"Mais les hommes ne sont pas seulement unis par des habitudes, ils le sont aussi par des intérêts. Engagés dans une carrière, arrêtés par des obstacles et voyant les autres dans les mêmes difficultés, ils sont prêts à aider qui les aidera. Ils tiennent un compte très secret, mais très ponctuel, des bons offices qu’ils reçoivent et de ceux qu’ils rendent, prêts à dénoncer le traité dès qu’ils s’aperçoivent qu’ils y perdent. Il s’agit là de ce que le langage appelle si justement un commerce. Rien n’est plus divertissant que d’observer ces rencontres et ces manèges où deux hommes se flairent, se tâtent, s’entendent à demi-mot, chacun supputant ce que l’autre pourra lui valoir. Quand le marché est conclu dans la pénombre, on déploie, dans la lumière, le pavillon de l’amitié. Sans doute il serait plus franc, lorsqu’on fait ces arrangements, de les connaître pour ce qu’ils sont. Mais le cynisme n’est pas à la portée de tout le monde : il y faut une âme hardie et un esprit clair. La plupart des gens s’abusent de très bonne foi sur la nature des sentiments qu’ils éprouvent, non seulement parce que leur vanité est intéressée à ces erreurs, mais parce que leur esprit n’est pas assez perçant pour les discerner. Leurs sentiments sont, le plus souvent, assez confus pour leur permettre de s’y tromper, et il est bien vrai que la satisfaction de n’être plus seuls, la vanité d’entretenir des relations qui les flattent, l’espérance d’en tirer profit, composent en eux quelque chose qu’ils prennent sincèrement pour de l’amitié."