Ă propos du socialisme chrĂ©tien, on a fait remarquer avec raison quâil se rencontre sur beaucoup de points avec les doctrines modernes : « Comme le socialisme, Ă©crit monsieur Bourdeau, lâĂglise nâaccorde aucune valeur Ă tout ce qui est esprit, talent, grĂące, originalitĂ©, dons personnels. Individualisme est pour elle synonyme dâĂ©goĂŻsme ; et ce quâelle a toujours cherchĂ© Ă imposer au monde, câest le but mĂȘme du socialisme : la fraternitĂ© sous lâautoritĂ©. MĂȘme organisation internationale, mĂȘme rĂ©probation de la guerre, mĂȘme sentiment des souffrances et des besoins sociaux. Selon Bebel, câest le pape qui, du haut du Vatican, voit le mieux se former lâorage qui sâamoncelle Ă lâhorizon. La papautĂ© serait mĂȘme susceptible de devenir, pour le socialisme rĂ©volutionnaire, un concurrent dangereux, si elle se mettait rĂ©solument Ă la tĂȘte de la dĂ©mocratie universelle. »
Les socialistes chrĂ©tiens ont aujourdâhui un programme qui diffĂšre trĂšs peu de celui des collectivistes. Mais les autres socialistes, en haine de toute idĂ©e religieuse, les repoussent, et si le socialisme rĂ©volutionnaire venait Ă triompher, les socialistes chrĂ©tiens en seraient sĂ»rement les premiĂšres victimes. SĂ»rement aussi ils ne trouveraient personne pour prendre en pitiĂ© leur sort.
Gustave Le Bon
Parmi les diverses sectes socialistes qui naissent et meurent chaque jour, lâanarchisme mĂ©rite une mention. Les socialistes anarchistes sembleraient thĂ©oriquement se rattacher Ă lâindividualisme, puisquâils veulent laisser une libertĂ© illimitĂ©e Ă lâindividu. Mais il ne faut les considĂ©rer en pratique que comme une sorte dâextrĂȘme gauche du socialisme, car ils poursuivent Ă©galement la destruction de la sociĂ©tĂ© actuelle. Leurs thĂ©ories sont caractĂ©risĂ©es par ce simplisme complet qui est la note dominante de toutes les utopies socialistes : la sociĂ©tĂ© ne valant rien, dĂ©truisons-la par le fer et le feu. GrĂące aux forces naturelles il sâen formera une nouvelle Ă©videmment parfaite. Par suite de quels merveilleux miracles la sociĂ©tĂ© nouvelle serait-elle diffĂ©rente de celles qui lâont prĂ©cĂ©dĂ©e ? VoilĂ ce quâaucun anarchiste ne nous a jamais dit. Il est Ă©vident, au contraire, que si les civilisations actuelles Ă©taient entiĂšrement dĂ©truites, lâhumanitĂ© repasserait par toutes les formes quâelle a dĂ» successivement franchir : la sauvagerie, lâesclavage, la barbarie etc. On ne voit pas trĂšs bien ce que les anarchistes y gagneraient. En admettant la rĂ©alisation immĂ©diate de leurs rĂȘves, câest-Ă -dire : fusillades en bloc de tous les bourgeois, rĂ©union en un grand tas de tous les capitaux auxquels chaque compagnon irait puiser Ă son grĂ©, comment se renouvellerait ce tas quand il serait Ă©puisĂ©, et que tous les anarchistes seraient momentanĂ©ment devenus capitalistes Ă leur tour ?
Quoi quâil en soit, les anarchistes et les collectivistes sont les seules sectes possĂ©dant aujourdâhui de lâinfluence chez les peuples latins.
Les collectivistes croient que leurs thĂ©ories ont Ă©tĂ© créées par lâallemand Marx. Elles sont bien autrement vieilles. On les trouve en dĂ©tail dans les Ă©crivains de lâantiquitĂ©. Sans remonter si loin, on peut faire remarquer, avec Tocqueville, qui Ă©crivait il y a plus de cinquante ans, que toutes les thĂ©ories socialistes sont longuement exposĂ©es dans le Code de la Nature, publiĂ© par Morelly en 1755.
Vous y trouverez, avec toutes les doctrines sur la toute-puissance de lâĂtat et sur ses droits illimitĂ©s, plusieurs des thĂ©ories politiques qui ont le plus effrayĂ© la France dans ces derniers temps, et que nous nous figurions avoir vues naĂźtre : la communautĂ© de biens, le droit au travail, lâĂ©galitĂ© absolue, lâuniformitĂ© de toutes choses, la rĂ©gularitĂ© mĂ©canique dans tous les mouvements des individus, la tyrannie rĂ©glementaire et lâabsorption complĂšte de la personnalitĂ© des citoyens dans le corps social :
« Rien dans la sociĂ©tĂ© nâappartiendra en propriĂ©tĂ© Ă personne, dit lâarticle ...