Pour dire les choses tout net, l'histoire montre que les grand Empires orientaux du début de l'ère moderne qui occupèrent au départ Marx et Engels, ceux qui étaient caractérisés par l'absence de propriété privée de la terre Turquie, Perse et Inde ne connurent jamais de travaux publics d'irrigation importants, alors que l'Empire qui possédait de grands systèmes d'irrigation, la Chine, était au contraire caractérisé par la propriété privée de la terre. Les deux termes de la combinaison que Marx et Engels posent comme un postulat divergent plutôt qu'ils ne coïncident. De plus, la Russie, qu'ils assimilent à maintes reprises à l'Orient en en faisant un exemple de "despotisme asiatique", ne connut jamais ni grands systèmes d'irrigation ni absence de propriété privée de la terre. La similarité que Marx et Engels percevaient entre tous les États qu'ils disaient asiatiques était une erreur due en grande partie à leur propre manque d'information, inévitable à une époque où l'étude historique de l'Orient ne faisait que commencer en Europe. En fait, rien n'est plus frappant que de voir à quel point ils ont hérité presque en bloc d'une tradition européenne de pensée sur l'Asie, et à quel point ils l'ont reproduite avec de faibles variations.
C'est contre l'idée d'un mode de production asiatique qu'il faudrait retenir que “l'évolution de l'Asie ne peut en aucune façon être réduite à une catégorie résiduelle uniforme, rassemblant tout ce qui resterait en dehors des canons de l'évolution de l'Europe, préalablement établis”. Ceci vaut indépendamment de toute éventuelle fonction théorico-strategique qu'un tel concept pourrait avoir.
K. Lindner, « Eurocentrisme, postcolonialisme et marxisme : nouveaux regards ? », in Raisons politiques, 2016/3 (n° 63), Paris, PFNSP, 2016.