Le berceau de mon enfance
Virage Ă droite sur la 583N aprĂšs une douzaine dâheures sur la Transcanadienne. La route rĂ©trĂ©cit mais jây retrouve une familiaritĂ©, un confort, petite agglomĂ©ration de St-Pie X oĂč jâai passĂ© plusieurs fins de semaine chez ma cousine France. Lieu de ma premiĂšre communion, de ma premiĂšre confession, de nombreux mariages et baptĂȘmes. Vagues souvenirs de party du jour de lâAn dans la cave de lâĂ©glise lorsque ma grand-mĂšre Ă©tait toujours vivante⊠ou peut-ĂȘtre quâil sâagit du fruit de mon imagination Ă partir des histoires des plus vieux. Puis je quitte cette agglomĂ©ration pour filer vers le prochain village, tout au bout de la route, le village du Lac Ste-ThĂ©rĂšse. Retour au bercail.Â
Je reconnais chaque maison tout le long de la route, chaque ruisseau, chaque concession. Route maintes fois parcourues, pour aller faire les emplettes du samedi matin, pour aller Ă lâĂ©cole tous les matins, pour aller voir les copains le vendredi soir, pour aller voir mes frĂšres, puis mes neveux et niĂšces jouer au hockey, et plus encore. Une dizaine de kilomĂštres parcourus Ă vĂ©lo pour aller travailler, en tracteurs pour aller chercher des copeaux de bois, en voiture le samedi matin pour lâĂ©picerie, ou aprĂšs minuit, en silence, avec mon pĂšre aprĂšs son quart de travail, dans la boĂźte dâun camion pour aller cueillir des bleuets ou des framboises.
Et puis le dernier ruisseau oĂč on allait jouer au hockey lâhiver et pĂȘcher la carpe le printemps, la maison dâoncle Ernest, celle dâoncle Ubald, celle de M. Cloutier, et finalement la terre paternelle, Ă droite oĂč se profilent le garage en tĂŽle grise, la soue, lâĂ©table et la grange, trio de chaux blanche et de bordures rouge sang de boeuf, et la maison blanche, trĂŽnant au coeur de lâentrĂ©e double, entourĂ©e dâun passage devant et derriĂšre, comme une palissade ou un chemin de ronde ceinturant un chĂąteau fort, mon chĂąteau. ChĂąteau oĂč jâai Ă©tĂ© Ă la fois princesse, chevalier, cuisiniĂšre, jardiniĂšre. Forteresse oĂč jâai Ă©tĂ© Ă la fois Davy Crockett, Mingo, Jeanne-dâArc, Laura Secord, Ătienne BrĂ»lĂ©, Mata Hari, tant de hĂ©ros de caps et dâĂ©pĂ©es, de fusils et de flĂšches, dâappareils dâĂ©coute Ă©lectronique.
Virage Ă droite donc pour passer devant les cerisiers Ă gauche, la vĂ©randa oĂč des berceuses se balancent au vent, lâimmense peuplier tremble Ă droite, puis la balançoire. Souvenir de la chienne qui court, tout Ă©nervĂ©e dâaccueillir sa visiteuse, comme elle le faisait Ă lâarrivĂ©e de lâautobus tous les soirs, fidĂšle compagne. Dernier virage Ă gauche pour stationner devant la galerie, derriĂšre la maison. Sortie enfin pour se dĂ©gourdir les jambes aprĂšs un long voyage. Enfin! Grande inspiration dâair pur, de libertĂ©, dâamour et, selon la saison, de gazon fraĂźchement coupĂ©, de foin bien mĂ»r, de framboises fraĂźches, de trĂšfle, de neige glaciale, dâabondance et de grandeur.Â
Quelques marches Ă monter pour finalement franchir le palier de la maison de mon enfance et me retrouver les deux pieds sur le tapis tissĂ© au mĂ©tier, les deux pieds dans le royaume de ma mĂšre, sa cuisine. AprĂšs les accolades, un grand verre dâeau du puits pour se dĂ©saltĂ©rer et oublier des heures dans lâair sec de la voiture, puis passage obligĂ© devant la cuisiniĂšre pour soulever les couvercles et voir ce qui mijote, jeter un coup dâoeil au four, examiner les boĂźtes sur lâarmoire et soulever les linges Ă vaisselle qui recouvrent des trĂ©sors de pĂątisseries et de boulangerie. Humer les parfums de bons pains frais, de soupes chaudes, de tartes au sucre, aux bleuets ou aux raisins tout en inspectant Ă©galement le contenu du frigo et en Ă©changeant sur le long pĂ©riple et les derniers mois.Â
Quelques bouchĂ©es pour reprendre des forces, puis inspection du reste de la maison. La salle Ă dĂźner oĂč se trouvent un buffet rempli de vaisselles pour les grandes occasions et de souvenirs prĂ©cieux, un crucifix, une machine Ă coudre sur son meuble, une grande table pour les repas du dimanche et recevoir les grands visiteurs, une table oĂč les victuailles ne manquent jamais malgrĂ© des revenus plus que modestes.Â
Avant dâentrer dans le salon, devant la porte pour accĂ©der Ă la vĂ©randa, la grille de la fournaise, lâĂątre de la maison oĂč lâon faisait sĂ©cher les mitaines et les bas aprĂšs des heures dans la neige Ă faire des forts, de la motoneige, de la raquette, du ski de fond, du patin. Lieu sacrĂ© pour mon pĂšre, ce grand frileux, qui sây rĂ©chauffait aprĂšs une longue journĂ©e de travail Ă lâextĂ©rieur.Â
Entre la table de la salle Ă manger et le salon, vis-Ă -vis la grande grille, lâharmonium bien astiquĂ© qui dĂ©gage des odeurs dâencaustique, relique du temps oĂč mon pĂšre jouait Ă lâĂ©glise de la chapelle du village et rappel de la limite de mes talents musicaux, ou du moins de mon manque de persĂ©vĂ©rance en la matiĂšre. Espace aussi oĂč trĂŽnait pendant de longs hivers, un immense mĂ©tier Ă tisser ou encore un mĂ©tier Ă piquer oĂč ma mĂšre, mes soeurs et moi travaillaient tout lâhiver Ă faire des tapis, des catalognes, des sacs, des courte-pointes. Le premier mĂ©tier qui sâaccomplissait au fil dâune chorĂ©graphie de pĂ©dales bien orchestrĂ©es⊠1, 3, 2, 4, 1, 3, 2, 4, du glissement du fuseau de droite Ă gauche, et du battement du battant. Quant Ă lâautre mĂ©tier, il laissait plutĂŽt libre cours aux battements de coeurs rapprochĂ©s et silencieux et aux esprits concentrĂ©s, le tout parfois interrompus par quelques bribes de conversation ou encore par une petite mĂ©lodie toute douce.
Au bout, le salon oĂč se poursuit lâodeur dâencaustique et oĂč siĂšgent deux grands sofas et la tĂ©lĂ©vision. Lieu de parties de Monopoly, de Risk, de CarriĂšres, de Jour de paie, de Grands maĂźtre et dâautres encore Ă mĂȘme le sol le dimanche aprĂšs-midi; lieu de soirĂ©es du hockey en famille et de soirĂ©es avec les oncles, les tantes, les cousines; lieu dâĂ©coute de musique classique ou dâairs dâopĂ©ra; mais surtout lieu dâempilade des corps sur les sofas et par terre pour la sieste du dimanche aprĂšs un dĂźner copieux pendant que certains font des mots croisĂ©s Ă la table de la salle Ă manger ou lisent en se berçant. Repos du juste aprĂšs une semaine de dur labeur.Â
Un escalier dâune douzaine de marches donne accĂšs au deuxiĂšme palier. Un escalier bordĂ© dâun cĂŽtĂ© par une rampe de petits poteaux Ă©galement Ă lâodeur dâencaustique, et de lâautre, dâune immense trappe pour sceller le haut de la maison au besoin. Au bout de lâescalier, une petite armoire oĂč se cachaient tous mes trĂ©sors dâenfants, royaume de mes poupĂ©es, toutous et de nombreux jeux.Â
A cet Ă©tage, quatre chambres. Une donnant accĂšs au grenier et qui servait dâentrepĂŽt oĂč lâon allait fouiller parfois, en cachette, et oĂč se trouvaient une foule de trĂ©sors, les vieux chapeaux de papa, les anciens cols de vison de maman, nos habits de baptĂȘme, des broderies de toutes sortes, des vases en porcelaine, et jâen passe. Mais le plus prĂ©cieux de tout, des lettres dĂ©couvertes lors dâune incursion en catimini, celles que mon grand-pĂšre maternel avait Ă©crit Ă ma grand-mĂšre avant de lâĂ©pouser. Des poĂšmes dâamour, des mots doux, une prose empreinte de passion, dâinnocence et de respect quâon nâavait pas tout Ă fait compris Ă lâĂ©poqueâŠ. « jâaimerais ĂȘtre une tasse de thĂ© sur laquelle tu dĂ©poserais tes lĂšvres vermeilleâŠÂ ».
En face de la chambre donnant accĂšs au grenier, la chambre des filles oĂč lâon sâentassait Ă quatre, jâimagine avec plus ou moins dâharmonie, puis plus loin, la chambre des gars, Ă©galement partagĂ©e Ă quatre, puis un lit dans le corridor pour un autre gars et, finalement, la chambre du plus vieux, anciennement la chambre de ma grand-mĂšre paternelle. Plus tard, une piĂšce transformĂ©e en bibliothĂšque Ă©tant donnĂ© notre propension Ă la lecture, oĂč se sont retrouvĂ©s des encyclopĂ©dies, des collections de bandes dessinĂ©es, de Bob Morane, des publications de Times Magazine, mais surtout des livres dâhistoire et de grands classiques, depuis Victor Hugo Ă Antonine Maillet, en passant par Stendhal, Dumas, Camus, de Maupassant, Ionesco, Blais, Tremblay, Ducharme, Miron, Nelligan, Roy, et ainsi de suite.Â
Compte tenu de la promiscuitĂ©, lâĂ©tage du haut a surtout Ă©tĂ© le lieu de confidences, de chicanes, de rires, de tours, de refuge et, plus tard, de solitude.Â
Je passe sous silence la chambre de mes parents qui se trouvait au rez-de-chaussĂ©e. CâĂ©tait un lieu un peu sacrĂ© oĂč lâon allait aussi parfois fouiller pour jouer avec les Ă©chantillons de parfums collectionnĂ©s prĂ©cieusement par ma mĂšre, et avec ses boĂźtes de bijoux envoyĂ©s rĂ©guliĂšrement par sa marraine de MontrĂ©al, du moins de son vivant, et qui brillaient de toutes leurs couleurs Ă la lumiĂšre, trĂ©sors inestimables pour la petite fille que jâĂ©tais. Cette chambre a aussi, malheureusement, les souvenirs des derniers jours et du dĂ©pĂ©rissement du corps, avec son respirateur, son fauteuil roulant, ses piles de lingettes et ses bouteilles de mĂ©dicaments et dâappareils supposĂ©s soulagĂ©s des douleurs de la maladie.Â
Je terminerai avec le sous-sol oĂč se trouvait lâimmense fournaise au bois, mais surtout un gigantesque garde-manger oĂč lâon trouvait le caveau Ă pommes de terre, carottes, choux, navets et autres; des armoires dĂ©bordant de pots de gelĂ©es et de confitures de fruits, de compotes, de ketchup maison, de betteraves dans le vinaigre et dâautres condiments; de tablettes oĂč Ă©taient alignĂ©es des bouteilles de vin de pissenlit, de rhubarbe et de cerises; et, dans le temps des fĂȘtes, de grandes casseroles de tĂȘte fromagĂ©e, et de douzaines de boĂźtes de biscuits et de carrĂ©s tout aussi dĂ©licieux les uns que les autres. Un paradis pour la gourmande que jâĂ©tais⊠et que je suis toujours.
Le temps a beau passĂ©, je nâoublie pas le berceau de mon enfance, ce lieu qui mâa façonnĂ©, tĂ©moin de mon apprentissage de la vie, de petits et grands bonheurs, de petites et grandes tristesses, et de nombreux rassemblements, retrouvailles et festivitĂ©s, un lieu empreint dâamour, de tendresse, de vie.Â