Je ne suis pas une baleine bon!
Vous pouvez penser ce que vous voulez, je ne suis pas une baleine bon. Mais il y a de ces expressions parfois qui sont loin dâĂȘtre flatteuses, particuliĂšrement quand tu as les rondeurs bien accentuĂ©es.
Il y a quelques jours Ă peine, jâai dĂ» me faire poser un harpon. Dans le jargon mĂ©dical, le harpon est une espĂšce de fil mĂ©tallique quâon installe, telle une balise, pour indiquer oĂč se trouve une tumeur. Ăa agit comme un repĂšre pour guider le chirurgien, dans mon cas lâoncologue-chirurgienne, et lui montrer Ă quel endroit elle doit faire son incision pour extraire la tumeur intempestive comme il se doit.
Je devrais ĂȘtre habituĂ©e. Ce nâest pas la premiĂšre fois quâon me harponne de la sorte, telle une Moby Dick traquĂ©e dans un ocĂ©an agitĂ©. Mais voilĂ , lâexpĂ©rience est totalement diffĂ©rente chaque fois et les circonstances Ă©galement.
Or dans le cas prĂ©sent, les circonstances ne semblent pas optimales. Je nâai pas mangĂ© depuis la veille, Ă jeun comme il se doit avant cette chirurgie visant Ă retirer ces cellules  - prĂ©cancĂ©reuses rassurez-vous â de mon systĂšme. La chirurgie doit avoir lieu en aprĂšs-midi et la pose du harpon se dĂ©roule donc en fin de matinĂ©e. Mais voilĂ que je sens dĂ©jĂ poindre Ă lâhorizon un mal de tĂȘte parce que je commence Ă avoir drĂŽlement faim et que tout le monde bouffe devant moi depuis le matin, ou parle de bouffe. Dans le secteur de la chirurgie dâun jour on va mĂȘme jusquâĂ Ă©changer des recettes. Quel culot !
Moi je suis Ă lâhĂŽpital depuis 7 h  du matin dĂ©jĂ mais lĂ on mâa dĂ©placĂ© vers le secteur des Ă©chographies de la clinique du sein en fauteuil roulant et ça fait une bonne vingtaine de minutes que jâattends dans un corridor vide⊠avec vue sur une petite cafĂ©tĂ©ria dâemployĂ©s oĂč ça sent les rĂŽties fraĂźches (pour ajouter lâinsulte Ă lâinjure !). Je suis dans un fauteuil roulant parce quâil sera important aprĂšs la pose dudit harpon que je bouge le moins possible puisque le fil mĂ©tallique sortira de mon sein telle une antenne de tĂ©lĂ© sur une distance dâenviron une vingtaine de centimĂštres, me taquinant mĂȘme le menton selon le mouvement de la tĂȘte. Heureusement, jâai mon livre pour tuer lâattente. On ne nous surnomme pas des âpatientsâ pour rien.
Jâai tout de mĂȘme droit dâabord à un trĂšs bel accueil de la technicienne en ultrason qui est une soie. Elle sort ses instruments et localise en moins de deux la tumeur en question, et en tire quelques clichĂ©s, satisfaisant ma curiositĂ© sur la localisation, la progression depuis le dernier ultrason, la forme, etc. Elle prend ensuite le temps de mâexpliquer clairement lâintervention quâest la pose du harpon, prĂ©cisant que le tout ne durera que quelques minutes malgrĂ© lâinconfort. Puis elle prĂ©pare le champ opĂ©ratoire, dĂ©licatement, en prenant bien soin de dĂ©sinfecter ce qui en a besoin et de disposer le champ stĂ©rile de façon Ă mâincommoder le moins possible. JâapprĂ©cie ses gestes prĂ©cis et sa douceur. Surtout que maintenant, je suis penchĂ©e du cĂŽtĂ© gauche Ă une quinzaine de degrĂ©s, jâai le bras droit par-dessus la tĂȘte, le menton appuyĂ© sur lâĂ©paule gauche, et quâon mâintime de ne pas respirer en direction du champ opĂ©ratoire et de ne pas bouger, du moins dĂšs que le mĂ©decin commencera ses manipulations invasives.
Et voilĂ que le mĂ©decin entre, prĂȘte pour la chasse Ă la baleine, repue de son petit-dĂ©jeuner tardif mais copieux. Oui, oui, elle prend le temps de le prĂ©ciser pour me rappeler les gargouillements de plus en plus insistants dans mon estomac et la douleur lancinante dans mes tempes. Elle enfile son attirail de pĂȘche tel le capitaine Achab puis rapproche ses instruments et son Ă©cran Ă portĂ©e de main pour bien pouvoir harponner la tumeur importune. Elle la sait bien cachĂ©e sous ce mamelon droit et elle a pris soin de graisser le manche de lâultrason Ă souhait, dĂ©cidĂ©e Ă ne pas la laisser sâĂ©chapper.
AprĂšs plusieurs tentatives de localisation, elle trouve la bĂȘte et sâapprĂȘte Ă anesthĂ©sier la rĂ©gion lorsquâelle a une brillante idĂ©e. Elle dĂ©cide soudainement de passer du cĂŽtĂ© droit de mon corps au cĂŽtĂ© gauche afin de permettre une entrĂ©e plus subtile et possiblement une cicatrice mieux camouflĂ©e. Il y a alors quelques minutes de branle-bas de combat oĂč le matĂ©riel est redĂ©ployĂ© de lâautre cĂŽtĂ© et oĂč la chasseresse en quĂȘte de sa proie reprend sa position dâattaque dans un autre angle.
Tous ses dĂ©placements pour repositionner lâattaque ne se font pas sans consĂ©quences pour moi. Je me retrouve la moitiĂ© du visage sous le tapis stĂ©rile, Ă tenter de respirer le moins fort possible pour ne pas quâil bouge trop, filtrant le peu dâair quâil me reste du mieux que je peux. Si jâavais su que je me retrouverais en camping sous une tente, jâaurais apportĂ© des guimauves !
Et voilĂ les manipulations qui reprennent. Et on reprend le manche quâon appuie allĂšgrement tantĂŽt sur le sein, tantĂŽt sur le mamelon. La bĂȘte semble sâĂȘtre cachĂ©e alors on appuie plus fort. Mais elle sâest vraiment dissimulĂ©e, comme volatilisĂ©e dans le changement de cĂŽtĂ©, alors on appuie Ă qui mieux-mieux. Jâai le corps de la chasseresse qui frotte contre le mien ; je sens son bras Ă quelques pouces de mon nez, et le poids de sa main sur le manche jusquâau fin fond de mon omoplate. Mais je suis une bonne patiente, je reste de marbre. Je respire Ă peine pour quâon en finisse au plus sacrant. Le petit jeu se poursuit pendant de trĂšs trĂšs trĂšs longues minutes, tout aussi inconfortables les unes que les autres.
Et puis il y a une piqĂ»re anesthĂ©siante, puis deux. Puis un lancement de harpon qui nâatteint pas sa cible. Puis farfouillage dans les confins de mes attributs fĂ©minins, sans succĂšs.
Finalement, nouveau branle-bas de combat. On reprend lâattaque par le flanc droit finalement. Repositionnement du matĂ©riel et de la chasseresse. Jâen profite pour prendre une longue respiration profonde et me recentrer sur la nĂ©cessitĂ© de rester immobile malgrĂ© les invasions rĂ©pĂ©tĂ©es Ă mon corps sans dĂ©fense.
La chasseresse rĂ©applique du gel sur son manche, et aprĂšs quelques pressions de ci, de lĂ , relocalise la bĂȘte. Je sens presque la bave Ă la commissure de ses lĂšvres, le goĂ»t de sang sur sa langue, et semble mĂȘme percevoir une lueur folle dans ses yeux. Elle fixe la bĂȘte Ă lâĂ©cran, sâempare du harpon, attaque. Elle a atteint la bĂȘte qui se dĂ©fend un peu malgrĂ© tout. Il y a de nouveau farfouillage au sein de ma fĂ©minitĂ© mais cette fois-ci elle ne laissera pas Moby Dick prendre le large. Enfin, le harpon est en place. Soupirs de soulagement gĂ©nĂ©ral. Il suffit maintenant de bien le fixer pour ne pas quâil se dĂ©place.
On peut enfin me libĂ©rer de cette tente Ă©touffante. Je reprends une respiration normale. Je baisse le bras de peine et de misĂšre, en tĂąchant de le masser pour que le sang y circule librement Ă nouveau. Cette intervention a pris en rĂ©alitĂ© plus de temps que la chirurgie prĂ©vue plus tard dans la journĂ©e.Â
Je commence Ă peine Ă reprendre mes esprits quâon mâannonce que je dois maintenant aller en mammographie. Mon cĆur saute un battement. On avait oubliĂ© de me dire que cette Ă©tape est nĂ©cessaire pour confirmer que le harpon est bien au cĆur de la bĂȘte. Comme si mon sein nâavait pas encore subit assez dâintrusions Ă froid, on se charge de me lâaplatir encore dâun cĂŽtĂ© puis de lâautre.
Moi qui ai horreur de lâanesthĂ©sie gĂ©nĂ©rale de laquelle je me remets toujours pĂ©niblement et non sans sĂ©quelles, jâai presque hĂąte dây arriverâŠ
Non, je ne suis pas une baleine, mais parfois jâai le goĂ»t de dire CĂTACĂ !