Celle quâon appelait « la pestifĂ©rĂ©e »
Je suis née dans une maison
oĂč lâamour avait parfois le goĂ»t de la peur.
Mon pĂšre frappait ma mĂšre,
ma mĂšre portait la peur dans ses yeux,
et moi, je suis arrivée
sans mĂȘme savoir que jâarrivais.
Une grossesse cachĂ©e Ă elle-mĂȘme,
un enfant quâon ne savait pas attendre,
un bĂ©bĂ© qui nâaura jamais eu le temps
de connaĂźtre la lumiĂšre.
Un jour, les escaliers ont emporté
ce petit ĂȘtre quâelle portait.
Et derriĂšre cette histoire,
il y avait la violence dâun homme
qui nâa jamais su ĂȘtre un pĂšre.
JâĂ©tais trop petite pour comprendre.
Trois ans.
Trois ans seulement
quand jâai perdu mon gĂ©niteur.
Alors il ne resta plus que ma mĂšre,
ma sĆur et moi.
Puis il y eut un autre homme.
Un beau-pĂšre.
Ă mes yeux dâenfant,
il était parfait.
Alors je lui ai donné un nom
quâil nâavait peut-ĂȘtre jamais demandĂ© :
Papa.
Et pendant un moment,
jâai cru que jâavais enfin trouvĂ©
lâendroit oĂč poser mon cĆur.
Puis mon petit frÚre est né.
Et jâai regardĂ© ma mĂšre lâaimer.
Jâai regardĂ© ma sĆur ĂȘtre aimĂ©e.
Et quelque part,
sans savoir pourquoi,
jâai compris que pour moi
lâamour aurait des rĂšgles diffĂ©rentes.
Je ne sais plus quand tout a commencé.
Mes souvenirs sont flous,
comme sâils avaient essayĂ©
de me protéger à ma place.
Mais mon corps, lui, se souvient.
Des coups de poings.
Des coups de pied.
Des objets.
Des murs.
Des barreaux de lit.
Du sang.
Des cris.
Toutes les surfaces ayant rencontrĂ©es ma tĂȘte.
De la pluie qui me tombait dessus
pendant quâon mâinterdisait de rentrer.
Des insultes.
Des menaces.
« Je vais tâemmener chez ton pĂšre. »
Comme si retourner vers celui
qui avait fait peur Ă ma mĂšre
était une punition.
Comme si jâĂ©tais le problĂšme.
Comme si jâavais choisi
dâĂȘtre lâenfant quâon frappait.
Jâai grandi avec cette idĂ©e :
Je suis mauvaise.
Je suis ratée.
Je suis celle quâon supporte.
Celle dont on parle mal
quand elle nâest pas lĂ .
Celle dont on raconte les défauts
sans jamais raconter les blessures.
Ma sĆur recevait de la douceur.
Mon frĂšre recevait de lâamour.
Et moi,
jâĂ©tais la pestifĂ©rĂ©e.
Celle dont personne ne demandait :
« Mais pourquoi elle est comme ça ? »
Personne ne sâest demandĂ©
ce quâun enfant devient
quand on lui apprend que lâamour
peut faire mal.
Personne nâa regardĂ© derriĂšre ma colĂšre.
Personne nâa cherchĂ©
lâenfant cachĂ©e derriĂšre la mĂ©chante.
Alors jâai fini par croire
ce quâon disait de moi.
Jusquâau lycĂ©e.
Deux heures loin de chez moi.
Un internat.
Et pour la premiĂšre fois,
jâai respirĂ©.
Je ne savais pas encore
que lâon pouvait rentrer dans une chambre
sans avoir peur dâentendre des cris.
Je ne savais pas encore
quâune maison pouvait ĂȘtre silencieuse.
Je ne savais pas encore
Ă quel point jâavais besoin
dâĂȘtre loin.
CâĂ©taient les meilleures annĂ©es de ma vie.
Et pourtant,
chaque vendredi,
mon cĆur se serrait.
Parce quâil fallait rentrer.
Puis il y a eu Max.
Jâavais seize ans.
Un garçon qui ne savait pas encore
tout ce quâil allait devenir pour moi.
Je lui ai raconté.
Pas tout dâun coup.
Les mots étaient trop lourds.
Mais pour la premiĂšre fois,
quelquâun a entendu.
Et surtout,
il mâa crue.
Il nâa pas demandĂ© :
« Mais quâest-ce que tu as fait pour quâelle rĂ©agisse comme ça ? »
Il a simplement compris
que je nâavais pas mĂ©ritĂ© ça.
Un jour, ma mĂšre a encore voulu me faire du mal.
Et Max sâest placĂ© entre elle et moi.
Il nâa pas eu besoin de grands discours.
Il sâest simplement mis lĂ .
Entre la violence
et mon corps.
Et quelque chose sâest brisĂ© en moi.
Pas de peur.
Pas cette fois.
Une certitude.
Jâai compris que lâamour
ne devait pas faire trembler.
Que protĂ©ger quelquâun
ne signifiait pas le posséder.
Que lâamour pouvait ĂȘtre
un endroit oĂč lâon respire.
Alors jâai su.
CâĂ©tait lui.
Celui avec qui je voulais construire
quelque chose que je nâavais jamais eu :
un foyer.
Un vrai.
Un endroit oĂč personne
ne frappe personne.
Un endroit oĂč les enfants
nâapprennent pas Ă avoir peur
des adultes qui sont censés les protéger.
Un an plus tard,
nous étions fiancés.
Nous nâavions pas beaucoup de moyens.
Alors nous avons pris
ce petit appartement sous le leur.
Je pensais descendre dâun Ă©tage.
En réalité,
jâavais simplement dĂ©placĂ©
la violence de quelques mĂštres.
Les services.
Les reproches.
Les menaces.
Les insultes.
Les refus quâon me faisait payer.
Puis mon travail a cessé de me payer.
Des mois.
Presque une année.
Et pendant que je cherchais comment tenir debout,
les factures, elles, continuaient dâarriver.
Le loyer.
La voiture.
Les courses.
La vie.
Nous faisions ce que nous pouvions
avec ce que nous avions.
Mais personne ne semblait voir
Ă quel point je me noyais.
Et plus le temps passait,
plus je comprenais.
Ma mĂšre ne racontait jamais
ce qui sâĂ©tait rĂ©ellement passĂ©.
Elle ne disait pas
quâelle mâavait frappĂ©e.
Elle ne disait pas
quâelle mâavait humiliĂ©e.
Elle ne disait pas
quâelle mâavait fait saigner.
Elle racontait seulement
lâenfant horrible.
La fille ingrate.
La fille difficile.
La fille qui avait toujours un problĂšme.
Alors les autres la croyaient.
Encore.
Toujours.
Et moi,
je me taisais.
Parce que comment expliquer
des années de violence
Ă quelquâun qui nâen a vu
que quelques minutes ?
Comment raconter une enfance
quand ceux qui lâont dĂ©truite
racontent eux-mĂȘmes lâhistoire ?
Alors jâai commencĂ© Ă comprendre
quelque chose qui mâa fait mal
avant de me libérer :
Peut-ĂȘtre que je nâĂ©tais pas difficile.
Peut-ĂȘtre que jâĂ©tais blessĂ©e.
Peut-ĂȘtre que je nâĂ©tais pas mĂ©chante.
Peut-ĂȘtre que jâĂ©tais en colĂšre
parce que personne ne mâavait protĂ©gĂ©e.
Peut-ĂȘtre que cette enfant
que tout le monde condamnait
essayait simplement de survivre.
Et peut-ĂȘtre que cette enfant
mĂ©ritait quâon la prenne dans ses bras
au lieu de la frapper.
Jâai passĂ© des annĂ©es
Ă chercher ce que jâavais fait
pour mĂ©riter dâĂȘtre moins aimĂ©e.
Jâai comparĂ© mon enfance
Ă celle de ma sĆur.
Jâai regardĂ© mon frĂšre
recevoir la tendresse
que jâattendais encore.
Et je me suis demandé
si ma mÚre aurait préféré
cet enfant quâelle avait perdu.
Cette question mâa dĂ©vorĂ©e.
Parce quâelle nâest pas seulement une question.
Elle ressemble Ă une condamnation.
Mais aujourdâhui,
je commence Ă comprendre :
Un bĂ©bĂ© perdu nâest pas un enfant choisi Ă ma place.
Et la violence dâune mĂšre
nâest pas la preuve
quâun enfant ne mĂ©rite pas lâamour.
Ce nâĂ©tait pas ma faute.
Je nâĂ©tais pas responsable
des blessures des adultes.
Je nâĂ©tais pas responsable
de leur colĂšre.
Je nâĂ©tais pas responsable
de leurs mensonges.
Je nâĂ©tais pas responsable
de leur incapacitĂ© Ă mâaimer correctement.
JâĂ©tais une petite fille.
Une petite fille qui attendait
quâon lui dise :
« Je te crois. »
« Je suis fiÚre de toi. »
« Tu nâes pas mĂ©chante. »
« Tu nâas rien fait pour mĂ©riter ça. »
« Je suis là . »
Et peut-ĂȘtre quâaujourdâhui,
mĂȘme si ces mots arrivent trop tard
pour lâenfant que jâĂ©tais,
je peux commencer Ă les lui dire moi-mĂȘme.
Je peux prendre sa main.
Regarder ses cicatrices.
Et lui murmurer :
Tu nâĂ©tais pas la pestifĂ©rĂ©e.
Tu Ă©tais celle quâon nâa pas su protĂ©ger.
Tu nâĂ©tais pas la ratĂ©e.
Tu Ă©tais celle qui continuait dâavancer
alors quâon lui avait appris
Ă ne plus croire en elle.
Tu nâĂ©tais pas horrible.
Tu avais mal.
Terriblement mal.
Et malgré tout,
tu es encore lĂ .
Alors peut-ĂȘtre que mon histoire
ne sâarrĂȘtera pas
Ă ceux qui mâont dĂ©truite.
Peut-ĂȘtre quâun jour,
elle parlera aussi de moi.
De celle que je suis devenue.
De celle que je suis encore en train de devenir.
Et peut-ĂȘtre que le plus beau chapitre
ne sera pas celui oĂč quelquâun viendra me sauver.
Mais celui oĂč,
pour la premiĂšre fois,
je me sauverai moi-mĂȘme.
Pas parce que je nâai plus besoin dâamour.
Mais parce que jâaurai enfin compris
que je mĂ©rite dâen recevoir.
Sans coups.
Sans peur.
Sans menaces.
Sans avoir à le mériter.
Juste parce que je suis moi.
Et parce que,
pour la premiĂšre fois,
je choisirai de rester.
De respirer.
Dâavancer.
Et de vivre assez longtemps
pour découvrir qui je serais devenue
si on mâavait aimĂ©e comme il fallait.
Et puis il y a cette famille
dont je suis pourtant censée faire partie.
Les repas auxquels nous ne sommes jamais invités.
Les anniversaires oĂč notre absence
semble ĂȘtre devenue normale.
Les réunions de famille
oĂč lâon existe seulement
quand il faut parler de nous.
Je les vois vivre les uns avec les autres,
partager des repas,
des rires,
des souvenirs.
Et moi,
je reste de lâautre cĂŽtĂ©.
Comme si jâavais Ă©tĂ© rayĂ©e
dâun arbre gĂ©nĂ©alogique
sans que personne ne me demande
si jâavais quelque chose Ă dire.
On ne mâa pas seulement Ă©loignĂ©e de ma mĂšre.
On mâa Ă©loignĂ©e des autres.
Et parfois je me demande
combien de personnes me détestent
sans mĂȘme connaĂźtre mon histoire.
Combien me regardent
Ă travers les mots quâon a dits sur moi.
« Elle est difficile. »
« Elle est ingrate. »
« Elle a toujours été comme ça. »
Alors je reste celle quâon a racontĂ©e
au lieu dâĂȘtre celle quâon aurait dĂ» Ă©couter.
Et mĂȘme maintenant,
quand je pense Ă partir,
je nâarrive pas Ă ressentir
la liberté que je devrais ressentir.
Parce que partir de chez elle
ne signifie pas encore
ĂȘtre loin dâelle.
Je pourrais changer de toit,
changer de rue,
changer de vie,
et pourtant continuer
Ă lâentendre dans ma tĂȘte.
Ses mots.
Ses coups.
Cette peur qui sâest installĂ©e en moi
bien avant que je comprenne
quâelle nâavait rien de normal.
Je suis angoissĂ©e Ă lâidĂ©e de partir.
Pas parce que je ne veux pas ĂȘtre libre.
Mais parce que je ne sais pas encore
si je serai assez loin.
Assez loin pour ne plus trembler
quand mon téléphone affiche « maman ».
Assez loin pour ne plus avoir peur
de ce quâelle pourrait dire.
Assez loin pour ne plus surveiller
mes paroles, mes gestes, mes décisions.
Assez loin pour enfin comprendre
que ma vie mâappartient.
Jâai vĂ©cu tellement longtemps
avec lâimpression quâelle pouvait
toujours mâatteindre
que mĂȘme la libertĂ© me fait peur.
Câest Ă©trange, nâest-ce pas ?
Avoir rĂȘvĂ© toute son enfance
de pouvoir partir,
et trembler maintenant
devant la porte.
Parce que partir physiquement
est parfois beaucoup plus simple
que partir intérieurement.
Je ne sais pas encore
Ă quelle distance il faudra ĂȘtre
pour me sentir en sécurité.
Mais je sais une chose :
un jour,
je partirai assez loin.
Pas forcément en kilomÚtres.
Mais dans ma tĂȘte.
Dans mon cĆur.
Dans ma vie.
Et ce jour-lĂ ,
son regard sur moi
ne décidera plus de qui je suis.
Ses mots ne seront plus ma vérité.
Sa version de moi
ne sera plus mon identité.
Je ne serai plus
la fille quâelle a dĂ©signĂ©e
comme la mauvaise.
Je serai simplement moi.
Et peut-ĂȘtre que ce sera ça,
le véritable départ.
Nini.
Ps: ceci est mon histoire, aucun dĂ©tail nâest faux.















