«â
Lâavenir appartient partout au bolchevismeâ
» (Rosa Luxemburg)
Octobre 1917 : des leçons toujours dâactualitĂ© #5
ConnaĂźtre lâhistoire du mouvement ouvrier, ses moments de flux et de reflux, est indispensable Ă qui veut renverser lâordre social et Ćuvrer Ă la construction dâune sociĂ©tĂ© communiste. Autre chose est de rechercher dans la politique des bolcheviks les racines du stalinisme, comme le font, mĂȘme si câest parfois Ă leur corps dĂ©fendant, une partie de ceux se prĂ©valant de lâhĂ©ritage dâOctobre. Car câest reprendre aux rĂ©actionnaires lâidĂ©e que le stalinisme Ă©tait un dĂ©veloppement de la rĂ©volution et de la politique des bolcheviks elle-mĂȘme, et non pas le produit de lâĂ©volution nĂ©gative du rapport des forces entre la bourgeoisie et le prolĂ©tariat conscient, en Russie comme Ă lâĂ©chelle internationale. Câest penser quâil suffirait de concevoir des garde-fous contre la dĂ©gĂ©nĂ©rescence dâune future rĂ©volution et de les graver dans le marbre dâune Constitution ââ
fĂ»t-elle communisteâ
â pour que les rapports entre les classes sâen trouvent durablement modifiĂ©s et que la lutte contre la bourgeoisie et ses serviteurs puisse ĂȘtre menĂ©e, pour reprendre la formule de LĂ©nine, «â
sans rien casserâ
» et en mettant «â
des gants blancsâ
». Et câest enfin ne rien comprendre Ă ce que fut le combat de Trotsky et de lâopposition communiste Ă Staline.
La rĂ©volution dâOctobre a dĂ©montrĂ© la nĂ©cessitĂ© pour les exploitĂ©s de disposer de leur propre instrument dâĂ©mancipation, dâun parti ouvrier, par sa composition (le prolĂ©tariat constituait prĂšs des deux tiers des membres du Parti bolchevik en 1917) mais aussi par sa capacitĂ© Ă dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts gĂ©nĂ©raux. Car seul un tel levier, Ă©crivait Trotsky dans Les Leçons dâOctobre, peut jouer, dans la rĂ©volution prolĂ©tarienne, «â
le rĂŽle que jouaient, dans la rĂ©volution bourgeoise, la puissance de la bourgeoisie, son instruction, ses municipalitĂ©s et universitĂ©s. Son rĂŽle est dâautant plus grand que la conscience de classe de son ennemi sâest formidablement accrueâ
». Un parti suffisamment stable et influent, mais aussi capable de sâaffranchir de la routine, dâadapter sa politique, ses mots dâordre Ă lâĂ©volution des rapports entre les classes, et non pas la caricature quâen fit plus tard le stalinisme, transformant des organes vivants en instruments de conservation de son propre pouvoir.
Nous ne pouvons une nouvelle fois que reprendre la conclusion quâen tirait Trotsky dans le Programme de transition (1938)â
: «â
Les bavardages de toutes sortes selon lesquels les conditions historiques ne seraient pas encore «â
mĂ»resâ
» pour le socialisme ne sont que le produit de lâignorance ou dâune tromperie consciente. Les prĂ©misses objectives de la rĂ©volution prolĂ©tarienne ne sont pas seulement mĂ»resâ
; elles ont mĂȘme commencĂ© Ă pourrir. Sans rĂ©volution socialiste, et cela dans la prochaine pĂ©riode historique, la civilisation humaine tout entiĂšre est menacĂ©e dâĂȘtre emportĂ©e dans une catastrophe. Tout dĂ©pend du prolĂ©tariat, câest-Ă -dire au premier chef de son avant-garde rĂ©volutionnaire. La crise historique de lâhumanitĂ© se rĂ©duit Ă la crise de la direction rĂ©volutionnaire.â
»
La nĂ©cessitĂ© dâune telle direction, vĂ©rifiĂ©e en octobre 1917 et durant les annĂ©es qui suivirent, mais aussi par lâĂ©chec des rĂ©volutions en Allemagne entre 1919 et 1923, en Chine en 1927, en Espagne en 1936 comme par les Ă©vĂ©nements survenus depuis, a pour fondement la confiance dans la capacitĂ© de la classe ouvriĂšre Ă prendre son sort en main.
RĂ©pondant en 1935 dans Le rĂ©gime communiste aux USA Ă ceux considĂ©rant que le communisme ne pourrait jamais sâinstaller aux Ătats-Unis comme Ă ceux estimant que la dictature stalinienne dĂ©montrait lâimpossibilitĂ© pour la classe ouvriĂšre de contrĂŽler durablement son propre Ătat, Trotsky expliquait que le niveau colossal des forces productives des Ătats-Unis, leur maĂźtrise technique et scientifique comme le degrĂ© de qualification de sa main-dâĆuvre constituaient les bases matĂ©rielles solides pour des «â
soviets amĂ©ricainsâ
», «â
vigoureux et pleins de sangâ
». LâhumanitĂ© a acquis depuis des moyens matĂ©riels et des connaissances bien plus considĂ©rables encore. Quant Ă la classe ouvriĂšre, elle constitue dĂ©sormais une classe prĂ©sente sur tous les continents qui continue Ă inspirer une sainte peur Ă la bourgeoisie. Mais les reculs, et plus gĂ©nĂ©ralement lâĂ©poque de rĂ©action politique que nous traversons, la dĂ©sagrĂšgent et lâaffaiblissent. La conscience de classe sâefface au profit des mouvements identitaires, religieux ou communautaires, des nationalismes, oĂč les intĂ©rĂȘts des travailleurs disparaissent.
Dans le combat contre ce courant rĂ©actionnaire, les intellectuels peuvent prendre toute leur place. Ă condition de ne pas passer leur temps Ă rĂ©interprĂ©ter le passĂ© en se plaçant dans le sens des vents dominants. «â
Si le rapport dĂ©favorable des forces ne permet pas de conserver les positions politiques prĂ©cĂ©demment occupĂ©es, Ă©crivait Trotsky en 1937 dans Bolchevisme ou stalinisme, il faut se maintenir au moins sur les positions idĂ©ologiques, car câest en elles quâest concentrĂ©e lâexpĂ©rience chĂšrement payĂ©e du passĂ©.â
»
Notre courant sâest toujours refusĂ© de rechercher de nouveaux programmes, un nouveau langage, ou un «â
nouveau logicielâ
» comme on lâentend aujourdâhui. Ces tentatives traduisent toujours les pressions de la sociĂ©tĂ© bourgeoise et le manque de confiance de leurs concepteurs dans la classe ouvriĂšre. Le programme de lâInternationale communiste, tel quâil fut dĂ©fini dans ses premiers congrĂšs, comme celui de la IVe Internationale Ă©laborĂ© par Trotsky, qui concentraient toutes les expĂ©riences des rĂ©volutions passĂ©es, et en premier lieu dâOctobre 1917, continueront Ă guider le combat des rĂ©volutionnaires communistes.