.
Il l'avait poussĂ©e Ă appeler son oncle et sa tante, Armand et Mitsuko. Quitte Ă ce que la tristesse revienne avec ces Ă©changes, il comprenait que l'isolement serait bien pire. Cette fois, elle avait traversĂ© l'Ă©tape sans fuir, mĂȘme si les larmes avaient coulĂ©.
Et, fidÚle à ce qu'elle avait promis à Mélina et Chaïma, elle consacra une partie de ses journées à l'étude des runes. Ce n'était pas grand-chose, mais ça suffisait à l'apaiser, à lui rappeler qu'elle était encore capable d'apprendre, de comprendre, et d'avancer.
Thoma avait rappelé peu aprÚs. Ce fut un échange lourd, maladroit, mais sincÚre. Ils avaient presque pleuré ensemble, noyés dans des excuses qu'aucun des deux n'avait pu formuler plus tÎt. Thoma lui avait raconté la venue de Shanks, et ce qu'il avait fait pour défendre leur lien.
Quand il lui avait expliqué que Shanks avait détruit l'alliance, juste pour prouver que leur amitié valait plus qu'un traité, Béatrice avait fini par pleurer. Ce jour-là , quelque chose avait lùché en elle. Et guérit un peu.
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Les semaines suivantes furent rythmĂ©es par les visites Ă distance de ses amis, Uta, Ambre, AĂŻcha, sa famille. Petit Ă petit, elle apprit Ă accepter l'inacceptable. Elle savait dĂ©sormais que, mĂȘme si on lui donnait dix ans, elle ne pourrait jamais effacer le vide que la mort d'Akira avait creusĂ©.
Mais elle comprenait aussi que le monde autour d'elle ne s'Ă©tait pas figĂ©. Que la douleur ne l'empĂȘchait pas d'avancer. Et que malgrĂ© l'absence, la vie continuait, portĂ©e par ceux qui comptaient sur elle. BĂ©atrice avait appris Ă se nourrir des souvenirs heureux, Ă les prĂ©server comme des pansements sur cette blessure. Non pas pour la cacher, mais pour l'apaiser. Pour en prendre soin.
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Le jour de l'Ă©valuation tant redoutĂ©e Ă©tait finalement arrivĂ©. Mihawk la jaugea toute la journĂ©e, sans intervenir. Elle s'habilla seule, prĂ©para son repas, fit la vaisselle, se lava. Rien d'extraordinaire, mais aprĂšs ce qu'elle avait traversĂ©, ces gestes avaient le goĂ»t de la victoire. FatiguĂ©e Ă la fin de la journĂ©e, mais fiĂšre. Presque capable dâavoir confiance en soi, et de se sentir entiĂšre.
La dextérité d'autrefois n'était pas encore revenue, loin de là  : ses gestes restaient parfois hésitants, maladroits. Cependant, elle n'avait plus besoin de personne pour vivre. Les pansements n'étaient qu'un lointain souvenir, et Thana', grùce à ses dons, avait restauré la sensibilité de ses nerfs. Sentir à nouveau était une victoire. Retrouver sa précision prendrait encore du temps.
Mihawk acquiesça, sobre comme toujours, lui donnant son accord tacite.
â Aucune bagarre. Interdiction de porter des choses lourdes ou de forcer.
Elle sâarrĂȘta net. Cela voulait-il dire qu'elle pouvait retourner chez elle ?
En vĂ©ritĂ©, Mihawk avait dĂ©jĂ informĂ© Thoma de ses progrĂšs. Il comprenait que sa petite-fille serait bientĂŽt prĂȘte. Physiquement et mentalement, BĂ©atrice avait rĂ©appris Ă sourire sans culpabilitĂ©.
Elle ne culpabilisait plus d'ĂȘtre heureuse. Et c'Ă©tait dĂ©jĂ une victoire.
â Ă toi de choisir ce que tu veux faire maintenant.
Mihawk la regardait toujours, impassible, mais cette fois, il ne disait plus rien. Comme s'il savait que la suite ne lui appartenait pas. Cette question, simple en apparence, venait pourtant de fissurer tout ce qu'elle avait patiemment maintenu en équilibre.
Que voulait-elle faire ? Non pas ce qu'on attendait d'elle, non pas ce que ses responsabilitĂ©s lui imposaient, ni mĂȘme ce que son chagrin lui dictait. Ce qu'elle, profondĂ©ment, inĂ©vitablement, voulait pour elle-mĂȘme.
BĂ©atrice resta muette. Le vent balayait la terrasse, la mer au loin battait un rythme rĂ©gulier, indiffĂ©rent Ă ses tourments. Elle repensa Ă Akira, Ă sa disparition brutale, Ă cette douleur qui ne s'effacerait jamais mais qui, dĂ©sormais, faisait partie d'elle. Elle repensa Ă Thoma, Ă ses maladresses et Ă son amour maladroit. Ă Ambre, Ă TĂœr, Ă Uta, Ă tous ceux qui l'avaient soutenue sans rien attendre en retour.
Et puis Ă Shanks. Ă cet homme qui, malgrĂ© tout, avait Ă©tĂ© prĂȘt Ă briser un pacte pour lui prouver que leur amitiĂ© n'Ă©tait pas qu'une affaire de politique. Ils avaient tous vu en elle quelque chose qu'elle refusait encore de reconnaĂźtre. Et si elle continuait Ă nier cette part d'elle-mĂȘme, combien de temps encore avant que tout cela ne l'engloutisse ?
Assez. Elle en avait assez de survivre. Assez de porter ce fardeau comme une honte. Assez de se cacher derriÚre des responsabilités ou des excuses. On lui avait donné un pouvoir, une essence, une couronne qu'elle n'avait jamais voulu porter mais qu'elle portait malgré tout. Refuser cette vérité ne la rendait pas plus libre. Cela la rendait plus vulnérable.
Elle Ă©tait la Reine. Le Haki des Rois. L'incarnation d'une force que personne ne pourrait jamais lui retirer, ni la Marine, ni le Gouvernement, ni les Dieux, ni les DĂ©mons, ni mĂȘme elle. Ce pouvoir Ă©tait lĂ . Patient. Il attendait simplement qu'elle cesse de le fuir.
Alors elle ferma les yeux et inspira profondĂ©ment. Pour la premiĂšre fois, elle ne pensa pas Ă ce qu'on attendait d'elle. Elle pensa Ă ce qu'elle voulait ĂȘtre. Pas la petite-fille de Thoma Shine. Pas la Directrice des StratĂ©gies. Pas l'alliĂ©e de Shanks. Pas mĂȘme la protectrice de sa famille. Juste elle. EntiĂšre. Sans peur. Sans honte. Sans chaĂźnes.
Et dans ce calme intérieur, une évidence s'imposa.
Si elle Ă©tait nĂ©e pour rĂ©gner, alors elle rĂ©gnerait. Mais pas comme on lui avait appris Ă le faire. Pas comme les Rois de ce monde. Elle deviendrait la Reine qu'elle choisissait d'ĂȘtre. Libre. Forte. Vivante.
Alors seulement, elle rouvrit les yeux et souffla, pour elle seule, comme une promesse au monde qui l'attendait encore.
Maintenant, il Ă©tait temps qu'elle devienne celle qu'elle voulait ĂȘtre.
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Temps de lecture approximatif : 30 - 40 min.
Source de l'image:Â @Vamos_MK
https://x.com/vamos_mk/status/1527001006801793024/photo/1
N.AÂ : Pause de deux semaines avant la partie II. Reprise le 27 mai.