Le Lusitania et le croissant
Le naufrage du Lusitania en 1915 provoquĂ© par des sous-marins allemands au large de l'Irlande.Â
"Tels les Verdurin donnaient des dîners (puis bientôt Mme Verdurin seule, après la mort de M. Verdurin) et M. de Charlus allait à ses plaisirs sans guère songer que les Allemands fussent – immobilisés, il est vrai, par une sanglante barrière toujours renouvelée – à une heure d’automobile de Paris. Les Verdurin y pensaient pourtant, dira-t-on, puisqu’ils avaient un salon politique où on discutait chaque soir de la situation, non seulement des armées, mais des flottes. Ils pensaient, en effet, à ces hécatombes de régiments anéantis, de passagers engloutis, mais une opération inverse multiplie à tel point ce qui concerne notre bien être et divise par un chiffre tellement formidable ce qui ne le concerne pas, que la mort de millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air. Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction."
Proust, Le Temps retrouvé, VII, p. 78.
Ce texte de Proust sur le comportement Ă©goĂŻste de Mme Verdurin peut ĂŞtre rapprochĂ© d'un autre texte, celui du philosophe latin et Ă©picurien Lucrèce. Dans De la nature des choses, il Ă©crit que le philosophe doit apprendre Ă se mettre en retrait et Ă jouir du peu qu'il a sans chercher Ă acquĂ©rir les biens inutiles dĂ©sirĂ©s par la grande majoritĂ© des hommes tels que la gloire, les honneurs, le pouvoir ou encore l'argent. Il est intĂ©ressant de confronter ces deux textes, le premier fustigeant l'attitude de commisĂ©ration exagĂ©rĂ©e de la bourgeoisie pendant que se dĂ©roule une sĂ©rie de drames liĂ©s Ă la guerre 14-18, le second invitant le philosophe Ă se tenir Ă©loigner des pĂ©rils.Â
Il faut toutefois se garder d'analyser l'Ă©gocentrisme de Mme Verdurin comme une attitude philosophique ou mĂŞme suivant une logique similaire. La dimension comique du passage proustien repose, en effet, dans l'affectation de la bourgeoisie de compatir Ă la dĂ©tresse des naufragĂ©s. Le sage Ă©picurien, comme on va le lire dans le passage qui suit, ne simule pas un sentiment d'horreur, mais avoue son plaisir Ă conserver sa vie sauve. Il y a une vĂ©ritĂ© assumĂ©e chez le sage, mĂŞme si elle peut paraĂ®tre violente. En affirmant qu'il faut se satisfaire de peu et ne pas rechercher de vains plaisirs, il demeure plus cohĂ©rent avec ce qu'il ressent au fond de lui que Mme Verdurin cherchant Ă fuir ses migraines en se procurant des croissants qu'elle fait tremper dans son cafĂ© tout en lisant dans la presse les horreurs de la guerre. Cette dernière renvoie Ă ce que Deleuze qualifie dans son Proust et les signes, de "signes mondains", qui relèvent du mensonges, alors que le philosophe, lui, cherche plutĂ´t le signe de la vĂ©ritĂ©.Â
"Il est doux, quand la vaste mer est soulevĂ©e par les vents, d’assister du rivage Ă la dĂ©tresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir Ă regarder souffrir ; mais on se plaĂ®t Ă voir quels maux vous Ă©pargnent. Il est doux aussi d’assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangĂ©es dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d’occuper les hauts lieux fortifiĂ©s par la pensĂ©e des sages, ces rĂ©gions, sereines d’oĂą s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et lĂ en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de gĂ©nie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s’épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faĂ®te des richesses ou s’emparer du pouvoir.Â
O misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles ! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d’instants qu’est la vie ! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d’autre qu’un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte ?
Au corps, nous voyons qu’il est peu de besoins. Tout ce qui lui épargne la douleur est aussi capable de lui procurer maintes délices. La nature n’en demande pas davantage : s’il n’y a point dans nos demeures des statues d’or, éphèbes tenant dans leur main droite des flambeaux allumés pour l’orgie nocturne ; si notre maison ne brille pas d’argent et n’éclate pas d’or; si les cithares ne résonnent pas entre les lambris dorés des grandes salles, du moins nous suffit-il, amis étendus sur un tendre gazon, au bord d’une eau courante, à l’ombre d’un grand arbre, de pouvoir à peu de frais réjouir notre corps surtout quand le temps sourit et que la saison émaille de fleurs l’herbe verte des prairies. Et puis, la brûlure des fièvres ne délivre pas plus vite notre corps, que nous nous agitions sur des tapis brodés, sur la pourpre écarlate, ou qu’il nous faille coucher sur un lit plébéien.
Puisque les trésors ne sont pour notre corps d’aucun secours, et non plus la noblesse ni la gloire royale, comment seraient-ils plus utiles à l’esprit ?"
Lucrèce, De la nature des choses, livre II, vers 1-52.