Quand le physicien Alain Sokal croit tenir la psychanalyse ! (Alexandre Bleus)
Nous continuons notre petit tour des principaux opposants Ă lâ Ă©difice conceptuel ainsi quâ Ă la pratique Ă©laborĂ©s par Jacques Lacan. Et, en lâ occurence, les accusations dâAlain Sokal contre Jacques Lacan mĂ©ritent dâĂȘtre examinĂ©es avec la rigueur dont elles se rĂ©clament elles-mĂȘmes. On notera au passage que celles-ci sont assez gratinĂ©es !
En 1996, le physicien amĂ©ricain Alain Sokal fit paraĂźtre, dans la revue Social Text, un article dĂ©libĂ©rĂ©ment absurde, truffĂ© de rĂ©fĂ©rences pseudo-scientifiques, afin de dĂ©montrer que certains milieux acadĂ©miques des humanitĂ©s acceptaient sans discernement tout texte jonchĂ© de terminologie savante. Fort de ce canular, Sokal publia ensuite, en collaboration avec Jean Bricmont, Impostures intellectuelles , ouvrage rĂ©digĂ© en 1997, dans lequel il sâen prit nommĂ©ment Ă Jacques Lacan. Lâobjection centrale quâil formula tient en quelques propositions : Lacan emploierait des concepts issus de la topologie mathĂ©matique (tore, surface de cross-cap, nĆud borromĂ©en) sans que ces emprunts obĂ©issent Ă la moindre nĂ©cessitĂ© dĂ©monstrative ; les formules mathĂ©matiques seraient convoquĂ©es comme des ornements rhĂ©toriques, Ă©trangĂšres Ă toute opĂ©ration de calcul ou de preuve ; et les analogies Ă©tablies entre structures topologiques et structures psychiques resteraient fondamentalement mĂ©taphoriques, câest-Ă -dire dĂ©pourvues de la contrainte formelle qui seule lĂ©gitime, aux yeux du physicien, lâusage du langage mathĂ©matique. Il appert que cette critique, formulĂ©e avec une prĂ©cision certaine, repose nĂ©anmoins sur une prĂ©misse que Sokal ne discute jamais : lâidĂ©e que le seul usage lĂ©gitime des mathĂ©matiques est lâusage quantitatif et prĂ©dictif propre aux sciences de la nature.
Quelle Ă©trangetĂ© que de prĂ©tendre dicter Ă la pensĂ©e les conditions de son propre droit Ă lâemprunt conceptuel !
Pour comprendre lâusage que Lacan fait de la topologie, il faut dâabord accepter de distinguer deux rĂ©gimes dâintelligibilitĂ© du concept mathĂ©matique. Le premier, auquel Sokal reste fidĂšle, est le rĂ©gime de la formalisation quantitative : une Ă©quation vaut parce quâelle prĂ©dit un rĂ©sultat mesurable, parce quâelle contraint des grandeurs dans un espace mĂ©trique. Le second rĂ©gime, que la tradition structurale a explorĂ© bien avant Lacan (et lâon pense ici Ă Claude LĂ©vi-Strauss convoquant la thĂ©orie des groupes, ou Ă Roman Jakobson sâappuyant sur la phonologie diffĂ©rentielle ), est le rĂ©gime de la formalisation qualitative ou relationnelle : une structure mathĂ©matique y vaut non point pour ses propriĂ©tĂ©s mĂ©triques, mais pour les relations dâordre, dâenveloppement, de frontiĂšre, de continuitĂ© quâelle rend visibles. Câest avec clartĂ© que lâon peut constater que Lacan ne prĂ©tend jamais mesurer quoi que ce soit de lâinconscient, ni prĂ©dire la trajectoire dâun symptĂŽme comme un physicien prĂ©dirait la chute dâun corps. Ce quâil cherche, câest une Ă©criture ,au sens le plus rigoureux, de la structure du sujet, structure que le langage ordinaire ne peut que manquer parce quâelle touche prĂ©cisĂ©ment Ă lâindicible de la division subjective. La surface de Moebius, par exemple, nâest pas une mĂ©taphore du moi : elle est le schĂšme dâune topologie sans envers, dâun espace oĂč la distinction intĂ©rieur-extĂ©rieur est suspendue, ce qui modĂ©lise avec une exactitude que nulle analogie verbale nâatteindrait la façon dont le sujet de lâinconscient ne se situe pas dans la profondeur mais Ă la surface mĂȘme du discours. Que cette modĂ©lisation ne produise pas dâĂ©quation diffĂ©rentielle ne la rend pas moins rigoureuse ; elle obĂ©it simplement Ă une autre contrainte formelle, celle de la cohĂ©rence topologique elle-mĂȘme.
Peut-on, en toute honnĂȘtetĂ© intellectuelle, reprocher Ă un architecte de ne pas faire de la chimie sous prĂ©texte quâil se sert de la gĂ©omĂ©trie ?
Il faut ici introduire une considĂ©ration dâordre mĂ©taphysique, que Heidegger a dĂ©veloppĂ©e de maniĂšre dĂ©cisive dans Ătre et Temps : lâĂȘtre du Dasein nâest pas un ĂȘtre-substrat, massif et localisable dans lâespace physique, mais un ĂȘtre-de-structure, dont la spatialitĂ© propre est toujours dĂ©jĂ orientĂ©e, Ă©cartĂ©e de soi, tendue vers un monde. Lâhomme nâhabite pas lâespace euclidien comme une pierre y repose ; il lâexiste, il y projette une gĂ©ographie intime que nulle mesure cartĂ©sienne ne saurait Ă©puiser. Or câest prĂ©cisĂ©ment cette « spatialitĂ© existentiale », pour reprendre le terme heideggerien, que Lacan sâefforce de formaliser lorsquâil introduit le tore ou le nĆud borromĂ©en : non pour dĂ©crire le cerveau, mais pour Ă©crire la structure de cet ĂȘtre qui parle et qui, parlant, se trouve divisĂ© dâavec lui-mĂȘme. La topologie lacanienne est ainsi une ontologie du sujet parlant, une tentative de donner corps Ă ce que le discours philosophique ne peut quâapprocher par la voie dâune phĂ©nomĂ©nologie toujours menacĂ©e de retomber dans lâintuitionnisme.
Le grief le plus prĂ©cis de Sokal porte sur le nĆud borromĂ©en, cette configuration de trois anneaux telle que retirer lâun quelconque dâentre eux libĂšre immĂ©diatement les deux autres. Sokal juge lâapplication de cette structure au registre RSI â RĂ©el, Symbolique, Imaginaire â arbitraire et dĂ©nuĂ©e de toute vertu explicative. Je pense que ce jugement repose sur une confusion entre explication causale et modĂ©lisation structurale. Le nĆud borromĂ©en ne « cause » pas les registres lacaniensil les met en rapport dâune maniĂšre telle que leurs propriĂ©tĂ©s de dĂ©pendance rĂ©ciproque deviennent lisibles. Que le RĂ©el, le Symbolique et lâImaginaire soient, dans la clinique, liĂ©s de telle sorte que la dĂ©faillance de lâun entraĂźne lâeffritement des deux autres, câest lĂ une observation que Lacan avait conduite Ă travers des annĂ©es de travail clinique, notamment dans son Ă©tude de la psychose et de la forclusion du Nom-du-PĂšre ; le nĆud borromĂ©en ne fait que donner Ă cette observation une forme mathĂ©matiquement cohĂ©rente. Bien plus, la topologie des nĆuds possĂšde une littĂ©rature mathĂ©matique considĂ©rable, indĂ©pendante de toute application psychanalytique, et les propriĂ©tĂ©s des nĆuds borromĂ©ens y sont Ă©tablies avec toute la rigueur formelle que lâon peut dĂ©sirer. Que Lacan sâen empare pour penser la structure du sujet ne constitue pas une « imposture » ; cela constitue un geste Ă©pistĂ©mologique que lâhistoire des sciences connaĂźt bien, celui par lequel une discipline emprunte Ă une autre ses outils formels pour les adapter Ă un objet nouveau. La thermodynamique nâa-t-elle pas fourni ses concepts Ă la thĂ©orie de lâinformation ? La gĂ©omĂ©trie riemannienne nâa-t-elle pas Ă©tĂ© mobilisĂ©e par Einstein pour penser la courbure de lâespace-temps, usage que les gĂ©omĂštres du dix-neuviĂšme siĂšcle nâavaient nullement anticipĂ© ? Sub conditione dâune lecture attentive aux niveaux dâabstraction en jeu, il nây a rien dans la dĂ©marche lacanienne qui ne soit soluble dans lâhistoire ordinaire des transferts conceptuels entre disciplines.
Nâest-il pas remarquable, dâailleurs, que Sokal nâait jamais jugĂ© utile de consulter un mathĂ©maticien spĂ©cialiste de topologie des nĆuds avant de rendre son verdict ?
Il existe une tentation proprement positiviste qui consiste Ă vouloir dresser les frontiĂšres du dicible : voici ce que la science autorise, voici ce quâelle interdit. Sokal cĂšde Ă cette tentation avec une ardeur que lâon pourrait presque admirer si elle nâĂ©tait si rĂ©ductrice ! La psychanalyse nâest pas une science naturelle, et Lacan a toujours Ă©tĂ© le premier Ă le souligner ; elle est une pratique fondĂ©e sur la parole, dont lâobjet, lâinconscient structurĂ© comme un langage, ne se laisse pas saisir par les instruments de la physique. Reprocher Ă cette pratique de ne pas produire des Ă©quations vĂ©rifiables, câest reprocher Ă la musique de ne pas ĂȘtre de la peinture. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : la rigueur nâest pas lâapanage exclusif des sciences quantitatives, et il existe des formes de formalisation qui obĂ©issent Ă leurs propres critĂšres de cohĂ©rence interne, sans pour autant renoncer Ă lâexigence de la pensĂ©e.
La grandeur dâune discipline se mesure moins Ă la duretĂ© de ses Ă©quations quâĂ lâhonnĂȘtetĂ© de ses questions.
Il est une ironie que ni Sokal ni ses admirateurs ne semblent avoir aperçue : en voulant purifier la pensĂ©e de tout usage non-standard du concept mathĂ©matique, la critique sokalienne reconduit exactement le geste quâelle prĂ©tend dĂ©noncer : celui de lâautoritĂ© qui sâarroge le droit de dĂ©finir les limites du sens. Car si la topologie de Lacan est bien, comme il lâaffirmait lui-mĂȘme, une Ă©criture du rĂ©el qui rĂ©siste Ă la symbolisation, alors la seule rĂ©futation vĂ©ritablement rigoureuse de cet usage consisterait peut-ĂȘtre, paradoxalement, Ă produire une topologie encore plus exacte de lâobjet que Lacan cherchait Ă cerner. Autrement dit, la rĂ©ponse Ă Lacan ne peut ĂȘtre quâune psychanalyse plus formalisĂ©e : jamais sa liquidation au profit de la physique des particules.
Mes chers lecteurs, Ă trĂšs bientĂŽt !
Quand le physicien Alain Sokal croit tenir la psychanalyse ! - Alexandre Bleus
Nous continuons notre petit tour des principaux opposants à l' édifice conceptuel ainsi qu' à la pratique élaborés par Jacques Lacan...