Vers le confédéralisme des communes libres
Au delà de nos différences culturelles liées à nos manières de vivre, de nous socialiser, de lutter, il importe dès aujourd’hui de construire un imaginaire et une foi communes. Une foi commune peut nous permettre de nous relier d’une manière profonde et en respectant et développant nos différences. Utiliser nos propres outils, notre propre culture au service des autres et d’un projet commun : celui de faire société en nous renforçant face à l’emprise de l’économie et de l’État sur nos vies.
Construire l’autonomie matérielle et politique, c’est se libérer du despérant travail de réclamer du progrès ou le ralentissement du pire à des institutions dont les logiques internes sont opposées aux logiques de Vie. L’État ne veille qu’à sa propre reproduction, sa comptabilité et sert évidemment le développement économique des entreprises et les intérêts de leurs patrons.
Ces logiques sont inverses à celles de la Vie car elles impliquent nécessairement de consommer la Vie : les ressources minérales, végétales, animales, nos corps, notre temps pour l’intérêt privé. C’est un pillage permanent de tout ce qui nous anime.
Pour construire au quotidien notre autonomie, notre bonheur ainsi que notre lien avec tous les êtres qui nous entourent, nous devons donc créer nos propres institutions, s’articulant, se renforçant, nous rendant interdépendants, avec des logiques de plus en plus indépendantes d’abstractions comme l’économie et d’institutions hiérarchisantes telles que celles de l’État.
Pourtant cette perspective effraie beaucoup de groupes politiques qui croient encore à la possibilité de réformer l’État ou l’économie pour en faire quelque chose de positif. Ou encore elle effraie certains anarchistes qui par leur construction vont jusqu’à rejeter toute forme d’engagement, la voyant comme une soumission, ou toute forme d’organisation, la voyant comme réalisation du pouvoir. Mais nos institutions peuvent et doivent être mouvantes, pouvant même être destituées. Notre culture doit prévenir le pouvoir sur les autres sans réfuter la puissance qu’il y a en nous-mêmes et qui peut nous renforcer les uns les autres.
Je suis prêt à me mettre au service des communes avec lesquelles nous nous relions, et à faire confiance même à celles et ceux avec qui j'ai des differends, si j'y vois la possibilité de notre libération collective. Je serai simplement attentif au respect de mon éthique et garderai un esprit critique.
Les exemples se multiplient illustrant des manières de se relier et de s’entraider qui dépassent les frontières sociales, notamment celle entre le monde du travail et celle du refus du travail. Lorsque des anarchistes organisent des garderies populaires pour soutenir les grévistes dans le pays Nantais, ou de la même façon, lorsque la Cagette des Terres nourrit ces mêmes grévistes, ils réduisent leur dépendance au salaire et leur permettent de continuer leur grève plus longtemps. Si ces mêmes grévistes détournaient l’usage de leur outil de travail pour produire des choses sans recherche de profit, ils développeraient tous ainsi un véritable rapport d’alliance nourrissant une utopie : celle d’un monde où collectivement, les gens dans leur diversité répondent aux besoins collectifs tout en décidant d’une manière de vivre non assujetie aux logiques propres à la marchandise : la compétition économique, l’enrichissement de la hiérarchie, la reproduction du capital. Ils pourraient plutôt réfléchir aux conséquences de leur production pour qu’elle ne détruise pas l’environnement qui nous nourrit, s’assurer que tout le monde profite des richesses sociales.
De cette manière, nous pouvons dès à présent, à différentes échelles : dans nos communautés ou communes, et dans notre lien grandissant aux autres communes, réfléchir à créer des institutions qui s’interrogent sur comment assurer le logement pour tous, l’alimentation saine, la médecine, le vêtement d’une manière qui fasse révolution dans le sens qu’il nous libère de l’obligation de travailler pour un patron alors que le travail manque (et que le travail est une perspective de vie hideuse en soi), de payer un Etat qui protège de moins en moins les dominés (s’il ne l’a jamais fait pour les plus en bas de la hiérarchie), et surtout nous libérer d’une compétition permanente, support des hiérarchies raciste, sexuelle, genrée, validiste, qui tuent de plus en plus tous ceux dont l’utilité pour le capital n’est pas directe.
Chez nous, la stratégie révolutionnaire consiste notamment à rompre avec ces catégories qui séparent toutes les questions de la vie citées plus tôt. Nous cherchons à trouver comment « habiter » notre territoire, c’est à dire construire notre lien avec nos habitations et les êtres non humains qui nous apportent toutes les matières premières que nous pouvons transformer. C’est un lien de soin de nous-mêmes et de notre environnement, qui recombine ensemble toutes ces questions, plutôt que les penser séparées. C’est une manière de faire qui met très souvent en parallèle la création d’un imaginaire d’ores et déjà libre, et dans le même temps une négociation avec l’existant : le besoin d’argent et la violence sociale.
J'aimerais citer l'exemple de la révolution espagnole de 1936, où le syndicat unitaire du BTP prit en charge la construction d'hopitaux. Plus récemment, le Syndicat de la Montagne Limousine appellait tous les habitants de cette zone à s'organiser de manière autonome pour relocaliser l'usage des ressources, arrêter la destruction des milieux, permettre l'accès à la Terre et au logement, protéger les infrastructures existantes mais menacées, se défendre face à la répression étatique et l'arbitraire économique ou même mettre en place un droit d'asile local.
C’est donc une manière de faire qui prend en compte les situations dans leur singularité. Elle nous débarrasse également d’une morale individualiste faisant peser sur les personnes une responsabilité qui doit plutôt être prise collectivement. Et c’est une manière de faire qui caresse toujours cette foi commune en construction : celle de la révolution sociale.
Nous sommes ici pour savoir qui veut faire commune avec nous, ce qu’il veut apporter, ce que nous pouvons lui apporter et comment créer à la fois une alternative à l’État et l’économie, et à la fois une forme de pouvoir collectif capable de s’attaquer à eux.