François Durif, Jour heureux, Abri Durif, Paris, 22.10.21
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François Durif, Jour heureux, Abri Durif, Paris, 22.10.21

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Tout se déroule comme prévu. Rien ne s'est arrêté à ta mort, la vie continue dans son implacable trivialité. Les jours se lèvent et les nuits tombent, de plus en plus brusques, de plus en plus tôt. Je prélève des souvenirs tendres dans mon disque mou, enflé de l'amour que je te porte. Je laisse passer un tram et puis un autre pour ne pas interrompre mes fouilles.
J'aimerais partager avec toi les mots et les concepts de Susan Sontag, de Hannah Arendt. J'aimerais que Shannon Wright te console toi aussi, comme elle le fait pour moi.
Je voudrais que tu puisses encore me parler de Nietzsche et que tu éclaires mon accès à ses textes. Que tu défriches les contres-allées, que tu retiennes les branches qui s'accrochent à mes cheveux pendant que je regarde mes pieds, que j'oublie qu'on avance mieux, sinon plus vite, lorsqu'on regarde loin.
Je fais des malaises, tout à coup ma vue se brouille, j'ai chaud, je ressens un engourdissement de mes membres, de mon visage. Mes bras pèsent le long de mon corps et je fonds comme une flaque de cire chaude. Hier, comme ça, je me suis entendue dire "je reviens " mais je ne suis jamais revenue. J'ai continué à brûler et à fondre autour de mon centre.
Les souvenirs les plus heureux racontent ton absence en creux. Je vais m'habituer et cette idée me débecte certains jours.
Je ne te pleure pas, je te loue, je t'aime, j'ai encore l'impression de t'attendre mais mon corps ne se méprend pas, il tombe, chavire et plie.
La plus atroce offense que l’on puisse faire à un homme c’est de nier qu’il souffre.
Cesare Pavese, Le Métier de vivre, Gallimard, 1958ce
Je remplis la baignoire d’eau tiède qui se transforme en partie en mousse Hermès, Vickie Gendreau partage mon bain. Je tourne les pages, mon cul de prolote dans la mousse de bourgeasse, je les tourne de plus en plus vite et mon ventre raconte sa vie à l’eau d’hermès. J’immerge ma tête, j’entends la salade de fruits se faire digérer, et les trop nombreux cafés, et les mots de Vickie qui deviennent des frissons sub aquatiques. C’est balaise. J’entends mes mots à moi coincés dans mon larynx, tout complexés, tout contrits, tout cons. Mon larynx endolori d'avoir gueulé comme un perdu.
Au quai des brumes, j’ai pris son Testament sur l’étagère et j’ai lu une page, puis deux, et finalement cinq. Je passe en caisse avec l’ensemble de son œuvre. Je l’envie d’être si jeune et d’avoir toutes ces pages sur des étagères de librairie. C’est moche l’envie. Je me dis qu’il faut que j’arrête avec ces conneries et que je cravache au lieu de maronner.
Plus tard je tape son nom dans google parce que je veux voir son visage. Je ne digère pas ce que je lis, je ne supporte pas d’apprendre que ces mots-là , qui se cognent dans mon sac, dans ma tête et dans mon bain, sont les premiers et les derniers.
Vickie Gendreau a 24 ans, elle n’en aura jamais 25 parce qu’une tumeur lui a grignoté le cerveau et c’était plus rapide encore qu’une fulgurance.
Je chante très bas : emmène-moi danser …
… en fermant les yeux, comme une prière…
emmène-moi / emmène-moi / emmène-moi
emmène-moi danser
Je fais diversion parce que la mousse n’absorbe pas tous les chagrins, celui de Vickie, le mien, celui des vivants, l’obscénité des pages wikipedia qui donnent des dates de morts aberrantes. Ça va pas la tête ? Et puis quoi encore ?
Hier soir Isa me parle d’une comète qu’on peut observer à l’œil nu dans le ciel de juillet. Je ne savais pas. Je ne sais jamais ce genre de chose.
Ce que je sais c’est souvent ce que je ressens. Comme l’impression que j’ai depuis hier d’avoir une comète incandescente qui crépite dans mon sac, et ma tête et mon bain, le modèle noir sur blanc, une obsession qu’il fallait partager.
La nuit qui va du dimanche au lundi est pour moi celle du doute fondamental et de la perdition.
Au couché du soleil, le ciel est jaune, un bon vieux jaune pisse. Il fait une chaleur vulgaire et je soupire sévère.
J'ouvre des applications que je referme aussitôt. J'ouvre et je ferme des dossiers suspendus, je claque les portes, passant d'un projet à l'autre, ça fait une petite musique métallique.
Je remplis un panier ASOS de fringues hallucinantes, des vĂŞtements que je mettrais jamais qui sortent de ma ligne habituelle.
Je lis mon horoscope de la semaine, du mois, du reste de l'année. J'essaie d'y trouver l'inspiration d'un plan de carrière viable. Mercure redevient directe.
J'ouvre une page qui me renseigne sur les injections de toxine botulique. 380 balles l'injection. Je me demande à quelle fréquence il faut renouveler l'opération.
J'en veux pas de cette bouche de vieille.
Je cristallise sur la chemise psychédélique qu clignote dans mon panier ASOS.
Je sais pas si j'abuse.
Je sais pas si elle ira avec ma nouvelle bouche. Qu'est-ce qu'on porte avec le spleen du dimanche soir ? Un slip noir, trois kg de cernes et une fine rosée d'angoisse sur les tempes.
Je me demande si j'officialise l'insomnie en envoyant un sms, en ouvrant messenger. Drama gouine du dimanche avec son trou dans le ventre. Collection printemps-été de 1982 à nos jours, le trou dans le ventre est une béance estivale qui se comble avec différents matériaux allant du crémant d'Alsace à la glace à la vanille. Le sujet peine généralement à trouver les quantités raisonnables au remplissage de cette béance. Il a tendance à dépasser les bornes.
Qui décide de l'emplacement des bornes ?
Je fais le voeu d'un changement radical sans savoir lequel.
J'ai une image mentale de moi en princesse défigurée par la toxine botulique, figée, congelée dans une expression illisible pour mes proches.
Tu peux me dire si tu souris ? Je sais pas si t'es au bord des larmes ou en train de jouir. Tes yeux racontent une histoire parallèle à celle de tes lèvres. Tu nous perds. On comprends plus rien à ta tronche, meuf.
La fatigue me gagne mais je suis trop nerveuse pour garder les yeux fermés. Ou alors c'est le botox.
Le matin est loin, je poursuis mes délires parasités par la musique stroboscopique d'un néon qui claque, par la respiration exagérée du frigo. Ce détail devient une source d'agacement majeure. La fatigue comme un néon qui saute juste derrière mon oeil droit. Le matin se met à grésiller et j'ai tout oublié des paniers remplis, des messages stockés dans les fenêtres messenger, cette sempiternelle impression de n'avoir rien dormi. D'avoir tout rêvé. Tout sauf le trou dans le ventre à combler.

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La pilosité anarchique du chien serpillière
Tellement moche qu'il en devient adorable
Le soleil froid du petit matin
Les trois marches qui séparent mon immeuble de la journée qui m'attend
Les 1256 façons possibles de les descendre
La voix de Françoise Sagan, plusieurs heures d'affilée
Sagan qui va vite, qui bouffe les mots, qui bouffe la vie, qui se fait recracher par le jour qui se lève
Sagan qui dénigre les médicaments qui apaisent ou qui stimulent
Parce que le whisky est plus franc
Un honnĂŞte whisky sans ordonnance
Sagan et la peur de la page blanche
Trois whiskies, deux maxiton pour ne plus trouver grotesque les airs qu'on se donne
Prendre la décision d'être gaie comme un pinson
Décréter l'état de joie
Se faire cette politesse tant que possible
Se creuser les bonnes rides
Celles des fou rires et des plaisirs
Un peu de mort dans l'âme pour le troisième anniversaire des 17 jours passés dans le monde parallèle
Colonie de vacances chez les pimpins
T'as pas une clope ?
T'es belle
Mais t'as des clopes?
T'as un beau visage, c'est dommage
Je peux finir ta clope ?
Parfois ça vient de nulle part, la question de savoir qui a survécu, qui est sorti et quand
Le brouhaha dans ma tĂŞte qui devient du charabia au bout de mes doigts
La radio qui vole au secours de mon cerveau en maintenance
Charlotte Rampling qui dit Putain
Les bouches pleines de surprise
Putain fait chier
Son français délicieux mis de côté quand elle parle de sa mère dont elle dit qu'elle n'y arrivait pas, elle se noyait
Comment le dire ?
Into the darkness
Bien reçu Charlotte
Le darkness on connaît
Les bails sombres
La ramasse qui tape derrière la nuque
Là où on préférerait une caresse
Les fins du monde en boucle
La rate au court-bouillon
Sans se départir de cette forme d'humour qui recouvre la merde comme de la chantilly
Assurer une bonne diversion
T'es sûre que t'as pas une clope ?
La tension retombe au moment où les minutes de soleil sont arrachées au jour.
Une Ă une pendant les prochains mois.
Les miracles se font dans mon dos, comme celui des jours sang devenus des jours "avec".
Les chairs se déchirent mais les émotions s'émoussent, les couleurs pâles reposent l'oeil. Pendant une bonne semaine tu te sens comme le couteau qui cherche où se planter, qui se demande quoi détruire qui ne le soit pas déjà . Et puis tu es désarmée, tu perds le goût de la violence, c'est trop tard. Ça reviendra, c'est toujours le même cycle, jusqu'à l'épuisement des stocks de seum, toujours la même rengaine et les mêmes mots pour la chanter.
J'aimerais te dire qu'on n'est pas pété pour toujours mais ce serait une insulte à ton intelligence. Ce que je peux te dire, ce que je crie à peu près tous les mois sur à peu près tous les toits, c'est que tout passe, même si ça revient, c'est plus pareil, c'est comme les vagues, t'en as pas une comme l'autre. Paye ton image à la con.
J'ai arrêté de me demander à quelle sauce j'allais être bouffée quand j'ai commencé à me rendre indigeste.
J'ai trouvé l'équilibre quand j'ai renoncé à la stabilité, que je me suis balancée sur des jambes molles ouvertes à la conquête de nouveaux appuis.
La complexité sans aucune forme de complication.
Quand j'ai commencé à creuser, je ne savais pas ce que j'allais trouver. L'or, la merde ou l'un déguisé en l'autre.
J'ai vu des eaux claires scintiller comme un ciel et j'ai voulu y baigner mon corps.
J'ai marché dans une vase compacte et tout s'est troublé, je n'ai plus vu où je mettais les pieds. J'ai pensé à l'or qui se cache dans la merde. Mon pas s'est fait plus lourd, mes intentions m'écrasaient les épaules, j'avais le corps plié et j'appelais ça une danse.
Chaque pas semblait éloigner de moi le scintillement et la clarté. Je crois que je m'enlisais. J'ai pensé à me laisser avaler par la vase ou à laisser tomber, revenir sur mes pas, regagner la berge et détourner le regard de mes eaux sales. Abandonner l'idée du scintillement et de l'eau claire.
Je tenue ma tête entre mes mains, je me suis sentie implantée profondément dans le limon, j'ai vu mes jambes nues disparaître et j'ai serré très fort mes tempes. J'ai pensé à hurler mais j'ai ressenti la honte. Je me suis vue de loin, c'était ridicule mais pas drôle. C'était triste. J'ai eu peur.
Peur comme quand on pense ouvrir un livre mais qu'on trouve un miroir. Quand on veut y lire une belle histoire mais que c'est juste un procès.
J'ai détendu mes doigts et j'ai fermé les yeux, j'ai caressé mon crâne, je me suis tenue immobile et j'ai attendu.
Je me suis demandé si la vase était un état d'esprit et les eaux claires un leurre. Dans le doute, je me suis couchée en boule derrière mes paupières pour attendre la fin des turpitudes. Il faisait noir, tout était chaud et c'est d'ici que j'écris.