L'amie protectrice
Vous ne croyez pas que je puisse ĂȘtre la vraie patronne dans cette maisonâ? Vous pensez que le maitre est nĂ©cessairement lâhomme ou, Ă dĂ©faut, une femme. Eh bien! Venez chez moi. Nous allons revoir votre Ă©ducation.
Dâaccord. Le lieu est assez modeste. On nâest plus Ă lâĂ©poque des chĂąteaux. Il faut ĂȘtre de son temps. Cela dit, nous habitons tout de mĂȘme une maison ancienne. Sombre et isolĂ©e Ă souhait. Elle est cachĂ©e derriĂšre un Ă©pais massif dâarbres matures. Les grands arbres nous protĂšgent autant des regards des curieux que du soleil. Ils mâoffrent aussi dâexcellents postes de guet. De lĂ , ou de la rambarde de la vĂ©randa, je veille sur le domaine.  Personne nâentre dans ma maison sans que je le sache.
LĂ©galement, le proprio ici câest TĂ©nĂ©brius. Ce nâest peut-ĂȘtre pas le nom quâil a reçu Ă la naissance, mais câest comme ça que je lâappelle. Et ça lui va bien. Câest un grand mince qui ne sort que la nuit, toujours vĂȘtu en noir, avec, quelques fois, une tache de rouge sur la poitrine. Moi, jâai une vraie robe noire naturelle. Câest pour cela que je mâappelle TĂ©nĂ©bra. En fait, câest le nom que je me suis choisi. Ă tout le moins, câest Ă ce nom-lĂ que jâaccepte de rĂ©pondre. VoilĂ pour les prĂ©sentations. Câest moi qui ai dĂ©cidĂ© de nos noms et TĂ©nĂ©brius nâa eu dâautre choix que dây consentir. Câest comme cela. Vivre avec moi vient avec certaines exigences.
TĂ©nĂ©brius est timide, solitaire et il manque de confiance en lui-mĂȘme. Avec son allure nĂ©ogothique, il essaie de se sonner de la prestance. Il rĂ©pĂšte souvent quâil est un descendant dâun comte qui fut cĂ©lĂšbre en son temps. Mais câĂ©tait il y a longtemps. Malheureusement, on doit croire quâil ne reste plus grand chose des gĂšnes anciens. Mon TĂ©nĂ©brius il nâa rien dâimposant. Ă peine rĂ©ussit-il Ă gagner sa vie grĂące Ă un petit emploi Ă temps partiel Ă la Croix-Rouge. Au final, je dois dire quâil est un peu blĂȘme, un peu ennuyant et un peu nigaud. MalgrĂ© tout, je lâaime bien. Sa maladresse naturelle mâattendrit.
Ses vĂȘtements noirs ne sont quâune parure superficielle. Il espĂšre en acquĂ©rir la prestance aristocratique de son lointain ancĂȘtre de Transylvanie. On dit que celui-lĂ mariait lâamour, la gloire et lâĂ©lĂ©gance dans une communion mortelle. Câest lâidĂ©al quâil voudrait reproduire. MalgrĂ© ses laborieux efforts, il ne rĂ©ussit Ă afficher ni esthĂ©tisme dans la dĂ©marche ni majestĂ© dans la posture.
Par contre, il est tellement serviableâ! Quand je veux sortir, il ouvre la porte. Quand je suis prĂȘte Ă rentrer, je miaule et il ouvre la porte. Il me sert mes repas et je me sers dans les siens. Il nettoie ma litiĂšre, mâachĂšte des jouets, me brosse et ramasse mes poils, me conduit Ă mes rendez-vous de santĂ©, me caresse si jâen sens le besoin. En fait, câest mon homme Ă tout faire.
Encore hier, jâai attrapĂ© une souris dans la vĂ©randa. Je nâavais pas faim alors je lâai laissĂ©e bien en vue au milieu dâun carrĂ© Ă©clairĂ© par la lune. Je nâai eu quâĂ appeler et, docilement, mon TĂ©nĂ©brius est venu rĂ©cupĂ©rer la petite carcasse. Pour le service, il nây a pas mieux.
Par pure gĂ©nĂ©rositĂ© Ă son Ă©gard, Je lui prĂ©pare une fĂȘte pour lâHalloween. Depuis des semaines, je lui rĂ©serve une famille de souris qui se croit bien cachĂ©e au fond du garde-manger. Je compte aller chercher les bestioles une par une et les disposer dans chaque piĂšce de la maison. Dâabord une dans sa chambre, camouflĂ©e au fond de ses pantoufles quâil garde au pied de son lit. Il ne pourra la manquer. Jâen dĂ©poserai une autre dans la piĂšce de rangement. Ăa devait ĂȘtre une chambre dâamis, mais mon TĂ©nĂ©brius nâa pas dâamis. Enfin, pas dâautres que moi.
Je mettrai aussi la dĂ©pouille dâune des souris dans le salon, je lâĂ©talerai devant le foyer. On dit que câest lâendroit le plus romantique. Et je garderai la plus dodue pour la cuisine, je la mettrai sur la table, juste devant son assiette. Je vais mâassurer dâattendrir et de rĂ©chauffer un peu la chaire car mon pauvre TĂ©nĂ©brius souffre de sensibilitĂ© dentaire.
Jâimagine son visage quand il rĂ©veillera au dĂ©but de la nuit et quâil verra la table sous le reflet de la lune. TĂ©nĂ©brius vĂ©nĂšre lâastre et sa lumiĂšre. Il dit mĂȘme que la lune est une sorciĂšre. Que, comme lui, elle ne sort que la nuit et garde sa face cachĂ©e. Bien sĂ»r, la lune est une sorciĂšre. Et, depuis toujours, elle est ma complice. Ă deux, nous le contrĂŽlons. Câest notre façon de lâaimer et de le protĂ©ger.
Benoit Bolduc/octobre 2024

















