Eramet saigne. La perte nette de 477 millions d'euros en 2025 a ouvert une crise de gouvernance au coeur du premier exploitant minier du Gabon. Un fonds américano-émirati, Orion CMC, s'apprête à en profiter pour racheter la part de la famille Duval et s'installer à la table des actionnaires. Face à cette recomposition du capital, Libreville a un mot à la bouche : souveraineté économique. Mais entre le mot et l'acte, il y a encore 4 points de capital manquants dans Comilog, une usine de transformation fermée depuis 2020 et une concession ferroviaire qui expire en 2035. Les faits, sans détour.
DB NEWS | Décryptage | Gabon | Format long | 22 juin 2026
Soixante ans de minorité
Le plateau Bangombé, à Moanda, produit du manganèse depuis 1962. La Compagnie Minière de l'Ogooué, Comilog, filiale du groupe français Eramet, en extrait 90 % du minerai gabonais. Le capital de Comilog est réparti à 63,7 % pour Eramet, 28,9 % pour l'État gabonais et environ 7 % pour Carlo Tassara France. Soixante-quatre ans d'exploitation, et Libreville reste minoritaire dans sa propre mine.
Les chiffres parlent seuls. En 2025, les activités combinées de Comilog et de sa filiale ferroviaire Setrag ont généré près de 560 milliards de FCFA de retombées économiques pour le Gabon, contre 494 milliards un an plus tôt. Dans le même temps, le Gabon concentre 40 % du chiffre d'affaires ajusté d'Eramet. Le pays nourrit la maison-mère française. Il ne la contrôle pas. En 2024, Comilog a réalisé un chiffre d'affaires de 718,1 milliards de FCFA. Sa contribution directe à l'économie nationale s'est élevée à 229,5 milliards de FCFA, intégrant 138 milliards d'impôts et taxes versés à l'État, 251 milliards d'achats locaux et de sous-traitance, et une masse salariale de 99 milliards de FCFA pour 10 462 emplois directs, dont 98,9 % de nationaux.
Ce déséquilibre structurel est le point de départ de tout. Avant de comprendre ce que veut Oligui Nguema, il faut mesurer ce qu'a accepté le Gabon depuis l'indépendance : exporter du brut, percevoir des dividendes de minoritaire, et regarder Paris décider.
Un sous-sol gabonais, un contrat français
Le Code minier gabonais est sans ambiguïté. Les substances minérales contenues dans le sol et le sous-sol de la République gabonaise sont la propriété de l'État. Une convention minière accorde des droits d'exploration et d'exploitation à un opérateur. Elle ne transfère pas la souveraineté sur le sous-sol national. Cette distinction juridique fondamentale, pourtant, n'a jamais suffi à rééquilibrer la relation entre Libreville et Paris.
La convention la plus souvent citée date du 11 octobre 2004. Elle ne refonde pas la relation, elle la réactualise. La relation contractuelle entre l'État gabonais et Comilog remonte à la création même de la compagnie en 1962. Ce cadre a été complété par un addendum signé le 2 octobre 2020, portant sur la création de deux fonds dédiés aux populations locales. Comilog s'est engagée à alimenter un fonds RSE représentant 2 % de son résultat d'exploitation pour financer l'emploi, la formation et les infrastructures locales. Soit, sur la base des résultats 2024, environ 14 milliards de FCFA.
Deux points méritent attention. D'abord, le Code minier de 2019 précise que la convention est un document évolutif, modifiable par avenants lors du renouvellement d'un permis ou de modifications importantes du projet. Une renégociation est donc possible sans effacer l'histoire du partenariat. Ensuite, 2 % du résultat d'exploitation reste une clause modeste. Plusieurs États africains ont négocié des taux de contenu local entre 5 % et 15 % sur leurs contrats miniers révisés après 2015. Le Gabon négocie depuis une position de propriétaire du sous-sol mais d'actionnaire minoritaire de l'exploitation. Cette contradiction-là est le noeud à défaire.
La convention : ce que les clauses révèlent
La convention minière de 2004 et ses avenants organisent la relation sur trois dimensions concrètes. La fiscalité d'abord : la taxe ad valorem prélevée sur le manganèse se situe entre 3 % et 5 % pour les métaux basiques, assortie d'une exonération d'impôt sur les sociétés de cinq ans sur tout nouveau projet. Ces taux ont été négociés dans un contexte de cours du manganèse bien inférieur à celui d'aujourd'hui. Ils n'ont pas été réévalués depuis lors. C'est un premier levier que Libreville n'a pas encore activé.
Les infrastructures ensuite. La Setrag, filiale à 84 % de Comilog, a obtenu la concession du Transgabonais le 11 août 2005 pour une durée de trente ans. Cette concession court donc jusqu'en 2035. Celui qui contrôle le Transgabonais contrôle l'évacuation du minerai depuis Moanda jusqu'au port d'Owendo sur 648 kilomètres. Sans train, le manganèse ne bouge pas. Cette échéance de 2035 représente le second levier de renégociation que le Gabon n'a pas encore mobilisé.
Le capital de Comilog enfin. En 2010, Eramet s'était engagé à céder à l'État gabonais jusqu'à 10 % supplémentaires de sa participation dans Comilog d'ici 2015. Cet engagement n'a jamais été honoré. Libreville est toujours bloqué à 28,9 %. Il lui manque environ 4 points pour atteindre le seuil de la minorité de blocage, fixé au tiers du capital. En dessous de ce seuil, l'État ne peut bloquer ni une cession d'actifs stratégiques, ni une modification des statuts, ni la fermeture d'une unité industrielle.
En 2019, la PDG d'Eramet Christel Bories avait elle-même conditionné l'extension de la mine de Moanda à la confirmation de la convention minière, "destinée à assurer la stabilité juridique et fiscale du projet". Ce détail révèle la logique du groupe : l'investissement contre la sécurité contractuelle. Le Gabon peut retourner cet argument. La transformation locale, l'extension des capacités industrielles et la montée au capital de Comilog au-delà de 33 % peuvent désormais devenir les conditions gabonaises à toute reconduction de la convention. Ce que Bories demandait à l'État en 2019, l'État peut l'exiger d'Eramet en 2026.
Le gisement de Moanda est estimé à plus de 70 années d'exploitation et représente 25 % des réserves mondiales de minerai de manganèse. Avec une ressource aussi longue, c'est Comilog qui a besoin du Gabon. Pas l'inverse.
Comilog n'est pas Eramet : l'erreur qui coûte
Un point que la presse confond régulièrement mérite d'être dit clairement. La situation de Comilog n'est pas celle d'Eramet. Ce sont deux entités juridiques distinctes, deux niveaux de pouvoir différents. D'après la gouvernance de Comilog mise à jour en mai 2026, le capital est détenu à 63,7 % par Eramet, 28,9 % par la République gabonaise et environ 7 % par Carlo Tassara France. Le Gabon est actionnaire de Comilog depuis des décennies. Ce n'est pas une nouveauté. Ce qui l'est, c'est l'ampleur de ce que cette participation minoritaire ne lui permet pas de faire.
S'agissant de la maison-mère française Eramet, le Gabon n'en était historiquement pas actionnaire. C'est précisément ce que l'accord de Nairobi du 11 mai 2026 vise à changer, avec une entrée possible au capital à hauteur de 4 % à 5 %. L'assemblée générale d'Eramet du 27 mai 2026 a approuvé l'augmentation de capital de 500 millions d'euros, soit environ 328 milliards de FCFA. Ce cadre capitalistique est validé. Toutefois, les sources disponibles n'établissent pas que la souscription gabonaise a déjà été matériellement exécutée à cette date. L'accord politique et la réalisation financière effective restent deux étapes distinctes qu'il ne faut pas confondre.
Entrer à 5 % dans Eramet SA ne remplace pas la présence insuffisante à 28,9 % dans Comilog. Ce sont deux niveaux différents. Le premier offre une voix consultative au niveau de la holding française. Le second, seul, gouverne l'exploitation directe sur le sol gabonais. La stratégie cohérente consiste à renforcer les deux simultanément. Elle n'a pas encore été engagée avec la même vigueur sur les deux fronts.
Orion CMC : la menace que personne n'a nommée
C'est une indiscrétion du Financial Times publiée le 13 juin 2026 qui a tout accéléré. Le fonds Orion Critical Mineral Consortium, soutenu par les États-Unis via la DFC et par le fonds souverain ADQ d'Abou Dhabi, envisage d'acquérir tout ou partie des 37 % de parts détenues par la famille Duval, premier actionnaire historique d'Eramet. Ce fonds n'est pas un acteur ordinaire. Créé en 2025 avec un capital initial de 1,8 milliard de dollars, Orion CMC avait déjà signé un protocole d'entente avec Glencore portant sur une prise de participation de 40 % dans ses actifs miniers congolais spécialisés dans le cuivre et le cobalt.
Eramet arrive fragilisé dans cette séquence. La perte nette de 477 millions d'euros en 2025, soit le quart de sa capitalisation boursière actuelle évaluée à 1,4 milliard d'euros, a ouvert une crise de gouvernance interne. Le directeur général Paulo Castellari a été remercié début 2026. Le directeur financier a été dispensé d'activité peu après. Christel Bories, qui avait quitté la direction générale pour la seule présidence du conseil, a repris les commandes à titre intérimaire. Ce n'est pas un groupe en position de force pour négocier avec Libreville.
Selon le Financial Times, un partenariat avec Orion CMC constituerait une nouvelle étape dans la volonté des pays alliés de sécuriser leurs chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques, face à la domination chinoise sur les métaux stratégiques. La logique est géopolitique autant que financière.
Voilà l'angle que la quasi-totalité des commentaires gabonais sur Nairobi ont manqué. Si Orion CMC reprend les 37 % de la famille Duval, le premier actionnaire d'Eramet ne sera plus une famille industrielle française mais un instrument de politique étrangère américano-émiratie. L'échéance de 2029 s'imposera certes à ce nouvel actionnaire. Mais un fonds adossé à Washington et Abou Dhabi aura ses propres priorités de chaîne de valeur, ses propres réseaux industriels et ses propres conditions posées à Libreville. Le Gabon, à 5 % dans Eramet et 28,9 % dans Comilog, sera en position de demandeur, pas de partenaire à égalité. Ce scénario n'est pas hypothétique. Il est en cours de matérialisation.
2029 : imposer ce qu'on n'a pas pu empêcher
Le 30 mai 2025, le gouvernement gabonais a annoncé l'interdiction des exportations de manganèse brut à partir du 1er janvier 2029. Eramet a répondu par son programme de redressement "ReSolution", présenté en décembre 2025, qui intègre cette contrainte tout en cherchant à préserver la compétitivité du groupe. Les actifs manganèse au Gabon y sont décrits comme des mines "à haute teneur, à longue durée de vie et très compétitives", situées dans le premier quartile mondial des coûts de production.
La décision de 2029 repose sur un précédent industriel que le Gabon connaît bien. Le Complexe métallurgique de Moanda comptait deux unités de transformation inaugurées en 2015 : une usine de silicomanganèse, toujours active, et une usine de manganèse métal, arrêtée le 23 septembre 2020 par décision du conseil d'administration de Comilog. Motif invoqué : les perspectives ne permettaient pas d'envisager un retour à l'équilibre financier. L'usine avait pourtant été conçue pour produire 20 000 tonnes annuelles de manganèse métal électrolytique, un produit à haute valeur ajoutée utilisé dans l'industrie des alliages spéciaux.
C'est là le paradoxe gabonais dans toute sa brutalité. L'outil de transformation existait. Il a fermé. Eramet a décidé seul, un samedi de septembre 2020, que l'usine ne serait plus viable. L'État, minoritaire à 28,9 %, n'a pas pu s'y opposer. Quatre ans plus tard, Libreville entend interdire en 2029 l'exportation brute du minerai qu'Eramet transformait encore en 2019. La causalité est inversée. C'est parce que le Gabon n'a pas eu son mot à dire en 2020 qu'il cherche à l'imposer par décret pour 2029.
D'autres États africains ont tranché avec plus de fermeté. La RDC a suspendu ses exportations de cobalt en février 2025 pour forcer la transformation locale. Le président Tshisekedi a présenté cette mesure comme un instrument de souveraineté économique, non comme une concession. La Tanzanie, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont durci leurs codes miniers dans la même logique. Le Sénégal a renégocié ses concessions phosphatières en 2026 et y a gagné des milliards. Ce mouvement porte un nom dans les cercles juridiques et financiers internationaux : le nationalisme des ressources. Le Gabon y participe. Mais avec une posture encore prudente là où d'autres ont été offensifs.
Le vrai levier est à Moanda, pas à Paris
"Celui qui contrôle la matière première contrôle l'industrie. Celui qui contrôle l'industrie contrôle le destin d'une nation." Cette formule, portée par les mouvements de souveraineté économique africains des années 1960, n'a pas pris une ride. Elle décrit exactement la situation du Gabon en 2026.
La nomination de Murielle Minkoué Mézui au conseil d'administration d'Eramet, ratifiée le 27 mai 2026 à Paris, marque une première. Pour la première fois, une personnalité occupant l'un des postes les plus stratégiques de l'exécutif gabonais siège directement dans l'organe de gouvernance du groupe qui structure une part déterminante de l'économie nationale. Son mandat court jusqu'à l'assemblée qui statuera sur les comptes de l'exercice 2028, soit en 2029. La coïncidence avec l'échéance de l'interdiction des exportations brutes n'est ni fortuite ni anodine.
La presse a salué la nomination comme une avancée symbolique. Elle a peu interrogé la tension institutionnelle qu'elle crée. Siéger au conseil d'administration d'Eramet tout en occupant le poste de secrétaire générale d'une Présidence dont les intérêts sont directement liés aux décisions de ce même conseil, c'est brouiller la frontière entre représentation de l'État, contrôle stratégique et indépendance des organes de gouvernance privée. Les spécialistes du droit des sociétés reconnaissent ce type de configuration comme générateur de conflits d'intérêts potentiels. Elle est, en l'état, inédite dans sa nature.
Le vrai levier de souveraineté du Gabon tient en quatre actes, pas en un. Monter au capital de Comilog au-delà du seuil de blocage de 33 %, soit environ 4 points supplémentaires à négocier. Remettre en activité l'usine de manganèse métal arrêtée en 2020, ou en exiger le financement de remplacement. Inscrire des clauses de transformation locale contraignantes dans la convention avant 2029. Préparer dès maintenant la renégociation de la concession SETRAG avant son échéance de 2035. Ces quatre fronts forment un bloc indissociable. Les traiter séparément, c'est offrir à Eramet, ou à son futur actionnaire américano-émirati, la possibilité de céder sur l'accessoire pour préserver l'essentiel.
Les chiffres restent implacables. Le Gabon produit 25 % du manganèse mondial à haute teneur. Il perçoit une taxe ad valorem de 3 % à 5 %. Il détient 28,9 % d'une filiale dont il n'a pas pu empêcher la fermeture d'une usine de transformation en 2020. Et il regarde un fonds américano-émirati s'apprêter à s'asseoir à la table des actionnaires de la maison-mère. La souveraineté économique ne se déclare pas. Elle se construit, clause par clause, point de capital par point de capital.
Mais derrière les pourcentages et les conventions, il y a une réalité que les discours de Nairobi n'ont pas suffisamment nommée. L'enjeu de ce dossier, au fond, ce ne sont pas les parts d'Eramet. Ce sont les emplois de Moanda. Ce sont les familles gabonaises dont le niveau de vie dépend directement de ce que la mine produit et transforme sur place. Ce sont les ingénieurs gabonais formés au Complexe métallurgique qui regardent une usine fermée depuis 2020 sans savoir quand elle rouvrira. Ce sont les générations à venir qui hériteront d'un gisement de 70 ans d'exploitation, et qui pourraient n'en tirer qu'une rente d'extraction brute si rien ne change.
Transformer le manganèse au Gabon plutôt que de l'exporter brut, c'est multiplier par trois à cinq la valeur créée sur le territoire national. C'est la différence entre un pays fournisseur de matière première et un pays industriel. C'est la différence entre des emplois de manoeuvre et des emplois qualifiés. C'est, en dernier ressort, une question de dignité nationale. Le Gabon a le minerai. Il a les hommes. Il a le droit. Ce qui lui manque encore, c'est le rapport de force capitalistique pour imposer ses conditions. Acquérir ce rapport de force est moins une ambition politique qu'une obligation envers les Gabonais qui vivent au-dessus de ce sous-sol depuis soixante ans et qui n'en ont pas encore tiré ce qu'ils méritent.
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Sources :
- Financial Times, "Orion CMC considers acquiring stake in French miner Eramet", 13 juin 2026.
- Note de synthèse DB News : convention minière Gabon-Comilog-Eramet, juin 2026.
- Agence Ecofin, "Libreville, Paris, Washington : une bataille s'ouvre pour l'avenir d'Eramet", juin 2026.
- Infos Gabon, "Eramet consolide son emprise économique au Gabon", 25 mai 2026.
- Gabon Media Time, "Murielle Minkoue fait son entrée au conseil d'administration d'Eramet", 27 mai 2026.
- Sika Finance, "L'incertitude s'installe à la Comilog avec le désengagement de la famille Duval", avril 2026.
- Direction générale du Trésor français, "Le secteur minier au Gabon".
- Primature gabonaise, communiqué audience Comilog, 2019.
- Gide Loyrette Nouel, "Arbitrage minier et nationalisme des ressources en Afrique", mars 2026.
- Gouvernement du Sénégal, "Renégociation des conventions et contrats stratégiques", mars 2026.
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