Presque tout le monde a un souvenir d’Antonine…
Les obsèques d’Antonine Maillet ont eu lieu ce matin. Je dois admettre que j’allais oublier mais en tentant d’aller faire mes emplettes ce matin, j’ai fait face aux barricades sur la rue St-Georges. Ça m’est donc revenu étant donné que les barricades faisaient le tour de la Cathédrale. Je n’y suis pas allée mais j’ai tout de même stationné la voiture pas très loin et j’ai pris le temps d’aller me recueillir quelques minutes devant la cathédrale où les gens se rassemblaient déjà plus d’une heure avant le début de la célébration de la vie de cette grande Acadienne, de cette grande Canadienne.Â
Parce que pratiquement tout le monde a un souvenir d’Antonine, et je ne fais pas exception. Le mien remonte à très longtemps et m’a valu, et je ne suis pas peu fière, une note particulièrement élevée sur un travail de quatrième année à l’université. Plus encore, j’ai même eu droit à cette remarque d’une de mes professeures au bac : « Vous avez un accent excécrable Mademoiselle Cantin, mais vous avez un front de boeuf et vous réussirez votre carrière! » La remarque venait évidemment d’une professeure européenne avec qui j’avais eu, au fil des trois années précédentes, quelques accrochages sur la langue française parlée au Canada. Je dois avouer que je prenais un malin plaisir à lui donner de bonnes réponses ou explications à des questions de littérature, de grammaire ou d’orthographe, mais dans un joual tout ce qu’il y a plus de Canadien qui jurait avec sa langue châtiée, mais qui tout de même démontrait que j’avais une certaine culture, ce qui l’exaspérait! Relation amour-haine mutuelle au final, puisque je dois admettre que c’est de cette professeure que j’ai le plus appris, et elle avait raison sur un point, j’avais et j’ai toujours, un vocabulaire somme toute limité et j’ai souvent peine à trouver le mot juste pour exprimer ma pensée. J’essaie donc, depuis, de vivre selon cette citation de Nicolas Boileau, poète, écrivain et traducteur de renom : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. »Â
Mais je digresse. Revenons à Antonine. En quatrième année d’université, j’avais un cours de traduction comparative dont le travail principal (et la majorité de la note pour le cours) était une analyse comparative d’une Å“uvre et de sa traduction. J’avais choisi de faire l’étude de la traduction des oeuvres d’Antonine Maillet. J’avais donc passé des semaines à recueillir des échantillons de quelques-unes de ses oeuvres et de ses traductions en anglais, m’attelant à l’analyse de la traduction des vieux mots français, des expressions acadiennes et du vocabulaire marin dans ses romans. Les textes de mon corpus avaient été traduits par trois traducteurs différents, ce qui ajoutait une complexité à mon travail.Â
Un jour, en écoutant la radio, j’apprends qu’Antonine Maillet doit venir au Salon du livre de Gatineau. J’entre donc en contact avec son éditeur pour avoir une entrevue. Évidemment, on me répond que sans carte de journalistes, je ne peux pas avoir d’entrevue. Je décide donc de me rendre très tôt le matin au Salon du livre et je m’installe pour surveiller l’entrée des éditeurs et auteurs. J’aperçois soudain Antonine au loin. Je m’élance donc. Je l’aborde et je lui explique rapidement que je viens du Nord de l’Ontario, que je suis étudiante en quatrième année à l’Université d’Ottawa et que mon principal travail du semestre est une analyse de ses oeuvres et de ses traductions afin de montrer la richesse de la littérature canadienne à mes professeurs européens. J’ajoute que je lui serais infiniment redevable si elle daignait me consacrer quelques minutes pour me parler de la traduction de ses livres. Je voyais du coin de l’œil son collègue derrière elle qui me regardait d’un mauvais Å“il, mais Antonine s’est montrée tout de suite intéressée et m’a invitée à la suivre dans le Salon.Â
Une quarantaine de minutes plus tard, je savais qu’elle choisissait elle-même ses traducteurs et passaient beaucoup de temps avec eux à expliquer sa pensée, son vocabulaire, ses expressions. Elle m’avait en prime fournit une foule d’exemples d’expressions qui avaient été rendues de telle façon ou de telle autre pour une raison bien précise. Elle m’avait également conseillée de modifier mon corpus afin d’éliminer le travail d’un traducteur en particulier. Je l’ai donc remerciée à profusion, et me suis retirée, toujours sous l’œil mauvais de son collègue, mais pas peu fière d’avoir obtenu cette entrevue.
Quelques semaines plus tard, je remettais une analyse étoffée, étayée des paroles de l’auteur, qui m’a valu une excellente note… et l’admiration de ma professeure. Lorsque je suis déménagée en Acadie quelques années plus tard, je m’étais dit que si j’avais l’occasion, je prendrais le temps de la remercier de sa grande générosité à mon égard. L’occasion s’est présentée il y a quelques années seulement. C’était lors du Festival Frye à Moncton. Je venais d’aller acheter des livres et je l’ai croisée alors qu’elle était seule. Je lui ai raconté mon histoire et l’ai remerciée. Évidemment, elle ne se souvenait pas de moi mais a indiqué être fort heureuse d’avoir pu m’aider.Â
Bref, j’ai pris le temps de la remercier encore aujourd’hui devant la cathédrale et je lui ai promis, en remerciement, d’un jour reprendre la lecture de Pélagie-la-Charette et de me rendre jusqu’à la fin… parce que je n’y suis pas parvenue encore! J’ai lui plusieurs autres de ses romans, mais j’ai toujours eu de la difficulté avec ce livre primé. Mais je suis pas une lâcheuse! Voilà une autre expression qui viendrait écorcher les oreilles de ma prof d’université si elle était toujours de ce monde…










