Ce que câest quâĂȘtre aromantique et asexuelle dans la sociĂ©tĂ©
Ce nâest pas triste en soi dâĂȘtre aromantique et asexuelle. Adulte indĂ©pendante, avec beaucoup de chance dans ma vie et des ami·e·s extraordinaires, 99% du temps jâen suis mĂȘme trĂšs heureuse.Â
Il y a juste ces quelques expĂ©riences qui parfois me touchent plus que je ne voudrais. Attention, je vais parler en gĂ©nĂ©ralitĂ©s. Si vous nâĂȘtes pas personnellement concerné·e par ce que je dĂ©cris, tant mieux pour vous !
En tant que femme, quand un homme me prĂȘte de lâattention, câest gĂ©nĂ©ralement dans une intention romantique et/ou sexuelle*Â
(*de leur propre aveu, qui arrive plus ou moins tĂŽt ou tardivement dans lâĂ©change).Â
Je vois beaucoup les hommes hĂ©tĂ©rosexuels dire ou Ă©crire quâils prennent tous les risques dans les relations en sâapprochant des femmes et en risquant le rejet, mais ce que jâai observĂ©, câest que la plupart dâentre eux rejettent les femmes bien plus violemment. Sâils ne sont pas attirĂ©s par elles, ils ne leur accorderont pas dâattention, mĂȘme en tant quâamies potentielles. (Ce qui expliquerait aussi que la plupart ne croient pas en lâamitiĂ© homme-femme -moins vrai chez les femmes : ils ne deviennent amis quâavec des femmes qui les intĂ©ressent dĂ©jĂ ).
Et quand le fait que je ne sois pas romantiquement ou sexuellement disponible arrive sur le tapis, mĂȘme les « amitiĂ©s » sâĂ©vanouissent.
Si je ne lâai pas dit assez tĂŽt, malgrĂ© le fait que lâhomme en face de moi nâait jamais exprimĂ© son propre intĂ©rĂȘt, cela me sera reprochĂ© comme si je lâavais sĂ©duit exprĂšs pour mieux le rejeter. (Si je lâai dit trop tĂŽt, lâhomme le prend souvent comme un challenge ; dans tous les cas, je suis rarement crue). Devrais-je introduire chaque rencontre avec un homme par « au fait je suis aro/ace » ?
Jâai donc peu dâamis hommes, et moins confiance dans lâamitiĂ© des autres hommes en gĂ©nĂ©ral. Quel dommage ! Et si on en finissait avec la misogynie inconsciente et lâhĂ©tĂ©ronormativitĂ© ?
Je ne peux pas ĂȘtre amie avec un homme comme avec une femme, ce qui limite sĂ©rieusement mes amitiĂ©s potentielles.
Dans une culture Ă la fois hĂ©tĂ©ronormative et monogame, lâhomme est chasse gardĂ©e de sa compagne par rapport Ă dâautres femmes « prĂ©datrices », et vice versa. Il peut sortir seul avec un ami, rarement avec une amie, et encore cela dĂ©pend pour quoi faire.
Donc mĂȘme si je ne regarderais jamais un homme de cette façon, la proximitĂ© que je peux avoir avec des femmes mâest interdite avec la plupart des hommes.Â
Ce que je dis est aussi vrai pour la plupart des autres femmes par rapport Ă la plupart des hommes dans notre sociĂ©tĂ©, mais câest dâautant plus sensible quand je nâai pas de couple et que les relations dâamitiĂ© sont toutes mes opportunitĂ©s de relations avec les hommes qui ne sont pas de ma famille !
Pour ĂȘtre honnĂȘte, dans notre culture Ă la masculinitĂ© toxique et Ă la misogynie bien internalisĂ©e, je prĂ©fĂšre souvent la compagnie des femmes. Mais sur le principe, câest quand mĂȘme du gĂąchis.
Dans le mĂȘme ordre dâidĂ©e, certaines activitĂ©s sont difficiles Ă partager car elles sont classĂ©es culturellement comme romantiques, et si on les fait quand mĂȘme, cela semble toujours finir par se retourner contre nous.
Inviter un nouvel ami seul chez soi, partager des anecdotes intimes, partir en virĂ©e en voiture ou en moto, passer un week-end Ă Venise (avec qui que ce soit, en tĂȘte Ă tĂȘte : impensable), se mettre en colocation passĂ© un certain Ăąge,⊠vous voyez oĂč je veux en venir ?Â
Au lieu de profiter de bons moments et mieux se connaĂźtre, il faut toujours se surveiller pour Ă©viter les interprĂ©tations malencontreuses ou ce qui semblerait prendre trop dâimportance par rapport Ă un Ă©ventuel couple dĂ©jĂ en place. Moi, ça mâĂ©puise.
Il y a dâautres choses aussi, comme ces histoires de +1 dans les Ă©vĂ©nements professionnels ou acadĂ©miques, les mariages, les rassemblements familiauxâŠÂ
Tiens ça me donne envie de faire des trucs marrants, genre rameuter des +1 pas conformes, ou célébrer un anniversaire de célibat. Avec des dragées !
Parfois, mes ami·e·s disparaissent. Quelques mois plus tard, jâapprends quâiels se sont en fait mis en couple.
Ăa câest peut-ĂȘtre le pire.
Je ne suis pas jalouse des couples et de ce que les familles nuclĂ©aires construisent ensemble, mais je souffre que notre culture soit tellement centrĂ©e sur le couple. Ătre « juste ami·e·s » est souvent traitĂ© par-dessus la jambe.Â
Quand ça mâarrive, je comprends mieux pourquoi les gens autour de moi me disent si souvent quâils ne pourraient pas ĂȘtre « tout seuls » comme moi. Ătre seul·e nâest pas une fatalitĂ© juste parce quâon est aromantique et/ou asexuel·le⊠sauf si tous les gens autour de nous sont tellement obnubilĂ©s par leur partenaire romantique et sexuel·le que personne ne construit plus dâamitiĂ©s qui valent le coup.Â
Et quand on a cette conception de lâamitiĂ© oĂč on peut laisser tomber ses « amis » dĂšs quâon trouve « mieux », Ă©videmment quâon ne va pas comprendre quelquâun qui comme moi met lâamitiĂ© au premier rang de ses relations !
Je nâai pas besoin dâĂȘtre la personne la plus importante dans la vie de mes ami·e·s. Câest peut-ĂȘtre un regret que peuvent avoir dâautres personnes de mon orientation mais ce nâest pas un besoin pour moi personnellement. Leurs enfants, leurs partenaires, sont prioritaires, pourquoi pas ? Mais faites attention Ă vos autres relations aussi, ok ?
Je me sens Ă©trangĂšre Ă 40% de ce que vivent et racontent les gens autour de moi (50% quand on ajoute les films et sĂ©ries mais câest un autre sujet. Hum.)
Je peux me rĂ©jouir pour mes ami·e·s et connaissances qui se mettent en couple, se fiancent, se pacsent, se marient ; je peux les soutenir quand iels parlent de leurs histoires de couples.Â
Mais ce nâest pas ma vie ni ma conception du monde, et ça ne me parle pas trop !
Quand mes amies me demandent conseil, je prĂ©face dâun avertissement : « tu sais que le couple Ă la base, je ne vois pas lâintĂ©rĂȘt, donc mon premier rĂ©flexe est toujours de dire « il tâembĂȘte ? ben quitte-le ». » Bon, et aprĂšs je rĂ©flĂ©chis. Quand mĂȘme.Â
Mais ouais, tous ces trucs-lĂ ? Ăa mâĂ©chappe.Â
Et en plus, vas-y pour participer Ă la conversation ! Je sais que je dois dire « bravo », ça, câest intĂ©grĂ©. On nâest pas des monstres. Câest pour le reste que je sĂšche un peu. « Ah ouais, tu te maries ? Câest super, fĂ©licitations. Bon moi je ne ferais jamais un truc pareil haha mais cool pour toi. Cool cool cool. Et sinon euh⊠tu regardes, oh pardon, vous regardez quoi comme sĂ©rie en ce moment ? »
Heureusement, le reste du temps, je suis partagée entre :
97% Vivre ma vie, progresser dans ce qui compte pour moi (et avoir le temps, lâespace et la libertĂ© de le faire !)
2% Ătre hyper-soulagĂ©e de ne pas ĂȘtre en couple. Oui jâavoue, mĂȘme quand les histoires de couples se passent bien je ne suis pas tentĂ©e, mais quand jâentends toutes ces histoires tristes ou choquantes ou simplement frustrantes, avant de laisser place Ă lâempathie jâai ce petit moment un peu coupable de « ha, tout ce que jâĂ©vite ! ». Pardon.



















