Angry is the new Black (2/2)
âOn se calme pourquoi ?â
  Les afro-fĂ©ministes du collectif Mwasi sâĂ©taient donnĂ© rendez-vous Ă 13h30 au 4 place de la Nation Ă Paris. Le cortĂšge se mettrait en branle dĂšs 14h et, pour ne pas le louper, je devais partir de la maison Ă midi. Jâai pliĂ© ma pancarte en deux pour la ranger dans mon sac Ă dos en tissu ouest-africain orange. Avec mes vĂȘtements noirs et ce sac Ă dos, je respectais le dresscode de Mwasi. Tonton passait la serpillĂšre au salon, unique tĂąche mĂ©nagĂšre Ă laquelle il sâadonne pour les grandes occasions. Tata et lui recevaient de la famille ce dimanche midi et voilĂ deux jours quâelle Ă©tait aux fourneaux. Tonton mâa vue me dĂ©pĂȘcher :
  â Tu pars oĂč ?
  â La Marche des fiertĂ©s, ai-je rĂ©pondu dans ma prĂ©cipitation.
  â La quoi ?
  Je nâĂ©tais pas bien sĂ»re de ce que je venais de dire : avais-je dit « fierté » ou « dignité » ?
  â Je vais Ă la Marche pour la dignitĂ© ! La manif contre le racisme systĂ©mique⊠les violences policiĂšres⊠Adama, ThĂ©oâŠ
  Tonton a secouĂ© la tĂȘte, comme pour dire : « Tâas vraiment rien dâautre Ă faire de ta vie ? » Je lui ai demandĂ© :
  â Tu as vu le film The Butler ? Le Majordome !Â
  â Hein ? NonâŠ
  â Tu sais, le film sur un esclave affranchi qui devient le premier majordome Noir Ă la Maison Blanche !
  â Ah oui !
  â Dans ce film, son fils avait rejoint le mouvement des Black Panthers. Il sâhabillait en noir, il allait manifester pour les Civil Rights auprĂšs de Martin Luther King, et il se faisait arrĂȘter, tabasser, emprisonner⊠Et ses parents lui disaient : « Mais tu es fou ? Mais arrĂȘtez ! Et arrĂȘtez de vous plaindre ! ArrĂȘtez de faire du dĂ©sordre ! Lâesclavage est aboli, vous nâavez mĂȘme pas connu ça ! Nous sommes enfin libres ! Montrons-leur quâon le mĂ©rite ! » Les parents qui ont connu pire se disent que ça y est⊠ils sont arrivĂ©s⊠quâil nây a plus dâinjustice Ă rectifier. Mais heureusement, les jeunes sont tĂȘtus, ils ont un idĂ©al quâils savent atteignable, et ils vont manifester pour lâatteindre. Je serai rentrĂ©e vers 19h30.Â
  Mon petit discours mâavait mise en retard, et pour ne pas rater le RER de 12h15, je devais courir comme sâil en allait de ma vie.Â
  Jâai pris place, hors dâhaleine, Ă lâĂ©tage supĂ©rieur du RER de 12h15. Jâai retirĂ© mon sac Ă dos et deux couches de vĂȘtements noirs. Ă travers le col entrouvert de mon sac, je voyais un bout de ma pancarte. Elle Ă©tait mon secret et jâĂ©tais fiĂšre de lâavoir. Je la voyais comme une arme que je pouvais dĂ©gainer Ă tout moment et qui ne laisserait personne indiffĂ©rent. Sa prĂ©sence me donnait un sentiment de puissance mais aussi de danger, comme un revolver au fond de ma poche, un stimulateur clitoridien au fond du tiroir.Â
  En gare de Juvisy, mon wagon fut soudain noir de monde. Il sâest rempli dâAfro-descendants qui se ruaient vers les derniĂšres places assises ou sâagglutinaient devant les portes. Une Ă©chauffourĂ©e qui avait sans doute Ă©clatĂ© sur le quai, a poursuivi son cours dans lâentassement des passagers devant les portes du RER. Un homme Noir, dont je nâai pu situer lâaccent, rugissait devant une Camerounaise qui ne se laissait pas faire. Lâhomme aurait mis des claques Ă un enfant devant tout le monde, et ça mettait la Camerounaise hors dâelle :
  â Non, vous ne frappez pas votre enfant comme ça, en public, je suis dĂ©solĂ©e ! Vous nâhumiliez pas votre enfant en public, je suis dĂ©solĂ©e ! Vous attendez dâĂȘtre Ă la maison pour rĂ©gler vos comptes, si vous voulez ! Mais vous ne pouvez pas me demander de ne rien dire quand je vois un enfant se faire frapper en public, mĂȘme si câest par son pĂšre.Â
  â Madame, fermez votre bouche, vous nâavez aucune autoritĂ© ! La maniĂšre dont jâĂ©duque mon enfant ne vous a jamais regardĂ©e. Savez-vous seulement qui je suis ? On mâappelle Carter, je viens du Wisconsin, madame !Â
  Lâhomme semblait un peu ivre. Je me suis retournĂ©e pour les voir. La Camerounaise se dĂ©capait la peau et portait une casquette Burberry ; Carter, plus jeune quâelle, ressemblait Ă Lil Wayne, mais sans les locks. Ses dents nâĂ©taient pas en or, juste jaunes. Lâaltercation verbale Ă©tait violente dans son ton, mais dĂ©pourvue des injures qui auraient sans doute fusĂ© si les deux protagonistes avaient grandi en France. Je trouvais cette dispute entre Africains trĂšs noble. NĂ©anmoins, jâĂ©tais irritĂ©e par les propos de lâhomme qui haussait la voix sur la femme pour lui demander de se calmer, alors que lui ne le faisait pas. Pourquoi Ă©tait-ce Ă elle de baisser dâun ton quand il Ă©tait le premier Ă tempĂȘter ? Elle lui rĂ©pondait :
  â Non, je ne me tais pas, je sais trĂšs bien ce que je dis.
  Et il essayait de la faire passer pour une folle. Moi, voyant, le train bondĂ© dâautant de Noirâeâs (il y avait Ă tout casser trois blancs Ă lâĂ©tage de mon wagon), jâĂ©tais fortement tentĂ©e de me lever pour faire un discours mobilisateur et convier ce beau monde Ă me suivre Ă la Marche pour la DignitĂ©. Mais lâhomme sâen prenait violemment Ă la femme, et je mâen voulais de ne rien pouvoir faire. Une quadragĂ©naire Noire, en tailleur noir, assise non loin de moi, a gueulĂ© :
  â Oh, ça suffit lĂ ! Vous allez vous calmer, oui ? On aimerait voyager en silence !
  Et la Camerounaise de rétorquer :
  â On se calme pourquoi ? Câest le train de ton pĂšre ?
  Et tout le wagon sâest mis Ă rire, y compris Carter, et la dispute a continuĂ©, cette fois de façon plus plaisante.
  Je mâĂ©tais attendue Ă ce que la femme en tailleur prenne la dĂ©fense de la Camerounaise, et que dans un Ă©lan de solidaritĂ© afro-fĂ©minine, nous fassions taire Mr. Carter. En fait, non, elle sâest retournĂ©e vers le blanc le plus proche pour prĂ©senter ses excuses au nom du continent africain :
  â Ils vĂ©hiculent une mauvaise image de lâAfrique. Excusez-les, nous ne sommes pas tous comme ça !
  Ce nâĂ©tait pas le train de son pĂšre, câĂ©tait le train des trois Blancs prĂ©sents lĂ , qui avaient vraisemblablement plus de lĂ©gitimitĂ© que nous autres nĂ©groĂŻdes pour sâasseoir sur ces siĂšges. CâĂ©tait la quiĂ©tude de ces blancs que nous, reprĂ©sentĂ©s par la Camerounaise et par Carter du Wisconsin, interrompions. Nous nous devions dâĂȘtre sages dans ces trains de France dans lesquels on avait bien voulu nous laisser monter. Comment reconnait-on deux Français blancs dans le mĂ©tro de New-York ou de Tokyo ? Ce sont ceux quâon entend gueuler en français comme sâils Ă©taient dans leur salon. Et personne ne dira : « Ils ternissent lâimage des EuropĂ©ens⊠Excusez-les, nous ne sommes pas tous comme ça ! » Et puis, je ne voyais pas ce que cette dispute dans mon RER avait de particuliĂšrement africaine pour quâelle vĂ©hicule une mauvaise image de lâAfrique. Il nây avait aucune vulgaritĂ©, personne ne crachait « nique ta mĂšre et ta grand-mĂšre si elle est toujours en vie », câĂ©tait un point de gagnĂ© pour tout le continent ! Une femme qui prend la dĂ©fense dâune personne agressĂ©e physiquement par son pĂšre, ça nâa rien de honteux : un autre point pour le continent ! Mais au lieu dâĂȘtre fierâeâs de ces dĂ©monstrations de respect et dâhumanitĂ©, nous (en la personne de la dame en tailleur) nous confondions en excuses devant les trois blancs qui ne nous calculaient mĂȘme pas.Â
  Avec le temps, la dispute devenait divertissante, la Camerounaise et Carter semblaient eux-mĂȘmes sâen amuser. Lâintervention de la femme en tailleur les avait bel et bien rapprochĂ©s. Le RER est arrivĂ© Ă BibliothĂšque François Mitterrand, je descendais lĂ , presque tout le monde descendait lĂ . Jâai perdu la Camerounaise de vue, jâaurais aimĂ© lui dire merci.Â
  Jâai pris le mĂ©tro pour me rapprocher de la station Nation, qui Ă©tait « fermĂ©e en raison dâune manifestation sur la voie publique ». Je posais la main sur mon sac Ă dos en bandouliĂšre devant moi, pour sentir la forme de ma pancarte. Je nâen pouvais plus de la cacher, je lâai sortie et tenue en main. Ă Nation, jâai tout de suite cherchĂ© une boulangerie oĂč mâacheter un sandwich et prendre des forces pour la Marche. Jâen ai trouvĂ© une, un couple de quinquagĂ©naires blancs me prĂ©cĂ©dait dans la file dâattente. Lâhomme ressemblait Ă Renaud, la femme Ă Martine Aubry, et ils prenaient un temps fou Ă se dĂ©cider :Â
  â Jâvous prendrai⊠un sandwich thon-cruditĂ©s⊠mais avec du fromage Ă la place du thon. Vous avez quoi comme fromage ?
  â Et moi, je veux un dessert. Tu prends un menu, toi ? Moi, ça dĂ©pend de la taille du sandwich. Hein ? Je veux un dessert lĂ©ger, moi. LĂ©ger, mais gros.Â
  â Madame, excusez-nous, on prend un peu de temps, a dit lâhomme souriant, en se retournant vers moi.
  Jâai rĂ©pondu :
  â Non, ça va !Â
  Ăa nâallait pas du tout, jâallais rater le dĂ©part du cortĂšge. Lâhomme a vu que je tenais une pancarte. Moi, jâai vu le pinâs anarchiste sur son vieux blouson jeans, un signe dâappartenance religieuse, politique ou philosophique qui ne lui causait, Ă mon avis, aucun trouble au quotidien.Â
  â Vous manifestez dans quel cortĂšge ? mâa-t-il demandĂ©.
  â Mwasi ! Un collectif afro-fĂ©ministe.
  Il a paru un peu embĂȘtĂ© :
  â Afro-fĂ©ministe⊠Vous savez⊠Câest pas mĂ©chant ce que je dis, maisâŠÂ
  Oh, ohâŠ
  â Câest pas toujours bien dâĂȘtre communautariste comme celaâŠ
  Jâai rĂ©pondu :
  â Mais les blancs, ici, se rĂ©unissent entre eux tout le temps et personne ne leur reproche dâĂȘtre communautaristes.
  Il a sursautĂ©, son trouble Ă©tait palpable. Jâavais dit « blancs », le nouveau N-Word ! Jâai essayĂ© de me rattraper :
  â Câest pas parce quâil y a des divisions quâon crĂ©e des groupes⊠Non. Si. Non. Câest parce quâil y a des groupes quâon crĂ©e⊠Attends. Câest pas parce quâil⊠Tsiup.
  Renaud et Martine Aubry me regardaient en clignant des yeux. Â















