Quitter son pays, en adopter un autre
Dans le numĂ©ro 12, nous avions ouvert une sĂ©rie de rĂ©cits sur le thĂšme de la migration avec lâhistoire de Delfino Goncalves, depuis son dĂ©part du Portugal jusquâĂ son arrivĂ©e Ă Trept dans les annĂ©es 60. Nous poursuivons ici avec lâhistoire de Nadjib Omar : habitant de St Hilaire, il est originaire dâAfghanistan et sâest installĂ© en France Ă la fin des annĂ©es 70.
Je mâappelle Nadjib Omar, jâai bientĂŽt 70 ans et je suis parti de lâAfghanistan en septembre 77. Au dĂ©part, je voulais faire des Ă©tudes de Droit, mais ça nâa pas fonctionnĂ©. Jâai Ă©tĂ© Ă©ducateur pendant trĂšs longtemps. Jâai travaillĂ© comme Ă©ducateur en France et en Suisse, et actuellement je suis Ă la retraite. Jâhabite Ă St hilaire de Brens.
Au dĂ©part jâai obtenu une bourse pour faire des Ă©tudes en France. GĂ©nĂ©ralement, les bourses quâon accordait aux Ă©tudiants afghans concernaient plutĂŽt les matiĂšres scientifiques. Moi, jâĂ©tais trĂšs content dâobtenir cette bourse pour faire des Ă©tudes de Droit ici Ă Lyon. Mais lâambiance de la fac de Droit nâĂ©tait pas du tout adaptĂ©e Ă mon Ă©tat dâesprit ; la fac de Droit Ă Lyon⊠Cette ambiance mâa beaucoup choquĂ© parce que la plupart des Ă©tudiants affichaient leur indiffĂ©rence vis-Ă -vis des Ă©trangers. La seule personne avec qui je discutais dans cet immense amphithéùtre, câĂ©tait un Comorien. Câest avec lui seul que je pouvais discuter. CâĂ©tait comme ça, je ne sais pas⊠Les gens ne dâadressaient pas Ă nous, ils restaient dans leur coin, entre eux. Dans cette universitĂ©, il y a une coloration assez Ă©litiste, un peu raciste sur les bords.
JâĂ©tais heureux de vivre de maniĂšre indĂ©pendante en France dâautant plus que ce nâĂ©tait pas la 1Ăšre fois que jây venais.
Jây avais vĂ©cu petit, de 8 Ă 12 ans. Puis aprĂšs je suis revenu dans ma jeunesse vers lâĂąge de 17-18 ans. Je suis restĂ© 2 ans Ă Aix-en-Provence et aprĂšs je suis reparti Ă Kaboul.
Quand jâĂ©tais enfant, toute la famille a suivi en France mon pĂšre qui finissait ses Ă©tudes de mĂ©decine Ă lâĂ©poque. Il devait faire sa spĂ©cialitĂ© Ă Lyon, en micro-biologie. Ma mĂšre aussi avait obtenu une bourse, pour faire une maĂźtrise de gĂ©ographie. A Lyon aussi. Ils ont venus avec leurs quatre enfants et on a vĂ©cu quatre belles annĂ©es Ă Vassieux, Caluire. Jâavais un instituteur, Monsieur AndrĂ© Bouvier, qui a remarquĂ© mon goĂ»t dâapprendre. En peu de temps, je suis devenu le premier de la classe. Ce quâil y a dâĂ©tonnant dans tout ça, câest que nous avons Ă©changĂ© des lettres jusquâĂ sa mort. Et⊠deuxiĂšme fait Ă©tonnant, quand je me suis installĂ© Ă St Hilaire, il mâa rendu visite parce quâil Ă©tait natif du Nord-IsĂšre, de Parmilieu, plus exactement !
Ce nâest jamais trĂšs facile quand on vient de lâĂ©tranger, on est dans un nouveau pays, il faut sâadapter. Je passe sur les moqueries quâil y avait avec mon nom, mon nom de famille Ă©tant « Omar ». Souvent on faisait lâamalgame avec « crustacĂ© »⊠« Un cousin qui vit au fond des mers », ce genre de choses ridicules⊠Chaque fois que jâallais dans un commerce ou quelque-chose, je donnais mon nom, on commençait par lâĂ©crire avec un HâŠ
Je disais « Mais⊠ça fait trĂšs longtemps que ce nom existe, vous avez un acteur hyper connu qui est lĂ en France, Omar Sharif, vous lâĂ©crivez comment son nom ? » Et ça, ça dure encore⊠je nâen tiens pas compte, câest comme ça, ça ne va pas aller plus loin⊠je mâen moque un peu.
En tous cas, vivre en France, ce choix de vie, mâaccorde une libertĂ© que je sens en moi-mĂȘme. Il y a eu un moment oĂč tous mes frĂšres et sĆurs, avec mes parents, Ă©taient aux Etats-Unis, avant que mon pĂšre reparte en mission au YĂ©men. Combien de fois ils ont insistĂ© pour que je vienne habiter aux USA avec eux ! Jây Ă©tais allĂ© en vacances. Mais je vous avoue franchement que le peuple amĂ©ricain ne me plaĂźt pas. Enfin, je nâai aucune haine contre eux. Mais câest tellement superficiel⊠Et moi ici, en France, je sens une chaleur que lĂ -bas je ne sens pas. Jâai prĂ©fĂ©rĂ© rester ici.
Bien sĂ»r, la beautĂ© du paysage dâAfghanistan, lâaccueil chaleureux et lâextrĂȘme gentillesse des Afghans me manquent ⊠parce que je ne pense pas revivre la mĂȘme chose ailleurs⊠Mais en France, je me suis fais beaucoup dâamis. Bien sĂ»r, ce nâest pas pareil⊠je parle dans une langue qui nâest pas ma langue maternelle, donc forcĂ©ment, il y a ce petit dĂ©calageâŠ. Et puis, avec lâĂąge, de nombreux souvenirs me reviennent, je repars un peu lĂ -bas dans mon imagination.
Aujourdâhui, en Afghanistan, câest la dĂ©solation. Alors, trĂšs simplement, ce que je dĂ©sire au plus profond de mon cĆur, câest la disparition totale des Talibans. Sans exception. Je ne les considĂšre pas comme des Afghans. Ce sont des gens qui ont Ă©tĂ© formĂ©s au Pakistan par des musulmans intĂ©gristes Arabes et des Pakistanais. Ils ont Ă©tĂ© conditionnĂ©s depuis lâenfance, ils ont envahi lâAfghanistan avec lâaide de ces mĂȘmes Pakistanais et des autres et, on le sait maintenant, des AmĂ©ricains. Jâaimerais que la paix revienne dans un endroit qui a toujours Ă©tĂ© paisible. Actuellement, câest la sauvagerie. Je ne sais pas ce que câest, mais ce nâest pas lâhumain. Ces Talibans, ils ne reconnaissent pas la femme en tant que telle, ni leur mĂšre, ni leur sĆur !
Quand je suis parti, lâAfghanistan Ă©tait un pays trĂšs tolĂ©rant. Dans les rues de Kaboul, certaines femmes Ă©taient voilĂ©es, mais dâautres portaient des pantalons ou des jupes. Pendant le mois du Ramadan, comme mes amis, je fumais ou je mangeais dans la rue. Certains passants, en me voyant disaient : « mon dieu »⊠ou « ce nâest pas Ă moi de le punir, il rĂ©pondra de ça devant Allah ». Mais il nây avait aucune loi religieuse qui nous dictait quoi que ce soit. Moi je suis le plus heureux des hommes parce quâon ne mâa jamais forcĂ© Ă adopter une religion quelconque.
OMAR Nadjib. Saint-Hilaire de Brens, 25 février 2025