Les Aventuriers de la Pizza aux 22 Fromages
Vous avez déjà pu, en lisant les lignes de ce blog, croiser le facétieux Vibescu, jamais à l'abri d'une expérimentation culinaire sans vergogne. Un beau jour, il me partagea innocemment une capture d'écran de son jeu vidéo du moment, Les Sims - Les Urbz, où l'on peut posséder dans son inventaire une mystérieuse pizza 12 fromages.
Notre enthousiasme piqué par une telle surenchère nous amena bien vite à établir une liste des fromages à acheter pour égaler cet exploit, et bien vite le dépasser. Les possibilités étaient infinies, les combinaisons sans fin. Remplacer la sauce tomate par une base de Boursin permettait d'ajouter un "fromage" à la liste, la croûte pouvait être fourrée à la mimolette, le morbier copuler avec le cheddar. Telle la rencontre de grands esprits dans un café parisien scellant la naissance d'un nouveau mouvement artistique ou philosophique, notre discussion alcoolisée inscrivait dans le cosmos un funeste destin placé sous le signe du gras et du lait fermenté. Il fut donc décidé de viser le céleste nombre de vingt-deux.
Une fois le rendez-vous pris et les ingrédients achetés, il était temps de passer les troupes en revue. Les festivités se dérouleraient en la demeure d'Aur'aile de poulet, comparse de Vibescu adepte de la mimolette, des chips au Comté et du gratin d'oignons. Ses fidèles seraient également présents : ledit Vibescu bien entendu, mais aussi Raclémence, et le mystérieux Jer'aime le gras, qui se proposait de faire la pâte lui-même, là où moi et Vibescu aurions sûrement recouvert une Fraîch'up 4 fromages de fromages supplémentaires. D'autres bouffars avaient été invités, mais seul Frédériche en beurre répondit à l'appel, le pauvre bougre ne pouvant se permettre de louper une bouffe végétarienne, pour une fois. Quant au célèbre Rock de Kebab Passion 72, il nous fit faux bond, que son infamie soit conspuée à jamais.
Une préparation mentale de fer et un cadre idyllique.
Il apparut rapidement que la sympathique idée "pour faire terroir" de Jer'aime le gras n'était qu'un vil traquenard : moi-même et Raclémence furent forcés à pétrir la pâte dans la douleur et le servage le plus pur et simple, tandis que Vibescu et Aur'aile de poulet sifflaient toutes les bières en nous déconcentrant. Malgré tout, après un dur labeur, la pâte était prête et en quantité suffisante pour nourrir une famille napolitaine entière.
Enfin, le temps était venu de garnir la première pizza : sur une base de Boursin tombèrent une pluie de morceaux de cheddar, morbier, mimolette, comté, camembert, emmental, etorki, pendant que Vibescu plaçait malicieusement des morceaux de Babybel et des Vache qui rit intactes. Score finale : douze fromages, ce qui était d’ailleurs le nombre originel dans Les Urbz. Loin des vingt-deux annoncés, mais tout de même pas de quoi jouer les marioles. Après un passage express au four, la pizza revint cuite à la perfection : la surface avait entièrement fondu et commencé à gratiner. Fébriles, nous étions tous émerveillés, nous sachant à l'orée d'un territoire inconnu. Je plongeai le premier. Je pense que ce jour-là, une partie de moi a quitté le monde terrestre et est montée au paradis. Les fromages avaient fondu ensemble à la perfection, semblaient s'être totalement mélangés pour ne créer qu'une saveur unique mais d'une richesse infinie, comme une sorte d'übermensch du fromage. L'équilibre était parfait, les fromages les plus forts ne prenaient pas le dessus, la texture était incroyablement croustillante sur le dessus et fondante à l'intérieur. Tout ça était évidemment magnifié par la pâte, elle-même magnifiée par notre souffrance. Juste assez épaisse pour soutenir tout le fromage, elle était elle aussi parfaitement tendre et croustillante.
La deuxième pizza fut l'occasion d'un changement de recette assez drastique : une base sauce tomate fut choisie, mais il fallut alors tout faire pour la recouvrir de fromage, tandis que le bord de la pâte fut fourré, je vous laisse deviner, au fromage. Le résultat fut loin d'être mauvais mais l'incommensurable équilibre de la première tentative ne fut pas préservé. Tout d'abord, la pizza était bien plus grasse et huileuse que la première. Le papier cuisson sous la pâte était sec alors que celui de la première était imbibé de gras. Pourquoi tout ce gras fondu était-il resté sur la pizza ? Ses rebords fourrés au fromage érigeaient-ils des murailles trop infranchissables ? La sauce tomate empêchait-elle le gras de traverser la pâte ? Vibescu avait-il eu la main trop lourde avec la raclette ? Mystère. Quoiqu'il en soit, l'alchimie n'avait pas aussi bien fonctionné : le morbier, la raclette, le gorgonzola, le bleu prenaient souvent le dessus sur les autres fromages, tout ne s'était pas parfaitement unifié en fondant. Bien sûr, cette déception n'était relative qu'à la perfection insolente de notre premier essai.
Après cette deuxième tentative, les troupes essuyèrent une considérable baisse de moral, que nous tentâmes de contrecarrer à l'aide de plusieurs substances plus ou moins illicites. Il fut alors décidé de tenter de répliquer l'exploit de la première pizza. Hélas, tous les fromages avaient été laissés ouverts à l'air libre dans la cuisine, et certains commençaient à tourner de l’œil. Essuyant une larme, Jer'aime le gras offrit une dernière demeure au gorgonzola, vidant la moitié du paquet sur la pizza. Cette action eut d'irrémédiables conséquences : elle fit exploser le caractère de la pizza, qui pour le reste s'approchait effectivement pas mal de la première. Mais pendant que Jer'aime le gras susurrait des mots doux à sa part, en esthète du gorgonzola, nous jetions nos dernières forces dans la bataille. Il faut dire que la combinaison hétéroclite de fromage du deuxième essai avait été particulièrement bourratif, et que comme personne ne m'avait laissé ajouter du Easy Cheese aux recettes, j'en étais réduit à finir les croûtes de mes comparses après les avoir badigeonnées du précieux fromage en spray. Bref, bien que notre constitution ne fut plus à même de nous laisser poursuivre le combat, cette troisième pizza confirmait tout de même les possibilités infinies de notre entreprise. Nous n’avions hélas plus tenu le compte des fromages pour chaque pizza, mais le dix-sept reste ancré dans ma mémoire, sans que je puisse dire s’il s’applique à la seconde ou à la troisième. L’objectif des vingt-deux ne fût donc pas atteint, mais l’original des douze, largement dépassé. Nous nous quittâmes avec de terribles maux de ventre en faisant le serment de nous retrouver prochainement pour finir les deux kilogrammes de pâte restants et la multitude de fromages déballés.
Le lendemain, alors que le crampes d'estomac m'empêchaient d'apprécier Apocalypse Now Final Cut à sa juste valeur au cinéma, le perfide Aur'aile de poulet m'envoyait de nouvelles photos obscènes prouvant que le rite impie se poursuivait dans son antre graisseux. Les légendes "La lutte continue", "Toujours plus de fromage" et "Seuls les cheesers les plus intrépides osent surfer sur pareils rouleaux" accompagnaient ses clichés scandaleux.
La perfidie d’Aur’aile de poulet sera un jour punie.
Le surlendemain, je me retrouvai une fois de plus chez le personnage dérangé, en compagnie de Vibescu ainsi que de son voisin du dessus, déjà rompu aux bouffes acrobatiques avec Aur'aile de poulet. Ledit voisin se trouvait en possession d'une livre de viande hachée qu'il fût convenu de disposer sur une nouvelle pizza (car il restait bien sûr encore de la pâte) afin de rompre l'enchantement fromager qui dictait nos vies depuis quelques jours. La pâte de lait fermenté fût tout de même ajoutée à la garniture, n'en doutez pas une seconde, mais elle se trouvait en proportions égales avec la viande ainsi qu'une pluie de champignons et d'oignons. Le résultat s'apparentait plus à des lasagnes qu'à une pizza, mais toujours avec cette pâte divine dont le secret nous avait été rapporté par l'énigmatique Jer'aime le gras de mystérieux temples orientaux.
Comment conclure une telle aventure humaine ? La confrérie des cheesers formée par un tel challenge lactosé restera à coup sûr solide par-delà nos tombes. Difficile d'en dire autant de nos artères.
Reconstitution vaguement authentique du pendouillage du bébé de Michael Jackson. MJ est incarné par Vibescu et le bébé par mon pot de fromage liquide Squeeze Cheese.
Avant de vous quitter, l’avis de Vibescu sur la soirée :
La première Pizza était un bonheur et une réussite totale. La quantité de fromage à été calculée au centimes de microgrammes près par pas moins de six chercheurs de la NASA, ce qui a eu pour cause une pizza homogène au goût tellement fromager qu'il n'en devenait que plus doux à nos papilles qui n'en revenaient pas ! Les glandes salivaires tournaient à plein régime face à ce goût inconnu, incongru et diablement dionysiaque (et aphrodisiaque). Une larme de digestion coula le long de ma joue, lorsque la part fut engloutie... Je me caressais doucement le giron tout en rêvant de la pizza numéro 2....
Qui fut une énorme erreur ! Les chercheurs de la NASA étaient encore sous le choc de la première salve fromagère et ne put effectuer convenablement les calculs : le Morbier ainsi que la raclette formait à eux seuls un nouveau goût putride qui gâchait le reste de la pizza. Un mélange d’écœurement et de jus de chaussette toasté s'emparait de moi. Je l'ai terminé à contrecœur très lentement.
Je n'ai point goûté à la troisième. Devons nous y imputer à la pizza morbiesclette ou à mon estomac de liliput ? Peut être un peu des deux. Ou pas.