Dans les profondeurs
Aujourdâhui tu me proposes ta main, Ă des kilomĂštres de distance, une main par tĂ©lĂ©phone, qui se propose de me tenir Ă mesure que je descends dans le noir. Je prends mon courage Ă deux mains, et la tienne avec. Jâai peur. Jâai beau vieillir et repousser un Ă un les obstacles pour prendre soin de moi, jâai toujours peur de louper la marche.
Affronter le silence des premiers pas, retrouver la morsure familiĂšre des froids aprĂšs-midi de la maison familiale. La solitude enfantine qui criait dâennui et de coupables souffrances, câest elle qui brĂ»le, et qui crisse, cette solitude quâon a choisi de ne plus ensevelir sous des litres dâalcool, sous la nourriture, les projets chronophages et les fausses passions. Cet ennui dâun autre temps, sous un autre jour, qui sâĂ©tirait dĂ©jĂ depuis les premiers temps et tire la couverture Ă lui jusquâĂ aujourdâhui. Lâennui des bras manquĂ©s, lâennui des rires, perdu dans la terreur sournoises des colĂšres imprĂ©visibles, des combats quâon auraient pas dĂ» mener, du silence Ă©ternel, du dĂ©pouillement mortifĂšre de tout ce qui aurait pu un jour compter. Mort, sous le poids du drame. Lâennui dâune joie manquĂ©e, dâune innocence jamais caressĂ©e, qui fait quâun enfant voudrait mourir, en inventant des jeux et des sensations pour lâoublier. Il fallait bien Ă©crire. Il fallait bien Ă©crire pour quâune voix habite cette insupportable piĂšce. Il fallait bien Ă©crire pour combattre lâhostilitĂ© qui envahissait tous ses recoins. Quitte Ă lâadresser Ă quelquâun qui nâest quâĂ venir.
Le corps se souvient toujours de la piĂšce oĂč il fait noir. Il se souvient dâavoir Ă©tĂ© crochetĂ© au centre sans personne pour venir le voir. Il se souvient, le corps, de la griffe de ce soir-lĂ . Il se souvient des couleurs, de la lumiĂšre et des murs. Il se souvient des voix, il se souvient quâil avait envoyĂ© baladĂ© lâesprit. Il se souvient de lâodeur de la cigarette, tandis quâil pleure au mĂȘme rythme que les gouttes dâeau sous la douche. Il se souvient de lâeau noire. De la porte qui se referme. Il se souvient le corps, du parquet froid et des liserĂ©s bleu. Il fait plus noir que tout, et soudain, je peux sentir la main de mon ami. Je peux sentir lâenfance abolie, lâinnocence congĂ©diĂ©e. La piĂšce noire est un neurone agitĂ©, qui fait clignoter le souvenir, et le fait revenir, cyclique, comme une planĂšte sur son axe. Il faut retourner Ă la vie Ă prĂ©sent. Il faut continuer Ă avaler son courage, comme autant de petits bouts de charbon noirs. Il faut continuer de guĂ©rir. La douleur passe ; Ă trois mains, on referme la porte.























