Les friteuses de l’espace, ou l’art subtil de survivre à une conversation anodine
Et, donc, vous êtes à la cantine pour un repas spécial « produits bio locaux », ce qui, très étrangement, se sent, parce que les légumes ont d’un seul coup beaucoup plus de goût que d’habitude. Et, donc, alors que vous étiez très tranquillement en train d’écouter d’une oreille distraite la conversation ambiante sur « la politique économique désastreuse du gouvernement français qui risque de bientôt jeter l’ensemble de la population dans la rue – à bas le grand capital », Marie-Anastasie commence à vous regarder fixement.
Ha.Â
Merde, c’est jamais bon signe, ça.Â
« Hier, j’ai acheté une friteuse. »
Une friteuse ? Mais dis-moi, c’est une excellente nouvelle, ça ! Une excellente nouvelle dont je me contrebalance tellement qu’elle risque de me faire atteindre la vitesse de libération terrestre et par conséquent de me propulser définitivement dans les confins mornes et glacés du vide intersidéral, mais une excellente nouvelle quand même ! Et ce qui est encore plus génial, là , c’est que je vais devoir répondre un truc ! Genre une phrase, expression, onomatopée, un borborygme qui, dans l’optique de conserver des relations saines avec l’ensemble de mes camarades de travail – au cas où on devrait tous ensemble amorcer une révolution prolétarienne quelconque – ne montre pas avec trop d’évidence que franchement, je m’en bats les steaks façon tartare de bœuf aller-retour un Brouilly l’addition s’il vous plait.
« Ha ? »
Voilà . C’est tout ce que j’ai pu faire. J’ai passé en revue toutes les options possibles, mais vraiment, c’était le meilleur compromis. Mais bon, quelles étaient les solutions, de toute façon ?
Ne pas rĂ©pondre. Simplement, ne pas la regarder, et ne pas rĂ©pondre. Continuer de manger ma salade de concombre. Si elle m’avait Ă nouveau interpellĂ©, me lever, sans prendre mon plateau, et partir, tout droit, sans m’arrĂŞter. La stratĂ©gie du vide. Je risquais, par contre, de devoir subir un interrogatoire un peu plus tard, Ă base de « ça va ? », « t’es sĂ»r ? », « t’as besoin de voir un mĂ©decin ? », « t’es sĂ»r que tu disposes des capacitĂ©s cognitives suffisantes pour faire ton travail et donc consĂ©quemment de percevoir un salaire ? »,Â
Parler vrai. « Waw, ça m’intéresse tellement pas, c’est dingue ! » Non, là , honnêtement, c’est tout simplement inimaginable. Non seulement c’est un poil impoli, mais surtout, il est impossible – et quasiment interdit – de dire la vérité en entreprise. Et vous le savez : « Oui, monsieur, je suis ravi de mes 0,87% d’augmentation, quelle chance ! », « Bien sûr, je suis parfaitement disposé à faire une réunion de 3h30 sur la reproduction des pingouins d’eau douce dans le Bas-Limousin pendant le crétacé inférieur vendredi prochain à 8h30 à Charleville-Mézières ! », « Mais oui, je suis persuadé que ce nouveau service d’aiguille à tricoter connectée destinée aux 15 – 25 ans  va faire un malheur ! », etc.
Jouer au faux-cul. Il ne faut jamais s’engueuler gratuitement avec ses collègues, quelle que soit la raison. Donc, dans ces cas-là , paraître intéressé. « Ha ouais ? Génial ! Quelle marque c’est ? Elle a coûté cher ? J’ai toujours rêvé d’avoir une friteuse, t’as trop de la chance ! » Le premier risque est naturellement qu’elle se rende compte que vous vous en foutez comme de votre première friteuse, et qu’elle le prenne mal. Le deuxième, et plus important, est qu’elle ne s’en rende pas compte et qu’elle vous la décrive en long, en large, en travers, en quinconce, encore, et encore, toute émerveillée que son instinct ait vu juste quant à votre intérêt commun pour les friteuses. Quoiqu’il advienne, vous perdez.
Pile poil au milieu. Il faut jouer au faux-cul tout en disant la vérité et sans répondre réellement. « Ha ». Par contre, c’est un pari. Il faut espérer que votre interlocuteur / trice se rende compte que vous vous en foutez, tout en ayant un doute, et qu’il / elle décide donc de ne pas aller beaucoup plus loin sur le sujet. Point positif : vous ne risquez absolument rien. Vous pourrez dans le pire des cas arguer la main sur le cœur que oui, franchement, ses casseroles vous passionnent. Point négatif : vous pouvez toujours tomber sur des gens qui ne vont pas comprendre.
« Oui, c’est une friteuse sans huile, parce qu’avec de l’huile, c’est trop gras ».
Et là , c’est super bizarre, parce que normalement, cette information supplémentaire, nonobstant son petit côté lapalissade plutôt charmant, a pour but d’engendrer une réaction et doit permettre à l’interlocuteur, c’est-à -dire moi-même, d’amorcer un début d’intérêt pour la question. Les frites, c’est bien connu, c’est avec de l’huile, alors une friteuse sans huile, vous vous rendez-compte, c’est forcément intéressant !
Or, et ben non. Pareil. Avec ou sans huile, il n’y a rien qui bouge. C’est malheureux, tout de même. Cependant, après cette première analyse intérieure ayant débouché sur la conclusion d’une absence totale de réaction synaptique, vous commencez à vous dire que c’est quand même dingue qu’elle soit autant passionnée par les friteuses. Et que logiquement, elle va continuer de vous en parler. Donc, vous cherchez une parade.
« J’aime pas les frites. »
Et en plus, c’est vrai. Enfin c’est pas que j’aime pas, mais s’il y a autre chose, je prends autre chose, quoi. Mais là n’est pas la question. J’essaye alors par cette remarque de couper court à la conversation tuberculiforme en plaçant une remarque ayant un lien avec le sujet, mais parlant de tout autre chose, et ayant également un intérêt quasi nul. J’espère que ça va lui couper les ailes. Dans le pire des cas, elle pourra disserter des raisons profondes qui m’ont poussées à rejeter quasi systématiquement la consommation de produits oblongs – même si ce n’est pas mon sujet favori et même si j’aime bien les courgettes – mais au moins, on arrêtera les friteuses.
« C’est parce que ma fille, elle mange beaucoup de frites »
Ha ben c’est pour ça le coup de la friteuse. Attention, on va se refaire une petite introspection synaptique pour voir si cette formidable information a fait bouger quelque chose, ça ne va prendre que quelques instants… Alors merde, où est-ce que j’ai rangé le dossier « friteuse » dans mon cerveau ? C’est pas comme si je m’en servais beaucoup… Attends… Ha, voilà …. Gniiiii…..
Et ben toujours rien. Et puis c’est dingue cette impression que, quoi que je réponde à ses sollicitations verbales, rien ne la dévie réellement du plan de conversation qu’elle avait l’air d’avoir préparé depuis déjà un bon moment. Il faut peut-être que je lui parle de mes hémorroïdes, pour voir si elle entend réellement.
Ou alors c’est qu’elle parle à quelqu’un d’autre. Je regarde sur le côté. Mes deux collègues sont en train de chercher des moyens de couper les communications au sommet de l’Etat, histoire de désorganiser l’armée, d’attaquer les points stratégiques parisiens et de prendre la ville assez rapidement avec le soutien aérien de l’armée rouge. Bon, aucun lien avec les patates. Donc c’est pour moi.
« Ha oui. Moi, j’aime pas trop les frites »
Je vais vous Ă©pargner le reste de la conversation. J’ai rĂ©pĂ©tĂ© 4 ou 5 fois que franchement, les frites, c’est pas rĂ©ellement au centre de mes prĂ©occupations, surtout quand ce n’est mĂŞme pas moi qui les mange, mais le stimulus auditif n’est jamais parvenu Ă inflĂ©chir le cours de la discussion. Alors, j’ai fini par rĂ©pondre. J’ai commencĂ© Ă poser des questions plus prĂ©cises. Je lui ai demandĂ© si elles faisaient ses frites elle-mĂŞme ou si elles les achetaient dĂ©jĂ prĂ©parĂ©es. Naturellement – je sais que la rĂ©ponse vous intĂ©resse – elle Ă©pluche elle-mĂŞme ses pommes de terre, parce qu’autrement, ça sert Ă quoi d’avoir une friteuse de compĂ©tition ?Â
Bien sûr, nous avons fini par épuiser le sujet. Bien entendu, l’évènement a duré beaucoup moins longtemps que cette prose ne veut bien le faire croire. Naturellement, la friteuse est un sujet de conversation tout à fait honorable. Mais enfin, pourquoi ? Pourquoi adresser la parole à un collègue avec qui, si vous entretenez des relations parfaitement cordiales, vous n’avez jamais été boire une binouze en terrasse à Balaruc-les-Bains lors de votre absence de vacances communes, pour lui parler de votre équipement électroménager ?
Tout d’abord, j’ai cru qu’il s’était passé un événement extraordinaire dont le point de départ aurait été un acte on ne peut plus banal : un samedi à Darty avec une friteuse. Malgré mes réticences, j’attendais donc qu’elle développe son idée et qu’elle en arrive aux points saillants.
Le moment où, à la caisse, elle découvre que le vendeur est la personne qui a agressé son grand-oncle quand elle avait 7 ans lorsqu’ils se promenaient tous deux en baie de Somme. Ce souvenir, enfoui, a été réveillé brusquement et a provoqué une réaction psychologique en chaîne qui l’a amené à massacrer l’ensemble des clients du magasin avec une tondeuse à gazon. Depuis, elle fuit la police avec sa famille et elle cherche de l’aide auprès d’un collègue compatissant ayant lui-même subi un choc traumatique pendant son enfance.
L’instant où, après une fausse manipulation et l’appui malencontreux sur trois boutons en même temps, la friteuse s’est mise à bouger, seule, s’est déplacée, envolée, et transformée en robot alien venu de l’espace lui déclarant qu’elle avait été choisie par le Conseil des Planètes pour mener l’assaut contre les Krunk, peuple barbare des confins de la galaxie ayant récemment décidé d’attaquer Proxima du Centaure. Bien entendu, quelqu’un doit l’accompagner, parce que les starfighters, ça ne se manœuvre pas comme ça, il faut un tireur et un pilote. Ayant déjà remarqué mon agilité et ma vision panoramique super efficiente, elle souhaite donc que je l’accompagne et il faut que je me dépêche parce qu’on branche l’hyper-espace dans trois heures.
La seconde oĂą, en mangeant sa première frite, une idĂ©e de gĂ©nie lui traverse l’esprit : la friteuse connectĂ©e universelle, permettant d’imprimer une patate ougandaise depuis chez toi sans avoir Ă te dĂ©placer, promise Ă rĂ©volutionner la technologie mondiale et Ă supprimer dĂ©finitivement la faim dans le monde, pour peu que l’ensemble de la population aime les patates. Pour cela, elle a besoin d’un visionnaire, un esprit clairvoyant, affĂ»tĂ©, pointu, moi, quoi, pour l’aider dans son entreprise, Ă©tant donnĂ© qu’elle a dĂ©jĂ reçu 97 millions de dollars de subvention de l’ONU et tu vas voir, on va devenir riches. Â
Hélas, rien n’est venu. Aucun point saillant. Aucun événement extraordinaire n’est venu contrarier le bonheur bonhomme d’une femme et de sa frite. Alors, j’ai cherché ailleurs. Et j’ai compris. Le Giaccomino Show.
Je pense sincèrement vivre dans une sorte de reality show tournant autour de ma très estimable personne, à la Truman Show. Je suis filmé à mon insu depuis ma naissance, et les gens peuvent suivre depuis le début l’ensemble de mes formidables aventures professionnelles, que je me fais donc chier à décrire pour rien depuis déjà un bon moment. Vous savez donc depuis toujours que 90% de ce que je raconte est totalement faux, déformé, agrandi, grossi, tordu, décoré, qu’en fait c’est moi qui ne comprends jamais rien à rien et que je viens de perdre toute crédibilité. Marie-Anastasie, en fait, n’est pas réellement une collègue de travail, elle a été mandatée par Moulinex pour vendre des friteuses sans huile, et c’est pour ça qu’elle m’en parle alors que j’en ai absolument rien à carrer.
Ça expliquerait en fait de nombreuses choses. Ca expliquerait les phrases incompréhensibles sorties par certains de mes interlocuteurs techniques. Ce qu’ils disent n’a réellement aucun sens, et a été écrit par les scénaristes du show dans l’unique but d’engendrer une réponse de ma part, provoquer un décalage et donc le rire. Ça expliquerait les quelques événements improbables qui me sont arrivés, sûrement l’embauche d’un jeune écrivain en mal de reconnaissance par les producteurs, cherchant à se démarquer du pôle de rédacteurs, essayant une approche disruptive de la télé-réalité et ainsi décrocher un contrat intéressant afin d’assurer des revenus fixes conséquents lui permettant de dégager du temps pour sa passion ultime : le macramé.
Parce que bon, qui peut d’un seul coup partir dans des élucubrations aussi terre à terre et les partager avec quelqu’un avec qui il n’a même jamais eu l’intention de partager une frite ? Il y a des sujets de discussion tout de même beaucoup plus intéressants. Genre les pâtes. La cuisson des pâtes, même. Parce que d’après ce que j’ai remarqué, la majorité des gens mettent le sel avant même que l’eau ne bout, alors que le résultat est que l’eau met plus de temps à …
Merde…
Merde, Marie-Anastasie, excuse-moi…
Je viens de me rendre compte que… Mais si, c’est intéressant, les friteuses sans huile…
Comme la cuisson des pâtes, hein ? Hein que c’est intéressant, la cuisson des pâtes ?
Marie-Anastasie ? Tu m’écoutes ?













