Mon prince ne viendra pas
Texte écrit en 2019 pour le concours de la St Valentin du wattpad français. L'objectif était de s'inspirer de la citation ci-dessous.
Love means never having to say youâre sorry â Erich Segal Lâamour signifie ne jamais avoir Ă dire que tu es dĂ©solĂ© -Erich Segal
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Jâai envie de dire que je suis dĂ©solĂ©e.
Jâai envie quâil me dise quâil est dĂ©solĂ©, que je ne devrais pas avoir Ă me sentir mal, quâil sera avec moi jusquâau bout.
Jâai envie quâil me demande dâĂȘtre dĂ©solĂ©e, quâil me dise quâil est déçu, quâil est en colĂšre.
Jâai envie de tout sauf le silence.
La tĂ©lĂ©vision passe des publicitĂ©s pour la St Valentin, et jâai vraiment envie quâelle se taise.
Mais je ne fais rien. Je regarde mon cafĂ© et je fais tourner ma cuiller dedans. Câest drĂŽle, jâaime le cafĂ©, mais lĂ , je nâai pas du tout envie de le boire. Il y a un nĆud dans ma gorge, dans mon estomac, et je ne suis pas sĂ»re que quoi que ce soit puisse entrer.
Bien sĂ»r, il nây a pas de nĆud dans ma gorge. Câest juste le stress, lâapprĂ©hension. Je mây Ă©tais prĂ©parĂ©e, jâai lu tout ce que je pouvais. En thĂ©orie jâĂ©tais prĂȘte. En pratique rien ne se passe jamais comme prĂ©vu.
La tĂ©lĂ©vision passe une pub pour un aspirateur sur le thĂšme du « couple moderne » (un homme avec une cravate, une femme avec un tablier, un enfant, tous blancs, valides, et minces. RĂ©volutionnaire, vraiment.) et sĂ©rieusement, un aspirateur sur le thĂšme de la st Valentin ? En 2019 il faudrait peut-ĂȘtre arrĂȘter de faire ce genre de choses. Je suis dĂ©jĂ Ă©nervĂ©e quand une prĂ©sentatrice quelconque se met Ă dire « lâamour⊠Câest ce qui nous rend humains » et je crois que câest une Ă©mission sur les animaux en couples monogames mais je ne veux pas savoir. Câest beaucoup trop pour moi, alors je prends la tĂ©lĂ©commande et jâĂ©teins cet appareil du diable.
Lâamour ce nâest pas ce qui nous rend humain.
Ătre en couple nâest pas une condition nĂ©cessaire et suffisante Ă ĂȘtre heureux.
Certains et certaines nâen ont pas besoin. Je nâen ai pas besoin. Je nâen ai pas envie. Je peux ĂȘtre heureuse sans.
Je le sais, jâen ai la certitude, je nâai plus quâa le prouver au monde.
Je nâai plus quâĂ le prouver Ă la personne devant moi.
Je suis aromantique.
Je suis aromantique. Je ne veux de relation amoureuse avec personne. Je nâai jamais eu de crush, je nâai jamais Ă©tĂ© attirĂ©e « comme ça » par quelquâun.
Je suis aromantique. Câest un joli mot, un peu comme aromates, ça fait penser aux agrumes, Ă quelque chose qui sent bon.
Je suis aromantique. Pendant des mois, jâai fait jouer le mot, jâai vĂ©rifiĂ© quâil me correspondait bien, jâai lu des tĂ©moignages, jâai vu des gens parler de leur relation avec lâamour et la romance. Je me suis reconnue une fois, puis deux, puis dix, puis Ă chaque tĂ©moignage. Je me suis virtuellement enveloppĂ©e dans un cocon vers, gris et blanc, et je me suis regardĂ©e dans le miroir. Ăa mâallait comme un gant.
Je suis aromantique, et la St Valentin, câest lâune des pires pĂ©riodes pour moi.
Je suis aromantique, et ce matin, je suis un peu Ă cran, alors quand lâhomme devant moi mâa fait un long discours comme quoi moi aussi un jour, je rencontrerais un homme qui me rendra heureuse, je lui ai dit.
Je suis aromantique, et je viens de le dire Ă mon pĂšre.
Alors désolée papa.
DĂ©solĂ©e, aucun homme ne me rendra heureuse. DĂ©solĂ©e, ton futur gendre ne passera la porte de la maison. Tu ne pourras pas lui servir des spaghettis Ă la bolognaise en parlant dâavions, des rĂ©sultats de Rolland Garos ou de ton prochain projet de bricolage. DĂ©solĂ©e, tu ne pourras pas tâentendre avec ton futur gendre, par ce que ton futur gendre nâexiste pas.
Désolée papa, je ne serais pas heureuse comme tu voudrais que je le sois.
Je ne voudrais pas avoir Ă mâexcuser. Je ne voudrais pas avoir Ă mâexcuser de ne pas avoir Ă dĂ©pendre dâun homme pour ĂȘtre heureuse. Je ne voudrais pas avoir Ă mâexcuser de ne pas vouloir attendre mon prince charmant. Et pourtant, jâai envie de mâexcuser face au seul homme duquel je dĂ©pends pour ĂȘtre heureuse.
« Tu es sûre de toi ? Par ce que tu es encore jeune, ça peut changer »
Au moins, jâai une rĂ©action. Je me dis que câest mieux que rien, mĂȘme si ce nâest pas exactement la rĂ©action que jâaurais espĂ©rĂ©e. La fameuse rĂ©action : « tu es trop jeune, câest juste une phase, tu peux encore changer ». Je pense que chaque personne qui sâĂ©loigne ne serait-ce quâun tout petit peu de ce qui parait ĂȘtre la norme a entendu ce type de discours au moins une fois.
Je regarde mon cafĂ©, il faudrait vraiment que je le boive avant quâil ne soit froid. Quand je parle, je parle trĂšs vite, et trĂšs bas. Je parle souvent trĂšs vite et trĂšs bas quand je sais quâil faut parler, mais que je nâai pas envie de parler. Quand je sais quâil ne faut pas parler mais que jâai envie, je parle trĂšs vite et trĂšs haut. Ăa mâa posĂ© des soucis Ă lâĂ©cole.
« Peut-ĂȘtre. Ou peut-ĂȘtre pas. »
Il soupire. Il rĂ©pĂšte « peut-ĂȘtre pas » comme si il testait, comme moi auparavant. Je sais ce quâil se passe dans sa tĂȘte.
Il est en train de faire le deuil de ma relation amoureuse. Je le sais, par ce que je lâai dĂ©jĂ fait avant lui. Je trouve ça bĂȘte.
Je trouve ça bĂȘte de faire le deuil de quelque chose qui nâa jamais existĂ©. Je trouve ça bĂȘte de faire le deuil dâune idĂ©e. Je trouve ça bĂȘte dâavoir Ă©tĂ© tellement conditionnĂ©e Ă lâidĂ©e quâun jour, jâallais ĂȘtre en couple que je doive en faire le deuil. Et je trouve ça triste.
Je comprends, ou peut ĂȘtre que je ne comprendrais jamais vraiment, mais je respecte lâidĂ©e que ce soit douloureux de dire au revoir Ă une relation qui a existĂ©, lors dâune sĂ©paration. Je respecte lâidĂ©e que ce soit douloureux de dire au revoir Ă une relation qui aurais pu ĂȘtre, lorsquâune personne est rejetĂ©e par une autre.
Dans mon cas, il nây a jamais eu de relation. Il faut ĂȘtre au moins deux personnes pour faire une relation. Si ce nâest pas le cas, si on parle de ma relation avec moi-mĂȘme, elle nâa jamais Ă©tĂ© aussi solide. Je nâai jamais Ă©tĂ© aussi confiante en moi sur le plan romantique que depuis que jâai compris que ce nâĂ©tait pas pour moi.
Et si câĂ©tait Ă©goĂŻste ? Et si ne pas « offrir mon cĆur » mais le garder pour moi Ă©tait un acte narcissique ? Je ne relĂšve pas les yeux, je ne le regarde pas. Jâai peur quâil me trouve Ă©goĂŻste. Quelque part, je sais que je me fais des films, il mâacceptera sĂ»rement, mon pĂšre est un homme bien. Jâai de la chance, je veux croire que jâai de la chance. Mon corps et mon cĆur ne sont pas lĂ pour satisfaire les hommes. Ăa a pris un moment, mais je pense quâil lâa compris. Je lâai dĂ©jĂ vu dĂ©fendre des droits des femmes, je lâai dĂ©jĂ vu dĂ©fendre des droits LGBT. Mon pĂšre est un homme bien.
Love is love, ou, dans mon cas, ce serait plutĂŽt no love is no love. Je ne veux pas me forcer, je ne peux pas me forcer Ă aimer.
Pour moi, mon prince charmant est enterrĂ© et oubliĂ© depuis longtemps. Pour lui, je viens juste de planter une flĂšche dans lâarmure Ă©tincelante de son prince-gendre. Câest normal quâil mette du temps Ă lâaccepter.
Jâai mis fin Ă sa fantaisie. Jâai mis fin a ce quâil voulait pour moi. Je me sens bĂȘte. Je me sens Ă©goĂŻste.
Alors tout bas, et trÚs vite, je lui dis que je suis désolée.
Il soupire. Il soupire comme si je lui prĂ©sentais un problĂšme quâil nâa pas envie de rĂ©gler. Il soupire comme si je lui demandais de rĂ©aliser une tache quâil nâavait vraiment pas envie dâaccomplir ce matin. Il soupire par ce quâil ne sait pas quoi dire. Il soupire pour gagner du temps par ce que, comme moi, il nâaime pas le silence.
« Tu nâas pas Ă tâexcuser. »
Il parle fort et doucement. Pas haut, pas bas, juste fort et doucement. Jâenvie cette capacitĂ© quâil a : parler avec confiance, ou avec ce qui semble ĂȘtre de la confiance. Moi qui le connais un peu, je sais quâil cherche ses mots, mais pour quelquâun dâautre, il aurait lâair confiant.
Il prend une gorgĂ©e de cafĂ©. Câest un geste banal, mais lâattente de ce quâil va dire ensuite me tord les boyaux. Alors que je nâai aucun problĂšme dâhabitude, je nâarriverais probablement pas Ă digĂ©rer mon petit dĂ©jeuner aujourdâhui.
« Je ne te dirais pas que je te comprends. Je ne te comprends pas. Je ne te comprends plus depuis longtemps. »
Il rit. Jâai envie de pleurer.
« Je ne te comprends pas, mais tu nâas pas Ă tâexcuser. Ce nâest pas de ta faute si je ne te comprends pas. »
Je ne dis rien. Je pense quâil sâattend a ce que dise quelque chose, par ce quâil soupire encore.
« Je ne pense pas que tu seras heureuse de cette maniĂšre, et jâai peut-ĂȘtre tort, mais jâai peut-ĂȘtre raison. Mais si câest ce que tu es, si câest ce que tu veux, tu ne fais de mal Ă personne, alors tu nâas pas Ă ĂȘtre dĂ©solĂ©e. Personne ne devrait avoir Ă sâexcuser pour ce quâil est. »  Â
Je ne rĂ©ponds pas. Je ne sais pas quoi rĂ©pondre. Je pense quâil attend que je dise quelque chose mais je ne sais pas quoi lui dire. Il attend de moi quelque chose que je ne pourrais pas lui donner.
Alors il fait dĂ©river la conversation. Il me rappelle lâheure, il me dit quâil va falloir que je parte au travail, et que lui aussi. Il me rappelle que je lui ai dit que jâavais beaucoup de choses Ă faire aujourdâhui.
Câest vrai. Il a raison, je suis encore en pĂ©riode dâessai, je dois faire bonne impression. Jâavale mon cafĂ© et je fais une liste mentale de mes taches de la journĂ©e. Jâessaie de me concentrer sur autre chose.
Je nây arrive pas.
Je viens de tuer mon prince charmant pour la deuxiÚme fois. Je viens de décevoir mon pÚre pour⊠bien plus que la deuxiÚme fois.
Il veut juste que je sois heureuse, et je veux juste quâil soit heureux. Le problĂšme est que les deux ne sont pas compatibles. Ce quâil veut pour moi, ce quâil espĂšre pour moi, ce qui le rendra heureux me rendra malheureuse.
Je sais que ce quâil mâa dit est le mieux que je pouvais espĂ©rer. Pour lâinstant, câest la chose la plus proche dâune acceptation quâil puisse me donner. Il va lui falloir du temps, tout comme il mâa fallu du temps.
Alors en attendant, je prends mon sac et marche avec lui jusquâĂ la bouche de mĂ©tro. Jâenfile un sourire sur mon visage et je lui parle du temps quâil fait, des derniers potins et de la sĂ©rie que je regarde le soir.
On ne va pas en parler, juste laisser le temps agir. Et si le temps ne fait rien, si la conversation ne revient jamais, elle restera telle quâelle est Ă jamais. FigĂ©e dans la glace.
Nous resterons Ă jamais au stade « Je ne te comprends pas. Je ne pense pas que tu puisses ĂȘtre heureuse, mais tu ne dois pas tâexcuser ».
Et puis ne pas mâexcuser pour quoi ? Juste par ce que tu mâaimes, je ne devrais pas mâexcuser ? Si tu pense que je suis malheureuse, si je te fais du mal, je ne devrais pas mâexcuser ?
Personne ne devrait avoir Ă sâexcuser pour ce quâon est. On ne devrait pas faire du mal aux personnes quâon aime, simplement Ă cause de ce quâon est.
Jâai envie de mâexcuser, et jâai envie de ne pas avoir envie de mâexcuser. Jâai envie de ne pas avoir besoin de tâexcuser.
Je tâaime, et je ne devrais pas avoir Ă dire que je suis dĂ©solĂ©e.
















