A LA RECHERCHE DE LA LITTERATURE PERDUEÂ
Ces marques qui remettent des histoires dans nos quotidiensÂ
Les livres remplissent peu Ă peu les Ă©tals de nos libraires jusquâen novembre, les lecteurs aguerris courent acheter le premier roman de ce jeune Ă©crivain dont les media ne cessent de parler tandis que les passionnĂ©s indĂ©cis arpentent les rayons de leur librairie de quartier sans parvenir Ă faire leur choix⊠Pas de doute, la rentrĂ©e littĂ©raire est lĂ . Mais pas pour tout le monde : seulement 2,5% des français dĂ©clarent lire rĂ©guliĂšrement sur leur temps libre quand la lecture nâarrive quâen 9Ăšme position parmi les activitĂ©s prĂ©fĂ©rĂ©es des jeunes, selon une Ă©tude Ipsos, loin derriĂšre les rĂ©seaux sociaux, la tĂ©lĂ©vision et les vidĂ©os. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la LittĂ©rature souffre de lâapparition des nouvelles technologies et des sollicitations toujours plus nombreuses et diffĂ©renciantes en matiĂšre de divertissement. Pourtant, les nouvelles technologies et Internet ont aussi permis de rendre la LittĂ©rature plus accessible, logistiquement et financiĂšrement. Comment peut-on alors redonner Ă la LittĂ©rature ses lettres de noblesse ? Certaines marques semblent avoir trouvĂ© la rĂ©ponse en lâutilisant comme une source dâinspiration inĂ©puisable, dans le monde entier, et nâhĂ©sitent pas Ă sâen servir, de maniĂšres trĂšs diffĂ©rentes, pour insuffler une pointe de poĂ©sie dans nos vies.Â
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 « Le rĂȘve est la nourriture de l'Ăąme comme les aliments sont la nourriture du corps » Paulo CoelhoÂ
Chipotle, aux Etats-Unis, a eu la bonne idĂ©e de donner une double utilitĂ© aux cups aux paper bags de ses restaurants, normalement vierges ou simplement dĂ©corĂ©s, pour y apposer de courtes histoires « The question isnât really : is this going to change the world ? The question is : is this better than having a blank bag ? (âŠ) It is better to learn something than not to learn something, it is better to laugh than not to laugh, it is better to have your mind provoked than not to. Everybody agrees with this ». La marque qui sâinscrit dans un esprit de « cultivate a better world » nâhĂ©site pas Ă dĂ©cliner ce prĂ©cepte pour irriguer toutes ses prises de parole. Cela passe donc aussi par le fait de se cultiver, de nourrir la pensĂ©e et lâesprit avec une activation intitulĂ©e Cultivating Thought. Dans ce cadre, elle a mis en place un partenariat avec huit Ă©crivains amĂ©ricains, sous lâimpulsion de Jonathan Safran Foer, connu pour avoir Ă©crit ExtrĂȘmement fort et incroyablement prĂšs ou encore Faut-il manger les animaux ? Huit Ă©crivains ont ainsi Ă©crit plusieurs histoires courtes sur mesure et inĂ©dites. Une belle maniĂšre, pour Chipotle, de rayonner toujours plus et de se servir de son owned intelligemment comme dâune occasion de parler Ă sa cible et de crĂ©er de lâengagement.
« Un Ă©crivain exprime toujours dans ses Ćuvres quelque chose dâintemporel » Patrick Modiano
Comment donner envie aux jeunes de lire et de dĂ©couvrir les grands classiques comme RomĂ©o et Juliette de Shakespeare ou encore Le portrait de Dorian Gray dâOscar Wilde ? Si la LittĂ©rature nâest pas un rĂ©flexe pour beaucoup câest aussi parce quâelle revĂȘt parfois un caractĂšre inaccessible, intimidant, voire Ă©litiste, et bien Ă©loignĂ© de notre rĂ©alitĂ© quotidienne. Pourtant, sâil y a une chose sur laquelle le temps nâa pas de prise, câest la beautĂ© des aventures quâelle propose. Le problĂšme nâest pas lâhistoire, mais plutĂŽt le fait de se mettre Ă la lecture, de rĂ©ussir Ă sâapproprier des proses parfois complexes, et de crĂ©er le rĂ©flexe chez une gĂ©nĂ©ration oĂč lâacier a remplacĂ© le papier. Pour cela, la librairie The Wild Detectives a mis en place une campagne clickbait afin dâinciter les lecteurs Ă en lire davantage. Preuve que les classiques ont parfois seulement besoin dâĂȘtre transposĂ©s dans notre Ă©poque pour rĂ©vĂ©ler leur intĂ©rĂȘt toujours dâactualitĂ©.
« Le Temps nous est gare Le Temps nous est train », Jacques Prévert
Avoir un train Ă prendre, câest toujours avoir la sensation de perdre son temps. Et lorsque les retards ou autres problĂšmes techniques sâen mĂȘlent, câest encore pire. Pour cela la SNCF a eu la bonne idĂ©e de proposer une alternative Ă lâennui et aux temps dâattente en installant, dans ses gares, des distributeurs dâhistoire. Au-delĂ dâune simple opĂ©ration de wait marketing on peut surtout y voir un moyen, pour la marque souvent critiquĂ©e, dâapaiser ses clients et de regagner leur approbation.
« Le style nâest pas le vĂȘtement mais la peau dâun roman », Elsa triolet
ProĂšmes de Paris a su exploiter la littĂ©rature pour dĂ©finir un territoire de marque et un ADN forts Ă lâheure de lâhyperchoix vestimentaire dans une industrie qui se banalise. Porter ces vĂȘtements, câest acheter du sens dans un monde oĂč la digitalisation a affectĂ© la valeur du vĂȘtement â produit par des machines en quantitĂ©s colossales, que lâon reçoit en un clic sans mĂȘme le toucher ou lâessayer â comme elle a affectĂ© la valeur des livres et du papier. Mais au-delĂ , pourquoi cela fonctionne-t-il ? Sans doute parce que la mode et la littĂ©rature ont toujours fait bon mĂ©nage ; et parce quâĂ la maniĂšre des Ćuvres littĂ©raires, la mode reflĂšte une Ă©poque, un Ă©tat dâesprit, une posture. Elle veut raconter des histoires Ă travers les vĂȘtements ; et voilĂ une marque qui a su appliquer cette idĂ©e en la prenant au pied de la lettre. Dâautres grands noms de la mode nâont par ailleurs jamais cachĂ© leur fascination pour la littĂ©rature : les livres de Gabrielle Chanel Ă©taient ses meilleurs amis, Yves Saint-Laurent, compagnon de Pierre BergĂ© aussi connu comme Ă©crivain, glissait des extraits de poĂ©sie sur ses vĂȘtements. Morgane SĂ©zalory exploite elle aussi lâunivers littĂ©raire pour sa marque SĂ©zane : en donnant des conseils lecture, en ayant mis en place une librairie, en faisant vivre ses collections Ă travers des citations cĂ©lĂšbres quâelle inscrit jusque dans les boĂźtes de ses colis. Quant Ă Sonia Rykiel, elle est allĂ©e jusquâĂ transformer sa boutique du boulevard St-Germain en vĂ©ritable bibliothĂšque oĂč le vĂȘtement se fraye une place discrĂšte ; tel le lieu sacrĂ© de celle qui voyait en la littĂ©rature une source dâĂ©mancipation Ă lâimage des vĂȘtements quâelle a toujours voulu crĂ©er pour une femme indĂ©pendanteâŠ
« Le temps de lire est toujours du temps volĂ©. Câest sans doute la raison pour laquelle le mĂ©tro se trouve ĂȘtre la plus grande bibliothĂšque du monde » Daniel Pennac
Il est bon de lever la tĂȘte de son tĂ©lĂ©phone et de se laisser surprendre par quelques vers de poĂ©sie dans le mĂ©tro. Mais quel rapport entre mĂ©tro et littĂ©rature ? Outre le cĂ©lĂšbre roman Zazie dans le mĂ©tro, cette ville souterraine a aussi inspirĂ© dâautres grands noms de la littĂ©rature française tels que Louis Aragon, Louis Ferdinand CĂ©line ou encore Jacques PrĂ©vert. Mais loin dâĂȘtre une simple muse littĂ©raire, le mĂ©tro constitue Ă©galement un lieu de dĂ©mocratisation de la littĂ©rature et des poĂštes en herbe. Ceci explique sans doute pourquoi la RATP expose des extraits dâĆuvres littĂ©raires ou encore pourquoi elle a créé le Grand Prix PoĂ©sie RATP, permettant Ă chacun de participer et dâĂȘtre exposĂ©. Câest aussi une maniĂšre dâapporter une pointe de poĂ©sie dans un lieu anti-poĂ©tique par excellence. Toutefois, si ces encarts de poĂ©sie remplacent a priori les encarts publicitaires, ils sont en rĂ©alitĂ© une maniĂšre subtile, indirecte et bien conduite de faire la publicitĂ© de la RATPâŠ
« Le vin est la caverne de lâĂąme », Erasme
La lecture est une activitĂ© essentiellement solitaire que lâon peut difficilement partager. Le vin, lui, est une boisson conviviale, aisĂ©ment partageable. Toutefois, il nous arrive tous parfois de se dĂ©boucher une bonne bouteille et de sâoffrir un petit me-moment autour dâun verre de vin. Pourquoi ne pas combiner les deux pour dĂ©cupler plaisir et dĂ©tente ? Câest sans doute lâidĂ©e quâa eu Librottiglia en crĂ©ant du vin Ă lire. Plus besoin de plonger son regard au fond du verre et de se noyer dans ses pensĂ©es ou de sortir son tĂ©lĂ©phone pour se divertir puisque trois auteurs italiens ont Ă©crit trois petites histoires sur mesure. Une belle maniĂšre dâassocier la noblesse des Lettres Ă lâArt de la table et de crĂ©er de nouveaux moments de consommation.
« OĂč le plaisir ne coĂ»te rien, la jeunesse nâa rien Ă perdre », Alfred de Musset
La littĂ©rature est un plaisir qui peine manifestement Ă sĂ©duire les jeunes. Câest en tout cas le constat que vient de publier lâassociation American Psychological Association (APA), observant le comportement de millions dâadolescents, sur dix ans, afin de connaĂźtre les nouvelles tendances dâoccupation de ceux-ci : les Ă©crans se sont multipliĂ©s, au dĂ©triment de la lecture sous toutes ses formes. Peut-ĂȘtre que la New York Public Library sâest inspirĂ©e de ces rĂ©sultats pour mieux sâadresser aux jeunes tout en sâadaptant Ă leurs usages : utiliser la fonctionnalitĂ© Insta Stories pour la transformer en Insta Novels ; un service gratuit qui permet de diffuser des romans classiques illustrĂ©s par des artistes contemporains repĂ©rĂ©s sur le rĂ©seau social. Une opĂ©ration ingĂ©nieuse qui permet Ă la fois de dĂ©poussiĂ©rer les grands classiques qui dorment dans les bibliothĂšques et de sĂ©duire les adeptes des Ă©crans et des rĂ©seaux sociaux. Les stories sur instagram ne sont pas seulement celles de nos amis ou des influenceurs, mais aussi une vitrine adĂ©quate pour ce tout nouveau genre de ebook.
« Respirer Paris, cela conserve lâĂąme », Victor Hugo
Et si la littĂ©rature venait Ă nous ? Câest un peu lâidĂ©e de lâapplication Emile, qui nous permet de redĂ©couvrir Paris Ă travers les grandes Ćuvres qui la mettent Ă lâhonneur. Car Paris a souvent Ă©tĂ© le personnage principal de nombreux Ă©crits. Les extraits des grands classiques bercent ainsi nos dĂ©ambulations : chaque fois que lâon sâapproche dâun monument, lâapplication nous envoie une notification pour nous proposer dâĂ©couter un extrait de littĂ©rature française en rapport avec le lieu. Une initiative gratuite dĂ©veloppĂ©e par la maison dâĂ©dition Hachette livres, permettant de remettre un peu de sĂ©rendipitĂ© poĂ©tique dans nos vies mais aussi dâinviter les plus curieux et les plus sĂ©duits Ă acheter les livres de la maison dâĂ©ditionâŠ
« Un grain de poésie suffit à parfumer tout un siÚcle », José Marti
La maison Chanel ne semble pas avoir oubliĂ© lâamour de Gabrielle pour la littĂ©rature. La maison de luxe sâapproprie le marronnier de la rentrĂ©e littĂ©raire pour faire la rentrĂ©e publicitaire de ses produits cosmĂ©tiques et parfums. Onze affiches ont ainsi Ă©tĂ© imaginĂ©es, avec 11 citations dâauteurs classiques choisies pour leur lien avec le produit mis en scĂšne. Le luxe utilise ici la littĂ©rature pour sâanoblir une fois de plus et se hisser au rang des grands arts. Câest Ă©galement une maniĂšre, pour la marque, grĂące aux auteurs classiques, de rappeler sa vision intemporelle et son ancrage historique.
« Lâavenir, ce nâest pas ce qui va nous arriver, câest ce que nous allons faire », Henri Bergson
Certains auteurs voyaient en la littĂ©rature le moyen de vivre Ă©ternellement, mais les Ćuvres littĂ©raires peuvent aussi avoir un impact outrepassant largement leur dessein personnel. La littĂ©rature du futur peut-elle nous faire rĂ©flĂ©chir sur le prĂ©sent et nous sensibiliser aux prĂ©occupations actuelles ? Câest le projet de Future Library, qui, bien au-delĂ dâun concept crĂ©atif original, a choisi dâĆuvrer pour le futur de la planĂšte et lâĂ©cologie de maniĂšre poĂ©tique "Future library has nature at its core - and involves ecology, the interconnectedness of things, those living now and still to come. It questions the present tendency to think in short bursts of time, making decisions only for us living now. "
Chaque annĂ©e, un grand Ă©crivain est invitĂ© Ă remettre un manuscrit inĂ©dit qui sera publiĂ© en 2114, imprimĂ© sur le papier dâune forĂȘt norvĂ©gienne rĂ©cemment plantĂ©e. Margaret Atwood, cĂ©lĂšbre auteure notamment connue pour avoir Ă©crit The Handmaidâs Tale, adaptĂ©e en sĂ©rie avec succĂšs, est la premiĂšre Ă sâĂȘtre adressĂ©e aux gĂ©nĂ©rations futures. EspĂ©rons que sa vision et le message quâelle leur laisse est plus optimiste que les nombreuses dystopies effrayantes auxquelles elle nous a habituĂ©s.
Ce projet inédit est une belle maniÚre de faire en sorte que ce nous ne pourrons jamais lire de notre vivant nous fasse réfléchir sur le monde que nous laissons aux générations futures.
La littĂ©rature, Ă travers tous ces exemples, manifeste combien elle constitue une ressource crĂ©ative et aspirationnelle inĂ©puisable facilement appropriable par les marques. Mais bien au-delĂ de son efficacitĂ© et de son adaptabilitĂ©, elle tĂ©moigne aussi, sans doute â en dĂ©pit de lâaffaiblissement de la lecture â du profond besoin dâhistoires que nous avons et de la nĂ©cessitĂ©, pour lâhomme, de se rattacher Ă elles comme Ă un pansement contre la morositĂ© du quotidien.