Genre et transidenté expliqués à ceux qui ne comprennent pas
Je voudrais prĂ©senter ici l'Ă©tat des connaissances scientifiques et une perspective concrĂšte sur le sujet de la transidentitĂ© et des personnes transgenre. Â
En effet, il est compliquĂ© de comprendre ces phĂ©nomĂšnes quand on n'est pas concernĂ©. Il s'agit du vĂ©cu complexe et singulier de personnes humaines, que la science ne permet de comprendre que depuis peu de temps â mais dont les implications nous concernent tous et toutes. Â
Je souhaite vous emmener dans cette comprĂ©hension, avec un point de vue scientifique et humain avant d'en Ă©tudier les implications politiques.  Â
EpistĂ©mologie : quâest-ce que la notion de âgenreâ et quelle diffĂ©rence avec le âsexeâ : 50 ans de recherches sur les inĂ©galitĂ©s et leurs consĂ©quences. Â
Quand Simone de Beauvoir dit : "on ne naĂźt pas femme, on le devient", cela signifie que ce qui fait l'expĂ©rience de vie d'une femme est beaucoup moins liĂ© Ă son sexe (anatomie) qu'Ă son expĂ©rience sociale â le rĂŽle que les autres lui attribuent dans les interactions humaines.  Â
C'est sur cette idĂ©e que se sont fondĂ©es les "Ă©tudes de genre", constituĂ©es de dĂ©marches scientifiques â sociologiques, psychologiques, ethnologiques, linguistiques, etc. C'est une discipline créée par des scientifiques fĂ©ministes, chercheuses dans des domaines de sciences humaines depuis 1972 (Ann Oakley, Judith Butler, ou en France, Nacira GuĂ©nif-Souilamas...) Â
Ces travaux consistent Ă Ă©tudier les effets sociĂ©taux liĂ©es au "rĂŽle genrĂ©" (sexuĂ©) des individus. Â
Les recherches ont rĂ©vĂ©lĂ© que les traits de caractĂšre, les comportements sociaux; et tous les rapports entre femmes et hommes (avec ou sans dynamique d'oppression), dĂ©pendent de ce phĂ©nomĂšne social quâest "le genre", ou "rĂŽle genrĂ©". Le "genre" est un ensemble de croyances et de prĂ©supposĂ©s, plaquĂ© sur une personne, et qui dĂ©finit  Â
ce que l'on attend de lui ou elle,  Â
les comportements que l'on s'autorise vis-Ă vis de lui ou elle,  Â
un ensemble de suppositions sur ses Ă©motions, ses intentions,  Â
la façon dont on interagit avec lui ou elle  (et rĂ©ciproquement, sa façon dâinteragir et de ressentir ces interactions)Â
et donc, ses expĂ©riences futures et sa propre perception de sa place dans le monde.  Â
Le "genre" constitue un apprentissage du rĂŽle et de la place qu'une personne aura dans la sociĂ©tĂ© (âdevenir femmeâ). Â
Ce construct social, le "genre", est initialement principalement dĂ©terminĂ© par le "sexe" (anatomie gĂ©nitale et apparence physique), mais il nâest ni Ă©gal, ni consubstantiel Ă celui-ci. Ce qui fait le "genre femme" nâest PAS le fait dâavoir des ovaires, mais le fait dâavoir des rĂ©flexes psychologiques, sociaux, culturels, associĂ©s au fait dâĂȘtre pertçue comme "femme" dans la sociĂ©tĂ©, et le fait de vivre certaines expĂ©riences dans la sphĂšre sociale.  Â
Le "genre" est une culture, une expĂ©rience sociale (au mĂȘme titre que la nationalitĂ©, par exemple, ou la culture de classe)Â
Il n'est donc pas impossible qu'une personne ait un vĂ©cu exceptionnel au sens statistique : son vĂ©cu de genre est diffĂ©rent de celui attendu par son sexe de naissance. Ses traits de caractĂšre sont semblables Ă ceux que l'on associe Ă âl'autre sexe", son expĂ©rience sociale est plus semblable Ă celle des personnes de "l'autre sexe". Donc, il peut exister par exemple un "garçon" qui a des traits Ă©motionnels et psychologiques considĂ©rĂ©s comme "fĂ©minins", des expĂ©riences de socialisation qui lui donnent le sentiment d'ĂȘtre femme (ou rĂ©ciproquement une fille se sentant garçon). Â
Par analogie, vous pouvez penser Ă Johnny Clegg, nĂ© blanc mais assimilĂ© par choix Ă la culture Zoulou, et militant pour les droits des Noirs en Afrique du Sud. La sociĂ©tĂ© devrait-elle le traiter comme un Boer ou un Zoulou ? Â
Les Ă©tudes scientifiques ont montrĂ© que le genre (caractĂ©ristiques psychologiques et expĂ©riences sociales) a beaucoup plus dâimpact sur la vie d'une personne, en particulier sa vie sociale, que le sexe biologique. Â
Si on considĂšre que l'ensemble des traits de comportements, exprimĂ©s par la personne envers ses pairs, et reçus par la personne de la part des autres, est un facteur important de l'identitĂ©, alors il est inĂ©vitablement possible qu'il existe des personnes transgenre.  Â
C'est une minoritĂ© infime : la majoritĂ© des personnes nĂ©es "filles" ne se posent pas la question de savoir si elles sont "femmes" (elles peuvent s'interroger momentanĂ©ment si elles sont "assez fĂ©minines"). Mais ces cas existent, et ont existĂ© historiquement, l'ethnologie le confirme. On estime qu'un peu moins de 1% des jeunes adultes se sentent "transgenre", les 99% autres Ă©tant "cisgenre". Â
De plus, les "genres" sont des ensembles complexes, et il s'agit moins d'une simple dichotomie, que d'une variation au sein d'un spectre. Si une personne a beaucoup d'expĂ©riences et de traits "fĂ©minins", et aussi beaucoup de "masculins", alors, elle n'est ni un homme, ni une femme â au sens psychologique, social, ethnologique. On la qualifie alors de "non binaire" (ou âqueerâ). Â
La communautĂ© scientifique affirme que le "genre" a plus d'effet sur l'ensemble des expĂ©riences vĂ©cues par une personne, que son "sexe". Ainsi, des personnes nĂ©es avec pĂ©nis mais qui sont identifiĂ©es comme femmes ont une vie plus semblable Ă celle de femmes cisgenre qu'Ă celle d'un homme. Cela ne veut pas dire Ă©gale ! Mais, beaucoup plus proche. Â
Cela implique un glissement sĂ©mantique : le mot "femme" jusqu'Ă prĂ©sent, dĂ©signait Ă la fois les personnes ayant certains traits anatomiques, ET les personnes dont l'expĂ©rience sociale est "femme" (au sens de Beauvoir). Ces deux notions Ă©taient confondues dans nos sociĂ©tĂ©s. La science nous indique maintenant qu'il serait plus juste d'avoir des mots diffĂ©rents pour dĂ©signer ces deux rĂ©alitĂ©s. Les scientifiques estiment que, du fait que l'aspect social a plus d'impact (est plus diffĂ©renciant) que l'aspect anatomique, les mots "homme" et "femme" ne doivent plus ĂȘtre employĂ©s pour dĂ©signer les attributs anatomiques dâune personne, mais son identitĂ© au sein de la sociĂ©tĂ©. On prĂ©cisera "cisgenre" ou "transgenre" pour designer leur biologie. Â
C'est une contrainte de langage, certes. Mais il est tout Ă fait possible (et mĂȘme, recommandĂ©), de l'ignorer complĂštement tant que l'on n'est pas en prĂ©sence de personnes trans.  Â
Mais c'est, surtout, une prĂ©cision utile et un pas vers une Ă©volution mentale â et une rĂ©volution fĂ©ministe et humaniste : identifier, par le langage, que si une personne se comporte de telle ou telle façon, ce n'est pas parce que son anatomie ("la nature") l'y pousse mais parce que son Ă©ducation, son identitĂ© sociale (et celle de son interlocuteur), la conduit Ă estimer que ce comportement est appropriĂ©.  Â
Les Ă©tudes de genre ont un impact considĂ©rable sur les Ă©volutions sociĂ©tales vers plus d'Ă©galitĂ© entre femmes et hommes â et plus de comprĂ©hension du psychisme humain.  Â
Leur premier effet est de sortir les rĂŽles genrĂ©s de la posture "naturaliste" et donc de la fatalitĂ© : une attitude dominatrice et violente n'est pas provoquĂ©e par l'existence du pĂ©nis, mais par l'Ă©ducation et la structure de la sociĂ©tĂ©. La capacitĂ© Ă faire la vaisselle ou Ă s'intĂ©resser aux vĂȘtements ne vient pas de la structure du cerveau fĂ©minin, mais de l'Ă©ducation. Les humains peuvent Ă©voluer!Â
Les Ă©tudes de genre, par la remise en cause de la croyance en l'essence fĂ©minine et masculine, permettent de ne pas percevoir comme inĂ©luctables les rapports de pouvoirs et les rĂ©partitions des rĂŽles entre les femmes et les hommes. Cela contribue Ă dĂ©construire le patriarcat, cette organisation sociĂ©tale oĂč les rĂŽles rigides contribuent Ă conditionner les hommes Ă des attitudes oppressives et violentes, les femmes Ă des rĂŽles soumis et subalternes.  Â
Les personnes "non-binaires" sont une incarnation de ces Ă©volutions. MĂȘme si certaines personnes se dĂ©clarent "non binaires" pour des raisons plus politiques que dâidentitĂ© personnelle, câest plutĂŽt le signe d'un progrĂšs vers l'Ă©galitĂ©. Â
Dans une Ă©tude publiĂ©e en 2018 ("Why does patriarchy persist?"), Carol Gilligan, chercheuse en psychologie, avec sa compagne de recherche Naomi Scinder, expose ses dĂ©couvertes. Initialement, elle voulait Ă©tudier les maladies psychiques chez les enfants. Or, elle a dĂ©couvert que, statistiquement, il y a un fort taux de dĂ©pression chez les petits garçons entre les Ăąges de 4 et 7 ans (absent chez les filles).Â
Elle a d'abord Ă©tudiĂ© les statistiques, puis elle a Ă©tudiĂ© et interviewĂ© les enfants des deux genres, aux Ăąges oĂč on constate (statistiquement) des pics de dĂ©pression, pour voir les facteurs sociologiques. Elle a donc interviewĂ© des centaines de petits garçons de 4-7 ans. Â
Elle a dĂ©couvert que c'est Ă un moment entre ces deux Ăąges (selon l'intensitĂ© de leur socialisation, cela prend entre 6 mois et 1 an), que les petits garçons apprennent qu'ils doivent devenir des "garçons". DĂ©finition d'un "garçon" selon ces bouts de chou : "un garçon, c'est qqn qui embĂȘte les autres", "un garçon c'est qqn qui se moque des Ă©motions des autres". Â
Dans le monde "normal", un "garçon" qui "aime" une petite fille, l'embĂȘte, au lieu d'ĂȘtre gentil. Ce clichĂ©... est vrai, mais n'est pas naturel : il est culturel, c'est une norme de genre. Les petits enfants de 4 ans ont beaucoup d'empathie, quel que soit leur sexe. Les petits garçons doivent y renoncer pour se conformer aux standards de genre. A 4 ans, ils sont semblables aux filles, Ă 7 ans, ils sont devenus des "garçons". Â
C'est toute une rééducation, contre nature, que subissent les petits garçons. Et ils sont plus ou moins obligĂ©s, car leur socialisation en dĂ©pend. Un garçon qui n'est pas un "garçon" sera rejetĂ©, sans amis, potentiellement harcelĂ© par les "garçons"... et mal compris par les filles!Â
Et c'est une grande souffrance pour ces tout petits de devoir renoncer Ă l'empathie, au partage, Ă la bienveillance. D'oĂč le taux de dĂ©pression parmi eux. (Et ils doivent les rĂ©apprendre, ensuite, Ă l'Ăąge adulte, si ils veulent avoir une vie amicale et amoureuse positive... quel gĂąchis!)Â
Cette oppression ne vient PAS des parents, ou des instituteurs, c'est toute la sociĂ©tĂ© qui baigne dans cette culture du genre! Et elle est mise en Ćuvre principalement par les autres enfants.Â
Cela Ă©tant, cette Ă©tude dĂ©montre sâil en Ă©tait besoin quâun enfant, nĂ© avec un appareil gĂ©nital masculin, et qui lors de cette pĂ©riode charniĂšre nâest pas socialisĂ© avec les âgarçonsâ, aura des rĂ©flexes psycho-Ă©motionnels ânon conformesâ, et ne pourra quâavec le plus grand mal sâidentifier aux âhommesâ de sa sociĂ©tĂ©. Â
La posture quâon appelle "gender critical" ou "TERF" (Trans Exclusionary Radical Feminist), consiste Ă affirmer que le "genre" ne peut pas ĂȘtre dissociĂ© de l'anatomie sexuelle â contrairement aux hypothĂšses et conclusions des Ă©tudes de genre. Selon les "TERF", seules les femmes nĂ©es avec un appareil gĂ©nital fĂ©minin sont des "vraies femmes", et les "femmes trans" sont "des hommes" qui âprĂ©tendentâ.  Â
D'un point de vue Ă©pistĂ©mologique, cette croyance se rapproche du postulat "naturaliste" (le sexe biologique est le principal facteur dĂ©terministe du comportement, et c'est dans la nature de "l'homme" d'ĂȘtre... une personne aux comportements masculins).  Â
Bien que cette posture ne soit pas intrinsĂšquement incompatible avec le fĂ©minisme, elle est de plus en plus minoritaire au sein des mouvements pour l'Ă©galitĂ©. Dâune part Ă cause de son manque de fondement scientifique; mais aussi, parce que sa rhĂ©torique se rapproche de ceux des conservateurs anti-fĂ©ministes.  Â
La revendication de "la division sexuelle selon l'anatomieâ est en effet lâun des arguments de choix des conservateurs et des "masculinistes" dĂ©fenseurs de la misogynie (par exemple, Ben Shapiro, intellectuel ultraconservateur, transphobe, anti-IVG, idole de l'aile droite rĂ©publicaine aux USA...). Car lâhypothĂšse ânaturalisteâ postule quâil est dans la nature des hommes dâĂȘtre des prĂ©dateurs, et dans celles des femmes dâĂȘtre soumises, ce qui permet de maintenir les rĂŽles sociaux traditionnels et la hĂ©racrhie.Â
  Â
2. ConcrĂštement, pourquoi une personne est-elle trans ? Comment cela se manifeste-t-il ? La dysphorie de genre expliquĂ©e aux personnes cisgenre ("normales") Â
Par dĂ©finition, les personnes trans sont des personnes qui souffrent d'ĂȘtre assignĂ©es, dans la sociĂ©tĂ©, Ă un genre (un ensemble de rĂŽles sociaux) qui ne leur correspond pas. On parle de "dysphorie de genre" â le mot "dysphorie" est le contraire de "euphorie".  Â
Le discours le plus rĂ©pandu pour dĂ©signer la transidentitĂ© est lâexpression "esprit d'homme piĂ©gĂ© dans un corps de femme" (ou rĂ©ciproquement). Cette formule a le mĂ©rite d'ĂȘtre un rĂ©sumĂ©, pas trop difficile Ă concevoir. Si cela vous convient et vous semble comprĂ©hensible, c'est un assez bon rĂ©sumĂ© du ressenti des personnes trans. Â
Mais il est difficile de comprendre une souffrance que l'on n'a jamais ressentie soi-mĂȘme. Â
Si cette formule vous semble, comme Ă moi, insuffisante, incomplĂšte, ou difficile Ă admettre sans questions; ou si vous souhaitez une vision plus dĂ©taillĂ©e, je vais essayer ici de vous dĂ©crire un exemple de "dysphorie de genre", et en particulier :  Â
Comment cela se manifeste-t-il pour la personne et son entourage?  Â
Pourquoi nĂ©cessite-t-elle une intervention mĂ©dicale et administrative? Â
Quelles consĂ©quences et solutions pour la personne et ses proches? Â
En effet le rĂ©flexe naturel est d'essayer de s'imaginer le vĂ©cu et les motivations d'autrui Ă partir des siennes propres, or, dans le cas prĂ©sent, cette intuition est impuissante et mĂȘme trompeuse, et manque cruellement de points de comparaison.  Aussi, sans prĂ©tendre ĂȘtre exhaustif dans la liste des symptĂŽmes ou des situations individuelles, voici ma proposition pour se reprĂ©senter la nature de ce phĂ©nomĂšne quand on y est Ă©tranger. Â
Les psychologues et mĂ©decins qui traitent des personnes transgenre estiment que la rĂ©ponse Ă leur souffrance est d'ĂȘtre tranformĂ©es pour apparaĂźtre dans la sociĂ©tĂ© sous l'identitĂ© de genre qui correspond Ă leur vĂ©cu intime. La dĂ©marche de "transition" est un ensemble d'actes mĂ©dicaux et administratifs ayant pour but d'ĂȘtre perçu.e et traitĂ©.e par les autres humains comme un membre du genre que l'on ressent - en jouant en particulier sur l'apparence physique, l'Ă©quilibre hormonal, et l'identitĂ© administrative. C'est une dĂ©marche longue et difficile, jalonnĂ©e d'actes souvent douloureux, parsemĂ©e de souffrances, d'incomprĂ©hensions, et souvent de discriminations et de rejet (voir ci-aprĂšs).  Â
DĂšs lors, pourquoi ces personnes choisissent-elles de s'engager sur cette voie ? Pourquoi renoncer Ă une vie normale ? Pourquoi risquer de se heurter Ă l'incomprĂ©hension, et Ă diffĂ©rentes formes de rejet ? Pourquoi ne pas simplement accepter d'ĂȘtre "juste un garçon effĂ©minĂ©", ou "une fille un peu masculine", ou "un individu un peu diffĂ©rent des normes, mais somme toute, on est tous uniques" ? Â
Si ils et elles le pouvaient, si c'Ă©tait un choix ressenti comme possible, ils et elles le feraient !  Â
Il faut une grande motivation pour braver tous les obstacles et souffrances sur ce chemin â et la motivation, c'est cette "dysphorie de genre", ce BESOIN vital d'ĂȘtre considĂ©rĂ©.e par les autres comme appartenant Ă l'autre genre.  Â
Ce n'est en gĂ©nĂ©ral pas un problĂšme sexuel (au sens gĂ©nital), contrairement Ă ce que l'on pourrait croire intuitivement. C'est un problĂšme d'identitĂ©, d'insertion dans la sociĂ©tĂ©, de façon d'interagir et d'ĂȘtre considĂ©rĂ© et traitĂ© par les autres ĂȘtres humains.  Â
Pourquoi la dysphorie de genre est un problĂšme (bien diffĂ©rent de celui d'une orientation sexuelle)? Parce que toute notre vie sociale est faite de codes, d'interprĂ©tations et de suppositions. Et, les Ă©tudes de genre le montrent, le "genre" est la source d'un nombre considĂ©rable de ces codes. Â
Si on vous considĂšre comme une femme (ou, rĂ©ciproquement, un homme), vous allez ĂȘtre traitĂ©e comme telle, et tout le monde va supposer que vos comportements sont motivĂ©s par les traits de caractĂšre âfĂ©mininsâ. On va s'attendre Ă ce que vous vous comportiez comme une personne "venue de VĂ©nus", on va s'attendre Ă ce que vous aimiez telle ou telle chose (les fleurs, les vĂȘtements, les discussions sur les relations, les bijoux, les comĂ©dies romantiques...), et s'attendre Ă ce que vos intentions et Ă©motions soient celles d'une femme... et on va ĂȘtre surpris, voire déçu ou dĂ©sapprobateur, quand vous allez diffĂ©rer de ces attentes. JusquâĂ lâincrĂ©dulitĂ©, et des accusations de non-sincĂ©ritĂ©.Â
Et surtout, tous vos gestes seront interprĂ©tĂ©s sous ce prisme. Le mĂȘme geste, venant d'un homme ou d'une femme, a des significations diffĂ©rentes : des choses aussi simples que le langage corporel, sourire, baisser le regard, s'habiller de façon nĂ©gligĂ©e, poser la main sur la jambe de son interlocuteur, se regarder dans un miroir, passer du temps dans la salle de bains, parler fort, se mettre en colĂšre, s'intĂ©resser aux enfants des autres, pleurer, s'intĂ©resser Ă tel ou tel sujet, choisir un mĂ©tier, exprimer une douleur physique, affirmer une opinion politique, critiquer une relation commune, remarquer un dĂ©tail chez l'autre, exprimer une peur, considĂ©rer sa carriĂšre comme une prioritĂ©, faire du sport, confier un secret Ă un.e amie... TOUS nos actes sont prĂ©-interprĂ©tĂ©s par le filtre du "genre"! Â
Or, quand vous ĂȘtes transgenre, votre ressenti est diffĂ©rent de ceux que l'on suppose en fonction de votre "genre". Votre caractĂšre vous pousse spontanĂ©ment Ă des comportements et rĂ©actions qui sont habituellement ceux de l'autre genre que celui que vos interlocuteurs supposent. De fait, toutes vos interactions seront teintĂ©es d'interprĂ©tations diffĂ©rentes de celles qui vous sont naturelles. Vous allez accumuler des malentendus avec toutes les personnes que vous rencontrerez, et votre vie sociale, amicale et intime, sera terriblement malheureuse !  Â
Pour Ă©viter les malentendus, il faudrait que vous agissiez selon des codes de comportements contraires Ă votre intuition, Ă votre ressenti... Ă chaque minute de votre vie ! C'est impossible. Â
En consĂ©quence, toute votre vie sociale, amicale, familiale, amoureuse, est parsemĂ©e d'incomprĂ©hensions, de malentendus, d'interprĂ©tations fausses, de suppositions qui ne sont pas conformes Ă votre rĂ©alitĂ©, et donc, vous passez votre temps Ă dĂ©cevoir les autres, Ă ĂȘtre déçu.e, Ă ĂȘtre incompris.e, Ă avoir des conflits inutiles, et tout devient... trĂšs trĂšs compliquĂ©. Il en rĂ©sulte beaucoup de solitude, de dĂ©pressions, de sentiments d'ĂȘtre inadaptĂ©, de souffrances sociales, morales et psychologiques.  Â
C'est cela, la dysphorie de genre. C'est la souffrance rĂ©sultant d'une vie relationnelle quasiment impossible, d'une solitude profonde, du sentiment de ne pas ĂȘtre adĂ©quat.e, de nâĂȘtre jamais compris.e. Â
Le fait de pouvoir ĂȘtre identifiĂ© par les autres comme Ă©tant du genre que l'on ressent, permet de diminuer considĂ©rablement ces mauvaises interprĂ©tations, ces malentendus, cette souffrance sociale.  Â
A cela, peuvent s'ajouter des effets plus intimes, d'image de soi, et en particulier liĂ©s Ă l'importance du regard d'autrui dans la formation de son propre ressenti, de son identitĂ©, de son image de soi.  Â
A noter que les personnes "non binaires", qui ne se sentent ni homme, ni femme, sont elles aussi affectĂ©es par une dysphorie de genre â un Ă©cart entre les prĂ©supposĂ©s de genre et leur ressenti â Ă des degrĂ©s divers selon leur diffĂ©rence dâavec leur genre dâorigine. Souvent, c'est une transidentitĂ© plus lĂ©gĂšre (une âfemmeâ ayant beaucoup de traits masculins, mais pas autant qu'un homme trans) parsemĂ©e d'incomprĂ©hensions, mais pas au point que lâidentitĂ© inverse serait meilleure. Parfois, il y a autant d'incomprĂ©hension que pour une personne transgenre "binaire", mais les spĂ©cificitĂ©s ne sont pas non plus conformes Ă "l'autre genre", sont d'une nature encore diffĂ©rente.Â
Les personnes trans font souvent de gros efforts pour diffuser un maximum de signaux sociaux (vĂȘtements, maquillage, gestuelle, communication...) visant Ă signifier leur genre, pour s'assurer d'ĂȘtre perçues comme une personne du "genre" correspondant Ă leur ressenti - et donc Ă minimiser ces incomprĂ©hensions. Selon leur anatomie de dĂ©part, selon les moyens qu'elles ont pour leur transition, et selon l'Ă©tape oĂč elles en sont, cela peut donner des rĂ©sultats plus ou moins "crĂ©dibles". La recherche de cette "crĂ©dibilitĂ©", de cette apparence adĂ©quate, est la partie la plus visible de la transidentitĂ©. Mais ces questions d'apparence ne sont que la consĂ©quence, le "moyen", non le but. Â
Le but est d'avoir une apparence qui fasse en sorte que la vie sociale soit possible : que l'on traite la personne comme on traite "n'importe qui", sans (trop) la regarder comme une "bĂȘte de foire", et surtout sans lui attribuer trop de suppositions fausses. Â
En effet, quand une femme trans est appelĂ©e "monsieur", ou un homme trans "madame", cela lui rappelle, en un seul mot, toutes ces souffrances, toute cette solitude, toutes ces incomprĂ©hensions, liĂ©es Ă son incongruitĂ© de genre. Cela ramĂšne Ă sa conscience l'expĂ©rience du sentiment de ne pas ĂȘtre Ă sa place, de ne pas ĂȘtre compris.e, de ne pas ĂȘtre adaptĂ©.e â si elle/il n'est pas perçu.e comme "un.e vrai.e (femme/homme)", c'est comme si elle/il n'Ă©tait pas perçu.e comme un vĂ©ritable ĂȘtre humain. On appelle cela "mĂ©genrer" quelquâun. Quand une personne trans est "mĂ©genrĂ©e", cela est ressenti comme du sel sur ses plaies. Â
Si nous souhaitons Ă©pargner cela aux personnes que nous rencontrons, cela nĂ©cessite d'aller Ă l'encontre de nos rĂ©flexes culturels. Â
Ce n'est pas facile, car il s'agit d'habitudes solidement ancrĂ©es. Mais je crois que cela en vaut la peine. Â
Au demeurant... la question que nous sommes habituĂ©s Ă nous poser, de savoir si une personne est "une vraie femme" ou "un vrai homme" â au sens de l'anatomie gĂ©nitale â est en rĂ©alitĂ©... extrĂȘmement intime, voire indiscrĂšte ! A combien de personnes montrons-nous nos organes gĂ©nitaux ? Pourquoi le monde entier serait-il fondĂ© Ă demander ce renseignement ?  Â
Cette question, posĂ©e par un enfant transgenre m'a frappĂ© par son... bon sens ! Â
3. Sociologie et privilĂšges : petit aperçu du vĂ©cu dâune personne transgenre. Â
Mais, diront certaines personnes (et c'est l'un des arguments majeurs du fĂ©minisme "TERF"), une personne nĂ©e en tant que garçon a Ă©tĂ© socialisĂ©e toute son enfance en tant que tel, et n'a aucune idĂ©e de ce que peut avoir ressenti une fille. En effet, la structure psychique se forme en grande partie durant l'enfance, et les personnes nĂ©es garçon ont l'expĂ©rience du privilĂšge masculin ! Â
Si l'on ne connaĂźt pas personnellement une personne trans, cela semble logique voire inĂ©vitable. Mais en rĂ©alitĂ©, les personnes trans le sont justement parce que leur expĂ©rience de socialisation n'est pas conforme Ă celle du genre auquel elles Ă©taient destinĂ©es. Â
Le plus souvent, dans le cas des personnes trans, on observe des signes de non-conformitĂ© de genre trĂšs tĂŽt, en grande partie dĂšs l'enfance, et la dysphorie de genre se manifeste souvent de façon aiguĂ« dĂšs l'adolescence. Cela fait que l'enfance d'une femme trans, si elle n'est Ă©videmment pas totalement identique Ă celle d'une petite fille cisgenre ("assignĂ©e fille Ă la naissance"), n'est pas non plus semblable Ă celle d'un garçon. Â
Cela peut sembler thĂ©orique, voici donc un exposĂ© plus concret, dans le cas d'une femme trans, (donc un "homme" se ressentant "femme").  Â
Le plus souvent, dĂšs l'enfance, une "future femme trans" prĂ©sente des traits de caractĂšre, de comportements, qui sont considĂ©rĂ©s comme fĂ©minins. Il s'agit d'un "petit garçon effĂ©minĂ©", qui a des goĂ»ts, des traits de caractĂšre, des comportements, qui ne sont pas "normaux" ("une fille manquĂ©e").  Â
Par ce fait, ces enfants subissent, dĂšs lâenfance, des violences machistes de la part des hommes et garçons s'identifiant Ă la masculinitĂ©. La non-conformitĂ© au groupe (et Ă la norme de masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique) fait de ces enfants et adolescent.e.s les souffre-douleurs des groupes de garçons : insultes, harcĂšlement scolaire, souvent accompagnĂ©s de violences physiques...  Â
Cela ne veut pas dire que tous les garçons victimes de violences sont de futures femmes trans : la masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique se manifeste par le rejet de toute forme de non-conformitĂ©, donc beaucoup de personnes sont victimes de ces violences. Toutefois, les "filles trans" subissent ce rejet de plein fouet.  Â
Il n'est pas rare qu'Ă l'adolescence, les garçons perçus comme effĂ©minĂ©s subissent des actes d'agression de groupe, y compris, dans le cas des filles trans, des âviols punitifsâ ("tu veux ĂȘtre une fille ? Nous allons te donner satisfaction !"). De mĂȘme, une personne nĂ©e avec une vulve et se ressentant comme garçon peut, si son sexe est repĂ©rĂ© par ses pairs, subir de graves violences y compris des "viols punitifs" (voir le film "Boys don't cry"). Â
Une personne nĂ©e "garçon" et qui se ressent "femme" n'a donc pas du tout le mĂȘme vĂ©cu que des "hommes cis". Par contre, la majoritĂ© se sentent en empathie et en solidaritĂ© avec les femmes, et sont souvent trĂšs engagĂ©es auprĂšs des fĂ©ministes pour l'Ă©galitĂ©, souvent bien avant de prendre conscience de leur propre dĂ©calage d'identitĂ©. En fait, les personnes transgenre nĂ©es "garçon" subissent en gĂ©nĂ©ral beaucoup d'actes de violences trĂšs semblables Ă celui des filles.Â
De mĂȘme, les "filles" qui se sentent "garçon" ont un vĂ©cu trĂšs diffĂ©rent de celui des filles; et se heurtent souvent Ă des rejets trĂšs cruels...Â
A ces violences sociales subies, souvent trĂšs tĂŽt dans leur vie, s'ajoute le problĂšme d'ĂȘtre incompris.e.s dans leur famille.  Â
Il est trĂšs difficile de comprendre une personne qui ne suit pas la mĂȘme voie que soi-mĂȘme. En l'espĂšce, il est trĂšs difficile pour des parents d'imaginer que leur "fils" est en fait une "fille" (ou leur "fille" un "fils"). Les parents se demandent, lĂ©gitimement, pourquoi ? On sait comme il est difficile de comprendre un enfant homosexuel. Mais la transidentitĂ© est encore bien plus complexe Ă comprendre que l'homosexualitĂ© : il ne s'agit pas seulement de savoir qui l'on aime; mais directement qui l'on est ! Il ne s'agit pas seulement des relations amoureuses qui sont "diffĂ©rentes", mais de toutes les relations de la personne ! Et la motivation de ce changement semble plus abstraite (l'identitĂ©...)  Â
MĂȘme dans les familles les plus ouvertes et acceptantes, il y aura toujours une part d'incomprĂ©hension, malgrĂ© tout l'amour du monde! Â
Cependant, il n'y a pas que des familles tolĂ©rantes et inclusives. Cette incomprĂ©hension des jeunes personnes trans s'accompagne souvent de rejet, et il n'est pas rare que celui-ci soit violent, et s'accompagne parfois (bien plus souvent que pour les personnes cisgenre), par le fait d'ĂȘtre renvoyĂ©.e. de chez soi par leurs parents. Â
On estime que 30% des personnes trans ont commis une tentative de suicide, bien au-delĂ des personnes cisgenre et mĂȘme au-delĂ des personnes homosexuelles (qui ont dĂ©jĂ un taux de suicide 3 Ă 4 fois plus Ă©levĂ© que les hĂ©tĂ©ro).  Â
Beaucoup de femmes trans (nĂ©es "garçon") se retrouvent contraintes Ă la prostitution â que ce soit par la misĂšre Ă©conomique ou l'exploitation de leurs traumatismes par des rĂ©seaux proxĂ©nĂštes. Dans ce contexte, elles subissent le mĂȘme niveau de violence, de viols, de traite d'ĂȘtres humains, de violences associĂ©es, de stigmatisation sociale, et de sĂ©quelles traumatiques, que les femmes cisgenre (source : Dr Melissa Farley, docteur en psychologie ayant fait des recherches sur la prostitution Ă travers le monde.)  Â
Dans leur vie d'adulte, les personnes trans continuent Ă subir un ensemble des prĂ©jugĂ©s : Â
D'une part, la transphobie, ce qui inclut des discriminations et violences envers une personne "diffĂ©rente", et peut aller trĂšs loin dans le niveau d'agression. Mais d'une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, toute volontĂ© de la part des autres de faire que la personne se conforme au rĂŽle genrĂ© prĂ©vu par son sexe de naissance sera vĂ©cue comme une forme de violence par la personne. Et simplement, l'incomprĂ©hension et le questionnement que l'on peut avoir face Ă quelqu'un qu'on ne comprend pas est une source de souffrance... et qui comprend vraiment le choix de changer d'identitĂ© de genre ?  Â
D'autre part, il y a ce que l'on appelle en anglais "femmephobia": haine des traits associĂ©s Ă la fĂ©minitĂ©, et qui sâadresse aux femmes, mais aussi aux femmes transgenre et aux hommes transgenre. Violence verbale, agressions de rue, discriminations, difficultĂ©s Ă s'insĂ©rer dans le monde du travail, agressivitĂ© sexuelle... Sans compter simplement le regard incomprĂ©hensif et mĂ©prisant des quidams.  Â
Il existe donc un ensemble de prĂ©occupations et de revendications spĂ©cifiques liĂ©es aux personnes transgenre. Hommes ou femmes, ils et elles subissent un ensemble de discriminations et de violences spĂ©cifiques. De plus, elles et ils ont des besoins spĂ©cifiques :  Â
Actes mĂ©dicaux leur permettant de mettre leur apparence physique et sociale en conformitĂ© avec leur identitĂ©, et donc dâavoir une vie sociale plus fluide,  Â
Documents officiels correspondant Ă leur identitĂ© intime, et Ă leur apparence sociale. Â
Protection contre les discriminations et violences transphobes, et Ă©ventuellement information du public sur le sujet Â
Malheureusement, beaucoup de personnes s'opposent aux droits des personnes trans.  Â
Le plus souvent l'intolĂ©rance se dĂ©guise derriĂšre la "dĂ©fense" de valeurs plus ou moins nobles, ou en "questionnant" le genre sur un plan "thĂ©orique". L'un des arguments frĂ©quents est aussi de dĂ©noncer "l'activisme extrĂ©miste". A noter que c'est cet argument est le plus souvent entendu contre tout progrĂšs humain : "il est naturel de dĂ©fendre les droits des [femmes, personnes de couleur, pauvres...], mais les activistes vont trop loin, cela devient une tyrannie..." Â
Comme les personnes trans sont une toute petite minoritĂ© (moins de 1%), peu de gens connaissent leurs besoins, et il est trĂšs difficile de s'imaginer leurs ressentis. Il suffit aux agitateurs de brandir quelques arguments de mauvaise foi, et de qualifier les militant.e.s "dâextrĂ©mistes" (ou "transactivistes"), pour avoir un impact considĂ©rable sur notre vision des personnes, et les dĂ©cisions politiques les concernant. Â
4. La peur de voir des personnes trans dans des lieux rĂ©servĂ©s aux femmes : rĂ©alitĂ© ou fantasme? Â
Avez-vous dĂ©jĂ utilisĂ© des toilettes publiques ? Avez-vous dĂ©jĂ constatĂ© qu'on vous demandait vos papiers Ă l'entrĂ©e des WC, pour vĂ©rifier si vous ĂȘtes bien une femme ? Avez-vous constatĂ© la mĂȘme chose pour les dortoirs, vestiaires, refuges pour victimes ?  Â
C'est pourtant l'argument le plus frĂ©quemment employĂ© pour justifier d'empĂȘcher le changement d'identitĂ© administrative des personnes trans. Â
L'image d'un homme prĂ©dateur se dĂ©guisant en femme pour s'immiscer discrĂštement dans le gynĂ©cĂ©e, est en effet solidement ancrĂ©e dans notre imaginaire collectif.  Â
Hollywood a Ă©normĂ©ment employĂ© ce clichĂ©, d'un homme dangereux, dont la duplicitĂ© est confirmĂ©e par son travestissement â et qui est d'autant plus dangereux que le dĂ©guisement lui donne l'air inoffensif. On le voit en particulier dans Psychose de Hitchcock et Le Silence des Agneaux; mais aussi dans des comĂ©dies (Ace Ventura, Dr. Jeckyl & Mrs. Hyde...), dans les Simpsons...  Â
Mais de tels cas ne sont jamais avĂ©rĂ©s dans la vraie vie ! Cette image vivace est fausse, fictive et reconnue comme telle â souvent par les auteurs eux-mĂȘmes, qui font intervenir dans le rĂ©cit des psychiatres indiquant que ces cas ne sont "pas des vrais transsexuels".  Â
De plus, si on y rĂ©flĂ©chit, le risque est non seulement fictif, mais absurde. Â
Aucune personne ne sera admise dans des lieux rĂ©servĂ©s aux femmes (WC, vestiaires...) sans avoir l'apparence adĂ©quate, les lesbiennes "butch" peuvent en attester. D'ailleurs la plupart de ces lieux autorisent ou refusent l'entrĂ©e sur des critĂšres finalement assez subjectifs, voire arbitraires. Quoi qu'il en soit, les personnes transgenre (en particulier femmes trans) ont souvent bien trop de dĂ©licatesse, et mĂȘme simplement de peur du rejet et de lâopprobre, pour s'y risquer ! Cela fait partie du "genre" : les femmes ont du mal Ă s'imposer lĂ oĂč elles ne sont pas souhaitĂ©es ! De plus, pour les personnes trans, ĂȘtre "repĂ©rĂ©" est un rappel de souffrance ! Â
Donc, c'est par des arguments fictifs et irrĂ©alistes que certain.e.s s'opposent Ă la reconnaissance de la transidentitĂ© par les autoritĂ©s. Mais alors, pourquoi ? Quel est le vĂ©ritable enjeu de cette reconnaissance administrative ?  Â
Il y a au moins un lieu oĂč l'admission ne se fait pas "au faciĂšs", mais selon les documents d'identitĂ© : la prison. Une femme trans â une personne qui ressemble Ă une femme, qui en a les attitudes et les comportements â mais dont les papiers d'identitĂ© sont "homme", sera mise en prison avec les hommes. Et lĂ , le niveau de violence qu'elle subira sera extrĂȘme : viols Ă rĂ©pĂ©tition, humiliations... Dans cet environnement naturellement violent, tout contribuera Ă la victimiser : misogynie, transphobie, machisme, appĂ©tits sexuels frustrĂ©s, besoin d'affirmation hiĂ©rarchique.  Â
Certaines fĂ©ministes (TERF) s'inquiĂštent du risque que "n'importe quel homme prĂ©dateur se prĂ©sente comme femme pour aller dans une prison de femmes".  Â
Certes, le cas serait thĂ©oriquement possible... si le changement de genre lĂ©gal Ă©tait facile, rapide, et surtout, rĂ©versible ! Car mĂȘme s'il suffisait d'une simple demande Ă la mairie pour changer son statut lĂ©gal, cela ne serait pas une dĂ©marche sans impact pour celles et ceux qui la font ! Quel homme, se sentant dominant et prĂ©dateur, irait sciemment faire des dĂ©marches pour ĂȘtre reconnu comme femme par les autoritĂ©s ? Et plus particuliĂšrement, par la police (ne reproche-t-on pas Ă celle-ci son machisme et son conformisme? )! Il aurait bien plus Ă perdre quâĂ y gagner ! Â
Le cas ne s'est jamais avĂ©rĂ© (sauf dans la fiction, malheureusement). Donc, c'est une menace qui n'est pas rĂ©elle.  Â
Par oppositions aux situations, bien rĂ©elles, de violences subies par les femmes trans dans les prisons pour hommes. Â
Par ailleurs, il y a la question des soins. Le processus de transition est long et ardu. Il nĂ©cessite beaucoup d'actes mĂ©dicaux, et ceux-ci sont souvent difficiles Ă obtenir. Les traitements hormonaux, ou chirurgicaux, sont protĂ©gĂ©s par des barriĂšres pour empĂȘcher le marchĂ© noir des mĂ©dicaments. La reconnaissance lĂ©gale permet de faciliter ces traitements... et mĂȘme, souvent, cette reconnaissance lĂ©gale est un prĂ©alable indispensable pour certains d'entre eux!  Â
Enfin, il y a les questions des discriminations. Une personne dont l'apparence et/ou le comportement n'est pas conforme Ă ce que l'on attendrait de son Ă©tat civil sera victime de discriminations â a minima, de la part de ceux qui ont accĂšs Ă ses documents lĂ©gaux : police, employeurs, administrations.  Â
Si on voit sur vos documents officiels "Monsieur", et que vous semblez ĂȘtre une femme, ou, si vous vous prĂ©sentez comme un homme et que vos papiers indiquent "Madame", les relations de travail seront... complexes dans le meilleur des cas ! Il y aura les effets sur la carriĂšre, d'une part, selon le niveau d'arbitraire de l'employeur. Qui plus est, au quotidien, il y aura forcĂ©ment des "blagues" de plus ou moins mauvais goĂ»t, pouvant aller jusqu'au harcĂšlement moral ou sexuel. Â
La reconnaissance lĂ©gale d'un changement de genre est donc un enjeu plus ou moins vital pour les personnes trans. Et, pour l'heure, c'est une dĂ©marche complexe et longue, et je ne sache pas qu'elle soit rĂ©versible. Â
C'est pourtant le point sur lequel militent les activistes anti-trans. Â
A titre personnel, je pense que la posture des personnes qui se dĂ©finissent comme fĂ©ministes et rejettent les personnes trans (les "TERF"), vient dâune peur, plutĂŽt que dâune volontĂ© de participer Ă une oppression. Leurs propos sont des amalgames entre une catĂ©gorie de personnes rĂ©elles et inoffensives (les trans), avec des images fantasmĂ©es d'un agresseur qui parviendrait Ă endormir notre mĂ©fiance (un homme qui se prĂ©sente comme inoffensif mais est au fond prĂ©dateur). Cela ressemble Ă une phobie post-traumatique.  Â
Si cela justifie leur ressenti Ă©motionnel, cela ne justifie pas leur posture politique.  Â
En effet, il n'en reste pas moins que leurs discours ne sont pas fondĂ©s sur une rĂ©alitĂ©. MĂȘme si leur peur est sincĂšre, elle est fictive. Une peur irrationnelle ne devrait pas motiver une dĂ©cision politique ou une opinion sur une catĂ©gorie de population. Â
Leur argumentaire consiste Ă agiter un risque fictif, absurde et irrĂ©el pour les femmes, et ce pour empĂȘcher des droits humains fondamentaux â dont celui d'avoir des papiers d'identitĂ©.  Â
5. DĂ©bat et tactiques : comment l'intolĂ©rance s'arrange pour forcer l'adversaire Ă la violence verbale. Â
Le visage de l'intolĂ©rance et du fascisme a changĂ©, depuis quelques annĂ©es.  Â
Il est devenu inappropriĂ©, voire parfois illĂ©gal, d'affirmer haut et fort la haine ou le mĂ©pris pour une catĂ©gorie de population. Les intolĂ©rants de tout bord prĂ©fĂšrent affirmer "dĂ©fendre" une catĂ©gorie de population contre un "risque", une "menace", ou des "extrĂ©mistes". Â
Le meilleur moyen de parvenir Ă motiver l'oppression dâune catĂ©gorie de population, est de faire en sorte que le public non concernĂ© ressente de la peur envers celle-ci. Ainsi, la peur des violences terroristes est la meilleure arme des mouvements racistes; la peur de la "castration" (perte de pouvoir, ou perte de relations sexuelles) est le leitmotiv des misogynes... Â
Pour rallier au-delĂ des "personnes qui se sentent menacĂ©es", l'idĂ©al est de prĂ©senter les dĂ©fenseurs de cette minoritĂ© comme des extrĂ©mistes, ou des agitĂ©s antipathiques. Pour cela, l'idĂ©al est de dĂ©clencher chez eux des rĂ©actions Ă©motionnelles, la violence verbale ou le ârefus du dĂ©bat dĂ©passionnĂ©". Les pousser Ă donner une "mauvaise image". Â
Jordan Peterson (intellectuel conservateur et misogyne) en a fait la dĂ©monstration face Ă Cathy Newman de la BBC et l'a ridiculisĂ©e en restant calme pendant qu'elle s'Ă©nervait contre lui et les implications sous-jacentes de son discours. Depuis, les penseurs rĂ©actionnaires, racistes, misogynes, ou autres groupes intolĂ©rants utilisent de plus en plus cette tactique, avec de beaux succĂšs. Â
Dans la rĂ©alitĂ©, pour savoir si des "activistes" sont rĂ©ellement dangereux pour vous et moi, il me semble judicieux de vĂ©rifier :  Â
Si ces militants ont commis des actes de violence physique, et dans quelle proportion par rapport Ă la population et/ou Ă leurs opposants, Â
Quelles consĂ©quences dĂ©couleraient de la mise en application des propos qui les font rĂ©agir.  Â
Mais notre inconscient ne fonctionne pas ainsi. Une personne qui se met en colĂšre nous semble dangereuse, et semble avoir tort.  Â
DâoĂč la technique de la provocation subtile.  Â
Une mĂ©thode de manipulation de l'opinion des plus efficaces : essayer de mettre son adversaire en colĂšre sans pour autant ĂȘtre soi-mĂȘme Ă©motionnel. Pour cela, l'idĂ©al est de tenir un propos qui sera dangereux, faux et/ou insultant envers un groupe, mais qui semblera inoffensif au grand public.   Â
Il est difficile de rester calme quand les propos de la personne (surtout une personne ayant du pouvoir) sont une menace pour votre sĂ©curitĂ© ou celle de vos proches. La tactique idĂ©ale de la personne intolĂ©rante consiste donc Ă lancer calmement un propos aux consĂ©quences dangereuses, puis Ă faire semblant de proposer un "dĂ©bat mesurĂ©", pour pouvoir accuser ses opposant d'ĂȘtre hystĂ©riques, dĂ©raisonnables et/ou violents. Ainsi, certains penseurs masculinistes vont tenir des discours disant âje suis responsable de mes actions et de ses consĂ©quences. Ainsi, si une femme sâhabille court, elle sait quâelle attirera les regards et la convoitise des garçons.â Le propos est calme et argumentĂ©. Quand il est tenu sur un campus Ă©tudiant oĂč il y a des problĂšmes de harcĂšlement et de viols, les rĂ©actions des filles sont rarement aussi calmes que le propos tranquille de lâhomme en costume cravate qui les tient. Â
Les propos de âTERFâ rĂ©pondent souvent Ă ce schĂ©ma. Ils se prĂ©sentent comme thĂ©oriques, mais ils consistent Ă vouloir empĂȘcher des droits trĂšs importants pour une minoritĂ© dĂ©jĂ en souffrance. Ils sâappuient sur une vision qui semble intuitive mais est contraire aux dĂ©couvertes scientifiques, ils attisent des peurs fictives, et prĂ©tendent parler au nom du fĂ©minisme, quand les personnes trans sont les premiĂšres victimes des violences machistes). Surtout, leur message aux personnes trans est "vous n'avez pas le droit d'exister" !  Â
Il semble peu probable que les personnes concernĂ©es puissent discuter calmement face Ă de telles implications sur leurs droits et leur vie ! Surtout dans le cas de personnes qui, au vu de leur histoire, sont souvent dĂ©jĂ largement traumatisĂ©es. Â
A nouveau, je crois que les croyances transphobes, viennent dâune peur sincĂšre, quoique mal guidĂ©e. Pour plagier LĂ©opold SĂ©dar Senghor : les transphobes sont des gens qui se trompent de peur. Â
Quoi quâil en soit, je vous ai exposĂ© les fondements scientifiques qui expliquent l'existence de personnes transgenre, la nature de certains de leurs besoins et revendications, la rĂ©alitĂ© de ce que peuvent vivre certaines de ces personnes, et le lien entre les craintes des fĂ©ministes transphobes et la rĂ©alitĂ© â Ă savoir que les risques que celles-ci Ă©voquent sont fictifs et irrĂ©alistes.Â
Vous avez dĂ©sormais les moyens de comprendre les enjeux et implications des choix politiques et des "dĂ©bats", et j'espĂšre, quelques Ă©lĂ©ments pour aborder les personnes concernĂ©es, avec compassion et bienveillance. Â