Extraits de LâEnracinement, Simone Weil, 1949
PremiĂšre Partie : Les besoins de lâĂąme
« Un droit nâest pas efficace par lui-mĂȘme, mais seulement par lâobligation Ă laquelle il correspond ; lâaccomplissement effectif dâun droit provient non pas de celui qui le possĂšde, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligĂ©s Ă quelque chose envers lui. [...]
Cela nâa pas de sens de dire que les hommes ont, dâune part des droits, dâautre part des devoirs. Ces mots nâexpriment que des diffĂ©rences de point de vue.[...]
Lâobligation nâest accomplie que si le respect est effectivement exprimĂ©, dâune maniĂšre rĂ©elle et non fictive; il ne peut lâĂȘtre que par lâintermĂ©diaire des besoins terrestres de lâhomme. [...]
Parmi ces besoins, certains sont physiques, comme la faim elle-mĂȘme. Ils sont assez faciles Ă Ă©numĂ©rer. Ils concernent la protection contre la violence, le logement, les vĂȘtements, la chaleur, lâhygiĂšne, les soins en cas de maladie.
Dâautres parmi ces besoins, nâont pas rapport avec la vie physique, mais avec la vie morale. [âŠ]
Ce sont, comme les besoins physiques, des nĂ©cessitĂ©s de la vie dâici-bas. Câest Ă dire que sâils ne sont pas satisfaits, lâhomme tombe peu Ă peu dans un Ă©tat plus ou moins analogue Ă la mort, plus ou moins proche dâune vie purement vĂ©gĂ©tative.[âŠ]
Tout le monde a conscience quâil y a des cruautĂ©s qui portent atteinte Ă la vie de lâhomme sans porter atteinte Ă son corps. Ce sont celles qui privent lâhomme dâune certaine nourriture nĂ©cessaire Ă la vie de lâĂąme. »
LA LIBERTĂ â lâobĂ©issance
LâĂGALITĂ - LA HIĂRARCHIE
LâHONNEUR - LE CHĂTIMENT
LA SĂCURITĂ â LE RISQUE
LA PROPRIĂTĂ PRIVĂE â LA PROPRIĂTĂ COLLECTIVE
Le premier besoin de lâĂąme [âŠ], câest lâordre, câest Ă dire un tissu de relations sociales tel que nul ne soit contraint de violer des obligations rigoureuses pour exĂ©cuter dâautres obligations. [âŠ] Celui qui est seulement arrĂȘtĂ© dans lâexĂ©cution dâune obligation par la menace de la mort ou de la souffrance peut passer outre, et ne sera blessĂ© que dans son corps. Mais celui pour qui les circonstances rendent en fait incompatibles les actes ordonnĂ©s par plusieurs obligations strictes, celui-lĂ , sans quâil puisse sâen dĂ©fendre, est blessĂ© dans son amour du bien.
Aujourdâhui, il y a un degrĂ© trĂšs Ă©levĂ© de dĂ©sordre et dâincompatibilitĂ© entre les obligations.
Quiconque agit de maniĂšre augmenter cette incompatibilitĂ© est un fauteur de dĂ©sordre. Quiconque agit de maniĂšre Ă la diminuer est un facteur dâordre. Quiconque, pour simplifier les problĂšmes, nie certaines obligations, a conclu en son cĆur une alliance avec le crime.
On nâa malheureusement pas de mĂ©thode pour diminuer cette incompatibilitĂ©. On nâa mĂȘme pas de mĂ©thode pour diminuer cette incompatibilitĂ©. On nâa mĂȘme pas la certitude que lâidĂ©e dâun ordre oĂč toutes les obligations seraient compatibles ne soit pas une fiction. Quand le devoir descend au niveau des faits, un si grand nombre de relations indĂ©pendantes entrent en jeu que lâincompatibilitĂ© semble bien plus probable que la compatibilitĂ©.
Mais nous avons tous les jours sous les yeux lâexemple de lâunivers, oĂč une infinitĂ© dâactions mĂ©caniques indĂ©pendantes concourent pour constituer un ordre qui, Ă travers les variations, reste fixe. Aussi aimons-nous la beautĂ© du monde, parce que nous sentons derriĂšre elle la prĂ©sence de quelque chose dâanalogue Ă la sagesse que nous voudrions possĂ©der pour assouvir notre dĂ©sir du bien. [...]
En regardant le monde [...], nous trouverons un encouragement plus grand, si nous considérons comment les forces aveugles innombrables sont limitées, combinées en un équilibre, amenées à concourir à une unité, par quelque chose que nous ne comprenons pas, mais que nous aimons et que nous nommons la beauté.
Si nous gardons sans cesse présente à l'esprit la pensée d'un ordre humain véritable, si nous y pensons comme à un objet auquel on doit le sacrifice total quand l'occasion s'en présente, nous serons dans la situation d'un homme qui marche dans la nuit, sans guide, mais en pensant sans cesse à la direction qu'il veut suivre. Pour un tel voyageur, il y a une grande espérance.
Cet ordre est le premier des besoins, il est mĂȘme au-dessus des besoins proprement dits. Pour pouvoir le penser, il faut une connaissance des autres besoins.
Le premier caractĂšre qui distingue les besoins des dĂ©sirs, des fantaisies ou des vices, et les nourritures des gourmandises ou des poisons, c'est que les besoins sont limitĂ©s, ainsi que les nourritures qui leur correspondent. Un avare n'a jamais assez d'or, mais pour tout homme, si on lui donne du pain Ă discrĂ©tion, il viendra un moment oĂč il en aura assez. La nourriture apporte le rassasiement. Il en est de mĂȘme des nourritures de l'Ăąme.
Le second caractĂšre, liĂ© au premier, c'est que les besoins s'ordonnent par couples de contraires, et doivent se combiner en un Ă©quilibre. L'homme a besoin de nourriture, mais aussi d'un intervalle entre les repas ; il a besoin de chaleur et de fraĂźcheur, de repos et d'exercice. De mĂȘme pour les besoins de l'Ăąme.
Ce qu'on appelle le juste milieu consiste en réalité à ne satisfaire ni l'un ni l'autre des besoins contraires. C'est une caricature du véritable équilibre par lequel les besoins contraires sont satisfaits l'un et l'autre dans leur plénitude.
Une nourriture indispensable Ă l'Ăąme humaine est la libertĂ©. La libertĂ©, au sens concret du mot, consiste dans une possibilitĂ© de choix. Il s'agit, bien entendu, d'une possibilitĂ© rĂ©elle. Partout oĂč il y a vie commune, il est inĂ©vitable que des rĂšgles, imposĂ©es par l'utilitĂ© commune, limitent le choix.
Mais la liberté n'est pas plus ou moins grande selon que les limites sont plus étroites ou plus larges. Elle a sa plénitude à des conditions moins facilement mesurables.
Il faut que les rÚgles soient assez raisonnables et assez simples pour que quiconque le désire et dispose d'une faculté moyenne d'attention puisse comprendre, d'une part l'utilité à laquelle elles correspondent, d'autre part les nécessités de fait qui les ont imposées. Il faut qu'elles émanent d'une autorité qui ne soit pas regardée comme étrangÚre ou ennemie, qui soit aimée comme appartenant à ceux qu'elle dirige. Il faut qu'elles soient assez stables, assez peu nombreuses, assez générales, pour que la pensée puisse se les assimiler une fois pour toutes, et non pas se heurter contre elles toutes les fois qu'il y a une décision à prendre.
Ă ces conditions, la libertĂ© des hommes de bonne volontĂ©, quoique limitĂ©e dans les faits, est totale dans la conscience. Car les rĂšgles s'Ă©tant incorporĂ©es Ă leur ĂȘtre mĂȘme, les possibilitĂ©s interdites ne se prĂ©sentent pas Ă leur pensĂ©e et n'ont pas Ă ĂȘtre repoussĂ©es. De mĂȘme l'habitude, imprimĂ©e par l'Ă©ducation, de ne pas manger les choses repoussantes ou dangereuses n'est pas ressentie par un homme normal comme une limite Ă la libertĂ© dans le domaine de l'alimentation. Seul l'enfant sent la limite.
Ceux qui manquent de bonne volonté ou restent puérils ne sont jamais libres dans aucun état de la société.
Quand les possibilitĂ©s de choix sont larges au point de nuire Ă l'utilitĂ© commune, les hommes n'ont pas la jouissance de la libertĂ©. Car il leur faut, soit avoir recours au refuge de l'irresponsabilitĂ©, de la puĂ©rilitĂ©, de l'indiffĂ©rence, refuge oĂč ils ne peuvent trouver que l'ennui, soit se sentir accablĂ©s de responsabilitĂ© en toute circonstance par la crainte de nuire Ă autrui. En pareil cas les hommes, croyant Ă tort qu'ils possĂšdent la libertĂ© et sentant qu'ils n'en jouissent pas, en arrivent Ă penser que la libertĂ© n'est pas un bien.
L'obĂ©issance est un besoin vital de l'Ăąme humaine. Elle est de deux espĂšces : obĂ©issance Ă des rĂšgles Ă©tablies et obĂ©issance Ă des ĂȘtres humains regardĂ©s comme des chefs. Elle suppose le consentement, non pas Ă l'Ă©gard de chacun des ordres reçus, mais un consentement accordĂ© une fois pour toutes, sous la seule rĂ©serve, le cas Ă©chĂ©ant, des exigences de la conscience. Il est nĂ©cessaire qu'il soit gĂ©nĂ©ralement reconnu, et avant tout par les chefs, que le consentement et non pas la crainte du chĂątiment ou l'appĂąt de la rĂ©compense constitue en fait le ressort principal de l'obĂ©issance, de maniĂšre que la soumission ne soit jamais suspecte de servilitĂ©. Il faut qu'il soit connu aussi que ceux qui commandent obĂ©issent de leur cĂŽté ; et il faut que toute la hiĂ©rarchie soit orientĂ©e vers un but dont la valeur et mĂȘme la grandeur soit sentie par tous, du plus haut au plus bas.
L'obéissance étant une nourriture nécessaire à l'ùme, quiconque en est définitivement privé est malade. Ainsi toute collectivité régie par un chef souverain qui n'est comptable à personne se trouve entre les mains d'un malade.
C'est pourquoi, lĂ oĂč un homme est placĂ© pour la vie Ă la tĂȘte de l'organisation sociale, il faut qu'il soit un symbole et non un chef, comme c'est le cas pour le roi d'Angleterre ; il faut aussi que les convenances limitent sa libertĂ© plus Ă©troitement que celle d'aucun homme du peuple. De cette maniĂšre, les chefs effectifs, quoique chefs, ont quelqu'un au-dessus d'eux ; d'autre part ils peuvent, sans que la continuitĂ© soit rompue, se remplacer, et par suite recevoir chacun sa part indispensable d'obĂ©issance.
Ceux qui soumettent des masses humaines par la contrainte et la cruautĂ© les privent Ă la fois de deux nourritures vitales, libertĂ© et obĂ©issance ; car il n'est plus au pouvoir de ces masses d'accorder leur consentement intĂ©rieur Ă l'autoritĂ© qu'elles subissent. Ceux qui favorisent un Ă©tat de choses oĂč l'appĂąt du gain soit le principal mobile enlĂšvent aux hommes l'obĂ©issance, car le consentement qui en est le principe n'est pas une chose qui puisse se vendre.
Mille signes montrent que les hommes de notre époque étaient depuis longtemps affamés d'obéissance. Mais on en a profité pour leur donner l'esclavage.
L'initiative et la responsabilitĂ©, le sentiment d'ĂȘtre utile et mĂȘme indispensable, sont des besoins vitaux de l'Ăąme humaine.
La privation complĂšte Ă cet Ă©gard est le cas du chĂŽmeur, mĂȘme s'il est secouru de maniĂšre Ă pouvoir manger, s'habiller et se loger. Il n'est rien dans la vie Ă©conomique, et le bulletin de vote qui constitue sa part dans la vie politique n'a pas de sens pour lui.
Le manĆuvre est dans une situation Ă peine meilleure.
La satisfaction de ce besoin exige qu'un homme ait Ă prendre souvent des dĂ©cisions dans des problĂšmes, grands ou petits, affectant des intĂ©rĂȘts Ă©trangers aux siens propres, mais envers lesquels il se sent engagĂ©. Il faut aussi qu'il ait Ă fournir continuellement des efforts. Il faut enfin qu'il puisse s'approprier par la pensĂ©e l'Ćuvre tout entiĂšre de la collectivitĂ© dont il est membre, y compris les domaines oĂč il n'a jamais ni dĂ©cision Ă prendre ni avis Ă donner. Pour cela, il faut qu'on la lui fasse connaĂźtre, qu'on lui demande d'y porter intĂ©rĂȘt, qu'on lui en rende sensible la valeur, l'utilitĂ©, et s'il y a lieu la grandeur, et qu'on lui fasse clairement saisir la part qu'il y prend.
Toute collectivitĂ©, de quelque espĂšce qu'elle soit, qui ne fournit pas ces satisfactions Ă ses membres, est tarĂ©e et doit ĂȘtre transformĂ©e.
Chez toute personnalitĂ© un peu forte, le besoin d'initiative va jusqu'au besoin de commandement. Une vie locale et rĂ©gionale intense, une multitude d'Ćuvres Ă©ducatives et de mouvements de jeunesse, doivent donner Ă quiconque n'en est pas incapable, l'occasion de commander pendant certaines pĂ©riodes de sa vie.