Pour porter des jugements Ă©quitables sur un milieu social donnĂ©, nous ne devons pas tenir compte seulement des maux qui nous touchent ou des injustices qui heurtent nos sentiments. Chaque sociĂ©tĂ© contient une certaine proportion de bien et de mal, un nombre dĂ©terminĂ© dâhommes vertueux et de gredins, dâhommes de gĂ©nie, dâhommes mĂ©diocres et dâimbĂ©ciles. Pour comparer les sociĂ©tĂ©s entre elles ou Ă travers les Ăąges, il ne faut pas considĂ©rer isolĂ©ment les Ă©lĂ©ments qui les composent, mais la proportion respective des uns et des autres, câest Ă dire le pourcentage de ces Ă©lĂ©ments. Il faut laisser de cĂŽtĂ© les cas particuliers qui nous frappent et nous trompent, et les moyennes des statisticiens, qui nous trompent plus encore.
Les phénomÚnes sociaux sont dominés par des pourcentages, et non par des cas particuliers ou par des moyennes.
La plupart de nos erreurs de jugement et les gĂ©nĂ©ralisations hĂątives qui en sont la suite rĂ©sultent dâune connaissance insuffisante du pourcentage des Ă©lĂ©ments observĂ©s. La tendance habituelle, tendance caractĂ©ristique des esprits peu dĂ©veloppĂ©s, est de gĂ©nĂ©raliser les cas particuliers sans rechercher dans quelle proportion ils se prĂ©sentent. Nous imitons ainsi le voyageur qui, ayant Ă©tĂ© assailli par des voleurs dans la traversĂ©e dâune forĂȘt, affirmerait que cette forĂȘt est habituellement infestĂ©e de brigands, sans songer Ă rechercher combien dâautres voyageurs et en combien dâannĂ©es y avaient Ă©tĂ© attaquĂ©s avant lui.
Gustave Le Bon
Une application sĂ©vĂšre de la mĂ©thode des pourcentages apprend Ă se dĂ©fier de ces gĂ©nĂ©ralisations sommaires. Les jugements que nous Ă©nonçons sur un peuple ou sur une sociĂ©tĂ© nâont de valeur que sâils portent sur un nombre assez grand dâindividus pour que nous puissions savoir dans quelles proportions existent les qualitĂ©s ou les dĂ©fauts constatĂ©s. Câest seulement avec de telles donnĂ©es que les gĂ©nĂ©ralisations sont possibles.
Si nous avançons alors quâun peuple se caractĂ©rise par lâinitiative et lâĂ©nergie, cela ne veut nullement dire quâil nây ait pas chez ce peuple des individus complĂštement dĂ©pourvus de telles qualitĂ©s, mais simplement que le pourcentage des individus qui en sont douĂ©s est considĂ©rable. Si, a cette indication claire mais encore vague de « considĂ©rable », il Ă©tait possible de substituer des chiffres, la valeur du jugement y gagnerait beaucoup, mais dans les Ă©valuations de cette sorte il faut bien, faute de rĂ©actifs assez sensibles, nous contenter dâapproximations. Les rĂ©actifs sensibles ne manquent pas tout Ă fait, mais ils sont dâun maniement fort subtil.
Cette notion de pourcentage est capitale. Câest aprĂšs lâavoir introduite dans lâanthropologie que jâai pu montrer les diffĂ©rences cĂ©rĂ©brales profondes qui sĂ©parent les diverses races humaines, diffĂ©rences que la mĂ©thode des moyennes nâavait pu Ă©tablir. Jusque-lĂ , en comparant les capacitĂ©s moyennes des crĂąnes chez diverses races, que voyait-on ? Des diffĂ©rences en rĂ©alitĂ© insignifiantes et qui pouvaient faire croire, comme le croyaient en effet la plupart des anatomistes, que le volume du cerveau est Ă peu prĂšs identique dans toutes les races. Au moyen de courbes particuliĂšres donnant le pourcentage exact des diverses capacitĂ©s, jâai pu, en opĂ©rant sur un nombre de crĂąnes considĂ©rable, montrer dâune façon indiscutable que les capacitĂ©s craniennes diffĂ©rent Ă©normĂ©ment au contraire, suivant les races, et que ce qui distingue nettement les races supĂ©rieures des races infĂ©rieures, câest que les premiĂšres possĂšdent un certain nombre de gros cerveaux que les secondes ne possĂšdent pas. En raison de leur petit nombre, ces gros cerveaux nâinfluent pas sur les moyennes. Cette dĂ©monstration anatomique confirmait dâailleurs la notion psychologique que câest par le nombre plus ou moins grand dâesprits Ă©minents quâil possĂšde que se caractĂ©rise le niveau intellectuel dâun peuple.
Dans lâobservation des faits sociaux, l...