Texte de Pauline Laroche-Vachaud
« La Lionne », Ă Trept, câest un nom qui sonne comme une vĂ©ritable institution, un haut lieu, un cĆur encore vivant, au fond, mĂȘme si ce quâavaient Ă©tĂ© ses murs accueille dĂ©sormais bien dâautres gestes et des mondes tout autres... Entre « La Lionne » oĂč, souvent, 10 heures par jour et 6 jours par semaine quelques 80 ouvriĂšres pouvaient suer Ă produire 1500 voire 2000 chemises quotidiennes et, dĂ©sormais, « la Salle des Roches », ouverte aux divers loisirs que nous avons le temps de nous offrir aujourdâhui, rien Ă faire, la parentĂ© est difficile Ă trouver. Lâusine nâest plus ; elle a fermĂ© Ă la fin des annĂ©es 80, aprĂšs un demi-siĂšcle dâĂ©volution, de modernisation, dâextension et dâhonnĂȘte pain lourdement gagnĂ©.
On aimerait quâexiste un livre qui fasse revivre la vie de ces murs quand tant de femmes sâĂ©chinaient aux poignets, aux cols, aux manches, aux boutonniĂšres et aux ourlets, assembler, rabattre, fermer, monter, pointer, finir, plier⊠On voudrait entendre des anecdotes, rendre un peu de voix, de chairâŠ
On pense pour commencer aux guimpiĂšres car, avant lâouverture de « La Lionne » elle-mĂȘme, câĂ©taient elles les tenantes du lieu, elles dont les tĂąches visaient Ă enrouler, en bobines Ă©blouissantes, la magie et la splendeur de la trĂ©filerie, ces fameux fils de faux-or lamĂ©s, Ă un fil de coton ou de soie.
Dans quel but? pour que dans dâautres ateliers, par dâautres ouvriĂšres - une Ă©tape, puis une autre -, finissent par sâenluminer les costumes dâapparat, les beaux vĂȘtements de mode, les habits des grands jours. Et que ça brille ! On voudrait aussi, Ă©videmment, entendre ces fameuses chemisiĂšres qui, plus discrĂštes que les tailleurs, moins immĂ©diatement symboles de la vie du village, de son essor, de son savoir-faire, nâont pourtant rien Ă envier aux fiers et nombreux carriers. Les chemises conçues par ces femmes Ă©taient bien vendues, pour certaines, Ă Pierre Cardin, Paco Rabanne, Charles Jourdan⊠Le prestige est-il moins grand que celui des pierres treptoises composant le Pont Alexandre III, Ă Paris, ou les piliers dâentrĂ©e du Parc de la tĂȘte dâor ? Autres usages, autres gloires, mais une excellence qui circule, et loin. Ce nâest pas rien.
On voudrait Ă©couter leurs histoires, les relayer. Tant de petites mains talentueuses, sans tambours ni trompettes, scrupuleuses, prĂ©cises, tenues Ă des rĂ©alisations impeccables - parfaitement symĂ©triques ou rien, parfaitement rĂ©guliĂšres ou rien, parfaitement fidĂšles au modĂšle ou rien ! La moindre erreur, aussi infime fĂ»t-elle, et il nây avait plus quâĂ reprendre lâouvrage. On voudrait entendre les rires, les blagues, les soupirs, les ragots les espoirs, les lassitudes, les fatigues immenses, les fiertĂ©s et les douleursâŠ
« La Lionne », rien que ce nom, comme trempĂ© dâor et dâacier, semble le signe dâune Ă©lĂ©gance intraitableâŠ. Le travail, lui, Ă©tait-il fĂ©roce, vorace ? Les jeunes femmes ne faisaient-elle que passer, le temps de trouver un mari et de voler vers dâautres horizons ? Souvent, semble-t-il, mais pas toujours. Certaines dames sây engagĂšrent Ă vie⊠Quels bruits, associĂ©s Ă quels gestes, quelles machines habitaient ce lieu comme un orchestre perpĂ©tuel, horloge suisse aux rendez-vous inĂ©branlables : 7h30-12h/12h45-16h15. (Horaires extensibles Ă volontĂ©, bien sĂ»r, puisque le paiement Ă la piĂšce poussait Ă rester.) Un jour de neige, une employĂ©e, venant de Passins Ă vĂ©lo, eut 15 minutes de retard. Vertement tancĂ©e. La production nâattend pas, ne pardonne pas. « Exemple rĂ©ussi de complĂšte dĂ©centralisation », trouve-t-on dans la presse des annĂ©es 60. Il semble que les ouvriers du textile lyonnais Ă©taient trop chers, trop rĂ©actifs sans doute aussi. Alors lâidĂ©e de la campagne avait gagnĂ©. Hommes et femmes portant diffĂ©remment la colĂšre et la pĂ©nibilitĂ© du travail, peut-ĂȘtre, ouvriers et ouvriĂšres moins chers payĂ©s, mais pas moins douĂ©s. Les archives de lâusine ont toutes disparu Ă la mort des Ă©poux Besse, qui menĂšrent le lieu comme leur deuxiĂšme maison, durant presque 30 ans. Les photos qui restaient ont pris lâeau dans une cave. Il ne reste plus dâĂ©crits, plus dâimages, ou trĂšs peu. Il vit cependant, encore, quelques souvenirs. Et ils mĂ©riteraient bien un livre.