Lettre au cousin. Le 15 avril 2023
Moi aussi, j'ai été bien sur le luc en recevant ta réponse, alors j'ai pris du temps pour y répondre. J'en reviens même pas que tu n'aies pas été au courant de ce que j'ai traversé, parce que mes parents, ma sœur et papi et mamie sont au courant. Ça me met vraiment en colère qu'il y ait de tels tabous dans la famille, ce sont ces omertas qui me font souffrir car on passe sous silence tout ce qui ne convient pas, tout ce qui est hors cadre et, moi, je SUIS hors cadre, depuis mon premier burn-out autistique au lycée (car les médecins m'ont appris que c'est comme ça que ça s'appelait).
J'ai du mal à trouver les mots pour te dire à quel point ça me brise, ce silence. Présentement, j'ai par exemple très mal au ventre en t'écrivant ça. Ça me rend vraiment triste de n'avoir pas eu de soutien familial précisément quand j'en avais besoin et que ma mère ait pu me dire des choses horribles alors que j'étais en grande souffrance.
Ça me fait mal que toute la famille se complaise dans la thune alors que moi je ne peux plus travailler depuis bientôt 3 ans malgré mes efforts acharnés, et que je me précarise largement depuis 2 ans. Par exemple, le van que les grands-parents ont acheté, c'est sympa comme cadeau pour "la famille", mais c'est pas un cadeau pour moi. Je peux pas payer le plein et actuellement je trouve ça stupide de faire plein de kilomètres alors qu'on vit une raréfaction des ressources ; mais bref, c'est un autre débat. Mais ça m'a fait très mal parce qu'en fait j'aurais vraiment eu besoin de soutien financier et j'ai juste eu un "ben si tu veux plus d'argent tu as qu'à travailler plus". Et à l'hôpital on m'a appris que j'ai un handicap qui ne se voit pas, que je suis née avec et que c'est déjà incroyable tout ce que j'ai pu faire dans ma vie, mais simplement maintenant je ne peux plus, car je suis beaucoup trop épuisée.
J'en veux à notre famille, je leur en veux de ne pas m'aider, de ne même pas m'avoir posé la question : qu'est ce qu'on peut faire pour t'aider ?
A vrai dire, maintenant, je ne saurais même plus quoi répondre. Je veux juste qu'iels me foutent la paix. J'ai vraiment eu mal et tout ressurgit maintenant. La mort de Malibu [ma ponette] qui a été le début de l'écroulement de mon monde d'autiste où tout tournait autour des chevaux, puis le craquage qui a suivi 2 ans plus tard, ma mère qui m'a méprisée dans mon entrée dans la sexualité, mon incompréhension totale des soirées a lycée où je me sur-alcoolisais pour compenser, le viol subi à 17 ans en boîte de nuit, donc je n'ai parlé à personne parce que je me suis dit que "c'était pas pire que les autres fois", les phrases, "qu'est ce qu'on a fait pour que tu sois comme ça", "de toutes façons à force tu vas finir toute seule", "nan mais une homo par famille c'est suffisant hein", "quelle honte".
Après le décès de Malibu, petit à petit, je n'ai plus réussi à aller voir les chevaux. Ça a bloqué en moi, j'ai tout oublié, le nom des brosses, tout, j'ai tout bloqué tellement c'était douloureux et violent ; mon monde écroulé. C'est passé dans la famille pour une passade, "oh ben c'est comme ça, les passions ça se finit" et c'était pas ça, c'est que j'ai jamais fait le deuil de ma ponette qui était ma meilleure amie et le centre de ma vie de mes 6 à mes 14 ans. J'ai tellement culpabilisé de ne plus pouvoir m'occuper de Gachette [ma jument] et Lempicka [mon ânesse], je m'en voudrais toute ma vie, chaque fois que j'allais les voir je m'effondrais en larmes et aujourd'hui encore j'ai le coeur serré en t'en parlant. Le jour de mes 27 ans, mamie m'a appelée pour me dire qu'iels avaient placé Gachette et Lempicka, chez des gens que je ne connais pas, et qu'elles seraient séparées. Elle ne m'a pas souhaité mon anniversaire, elle avait oublié. Ça a été tellement dur, M. Tellement dur. Depuis, je n'ai jamais osé en reparler. Je me dis qu'elles sont sûrement mortes. J'espère qu'elles n'ont pas été délaissées ou maltraitées… Je n'ose même pas demander. C'est devenu un tabou et une incompréhension de plus, de ce qui me brise et "on passe au dessus".
Je suis en colère contre cette famille qui ne m'a aimée que lorsque j'étais brillante puis lorsque j'ai essayé de convenir à ce qu'on attendait de moi : la phase avec G. Le jour où il m'a étranglée parce qu'il vrillait avec l'alcool, je n'ai rien dit non plus, parce que je n'arrivais plus à me rendre compte de ce qui était grave, parce que ça faisait depuis mon adolescence que je vivais des choses graves et qu'on faisait comme si c'était normal.
Aujourd'hui, je digère ça et c'est long, c'est dur. J'évite les contacts avec la famille car ils me font mal. Je te parle à toi parce qu'il y a eu des moments où j'ai eu confiance en toi, où je me suis dit que tu étais la personne dont j'étais le moins différente, et surtout parce que tu ne me jugeais pas.
J'espère que ça fait pas trop pour toi ce que je te dis là . De toutes façons, c'est ma vie, c'est ce que j'ai vécu et j'en ai marre de me taire, j'en ai marre de tout garder pour moi et j'en ai plus que marre qu'on taise tout ce qui va de travers dans cette famille.
Au fait, juste, l'autisme n'est pas une maladie, c'est une condition du cerveau, un handicap. On nait avec, on vit avec et on meurt avec. La maladie, c'est le trouble anxieux généralisé que j'ai développé et le burn-out énorme que j'ai fait il y a 2 ans et dont je ne me remets toujours pas.
Je ne suis pas forte, je survis.
Pour l'instant, le suivi n'est pas à la hauteur et je suis beaucoup livrée à moi-même. Les choses se mettent en place progressivement : psychiatre, infirmière de liaison, éduc à domicile… je vois environ une personne par semaine mais c'est largement insuffisant. Psychologue aussi, ce serait bien, mais ça coûte cher et là tu vois ça fait 3 mois que je n'ai que 250€ de rentrée d'argent, donc heureusement que je vis chichement et que je mets de côté pour subvenir à mes besoins pour ces périodes.
J'ai passé la nuit de jeudi à vendredi à l'UHCD de C. car j'ai eu une énorme crise d'effondrement (shutdown), et je ne sais pas gérer autrement que par une surconsommation de médicaments et d'alcool, j'ai appelé le 15 et la médecin a dit que je pouvais ne pas me réveiller le lendemain. Donc j'ai fait mon premier voyage en ambulance, youpi. J'étais très reconnaissante. Petit à petit, je vais apprendre à mieux gérer les crises qui sont vraiment majorées par ma fatigue énorme d'en ce moment, je n'arrive pas à récupérer. Après, je suis quand même pas mal entourée par les professionnel-les par rapport à ça, enfin je veux bien que tu ne t'inquiètes pas, c'est pas l'idée, j'ai juste besoin de parler franchement à au moins un membre de ma foutue famille, en termes clairs, objectifs et précis de : voilà ce que je vis. J'ai pas envie qu'on me plaigne, j'ai pas envie qu'on s'apitoie, j'en ai rien à foutre de ça, je veux juste dire ce qui est pour moi.