KUESSIPAN - Après la trilogie bien remuante sur trois femmes “à part”, formée de Benedita, Annette, et Titane, je m’en suis retournée en salle pour savourer un autre film sur une femme exceptionnelle, mais par opposition méditatif. Kuessipan joue sur de la vie des Innus de “La Réserve” dans les grands espaces au Canada. Le film montre ces lieux peu connus ou est implantée une population minoritaire originaire de ces terres encore un peu sauvages.
Pour son premier long métrage de fiction, la réalisatrice québécoise Myriam Verreault a donc choisi d’adapter le roman “Kuessipan”, paru en 2011 et écrit par Naomi Fontaine, une jeune romancière de 23 ans, membre de la nation innue d’Uashat. Myriam et Naomi ont associé leurs forces et leurs talents pour l’écriture du scénario, un livre dont elle se sont souvent éloignées, mais sans jamais en trahir l’esprit.
À Sept-Îles, sur les bords du Saint-Laurent, la population innue est donc “parquée” dans des réserves. Deux enfants, Mikuan et Shaniss y ont grandi, la première dans une famille unie, la seconde séparée de ses parents violents et alcooliques, y sont devenues inséparables. Mais au sortir de l'adolescence, leurs chemins semblent emprunter des chemins différents. Mikuan, éprise de littérature, ne rêve que de quitter une communauté qui l'étouffe tandis que Shaniss s'y est retrouvée piégée par un compagnon toxico et l'enfant qu'il lui a fait.
En toile de fond, un très large et émouvant propos sur l’amitié dans sa plasticité à résister au temps, aux changements, et au développement familial des protagonistes en question. Mais ce fil conducteur se fait par moment plus discret au profit d’un propos classique mais toujours extrêmement juste et bien senti sur la différence, l'adolescence, la beauté des langues, les difficultés et la puissance que donne l’appartenance à une communauté autochtone, et le poids des traditions que cela coute aussi…
Kuessipan n’est pas un film «sur» les innus, c’est un film «avec» des innus dans le but parler de toutes ces choses si sensibles à propos desquelles le débat est sans cesse à renouveler, que ce soit à l’échelle du groupe, ou au niveau du combat de chacun. La façon dont chaque individu choisit de prendre sur lui la part de l’héritage collectif, n’est évoquée que lorsqu’il s’agit de s’en émanciper, et nous laisse sur notre faim. On peut aussi regretter que les traditions dont il est question, et la façon dont elles constituent ce ciment indélébile dans la communauté Innue ne soient que survolées.
L’ensemble reste prenant, émouvant, authentique et à tout moment instructif. Avec cet opus, une nouvelle preuve est apportée qu’un film de fiction peut nous apprendre autant de choses sur un sujet, voire davantage, qu’un documentaire pur et dur. En nous intéressant à l’évolution de l’amitié entre deux jeunes filles fort différentes l’une de l’autre et en posant les bonnes questions quant aux limites entre ce qui ressort de la protection de la culture d’un peuple et un repli identitaire, Kuessipan devient un témoignage incontournable.
NOTE 15/20 - Une belle chronique, âpre et sensible, de deux amies amérindiennes : l’une s’accroche aux traditions innues, l’autre veut s’adapter au Québec moderne.
Poésie des images, délicatesse du style : Myriam Verreault, la réalisatrice, a un passé de documentariste et capte avec finesse les flux sous-jacents de sentiments: la mélancolie, la quête d’identité, et quelques bribes sur les rites de passage. Son film est une ode à une culture menacée, mais aussi une belle leçon d’amitié.